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Read !, le club de lecture consacré aux auteurs « afro » pour débattre à Paris

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 16h02
READ! #32 autour du livre "Douze ans d'esclavage" de Solomon Northup.

READ! #32 autour du livre "Douze ans d'esclavage" de Solomon Northup. © Facebook Read !

Pour les sortir de l’anonymat, Laurie Pezeron anime à Paris Read !, un club de lecture consacré aux auteurs « afro ». L’occasion de provoquer le débat sur des sujets universels.

Qu’ont en commun le journaliste américain Ta-Nehisi Coates, la lauréate du prix Nobel « alternatif » de littérature Maryse Condé, l’auteure de Lettre à Adama, Assa Traoré, et le rappeur Edgar Sekloka ? Tous ont participé au club de lecture Read ! fondé par Laurie Pezeron.

Chaque mois ou presque, l’association alterne les rendez-vous à Paris autour d’un livre jeunesse et d’une œuvre pour adulte. Toujours un dimanche après-midi, dans un lieu tenu secret jusqu’à trois jours avant l’événement. En février, l’œuvre de l’Africain-Américain James Baldwin, Si Beale Street pouvait parler, était à l’honneur. Une semaine plus tard, parents et enfants discutaient de l’arrivée d’un nouveau-né dans la famille grâce au livre Ma maman a besoin de moi.

La première rencontre a eu lieu dans un studio d’enregistrement, la suivante dans le barbershop le Groomer’s. Il y a quelques semaines, c’est au restaurant O’Maki que Laurie Pezeron, aujourd’hui responsable de communication, a convié l’acteur Yann Gaël (à l’affiche de la série sénégalaise Sakho et Mangane), l’historien panafricain Amzat Boukari-Yabara et l’auteur D’ de Kabal.

Ils ont échangé avec une trentaine de personnes autour de leur contribution au recueil Marianne et le garçon noir, coordonné par Léonora Miano. Qu’est-ce qu’être un homme noir en Occident ? Le débat s’ouvre, les propos se délient sur le livre, et bien au-delà. C’est ce qu’aime provoquer la maîtresse de cérémonie.

En 2007, avant sa trentaine, Laurie Pezeron crée le club de lecture Read ! avec amis et famille, « pour sortir des sentiers battus du livre », dépoussiérer le rapport scolaire à la lecture. « Ce n’est pas à l’école que j’ai aimé lire, ni dans les bibliothèques. Ce sont des espaces où tout le monde ne se sent pas à l’aise », déplore-t-elle. C’est donc dans des salons de coiffure, des restaurants ou des cafés qu’elle invite, à l’époque par le biais du réseau Myspace, à échanger autour d’une œuvre qu’elle a aimée.

« Pouvoir réciter Molière, Stendhal, Hugo… Mais pas Césaire. »

Le premier a été Hilda, de Marie NDiaye. « Non pas parce que ma mère, qui avait un club de lecture, me l’avait conseillé, mais parce que j’ai vu mon père lire cette pièce de théâtre. Si lui qui travaillait beaucoup avait pris le temps de s’y plonger, c’est que ce livre devait être passionnant », confie cette aînée d’une fratrie de trois filles.

« J’ai commencé dans le restau de mon père. » Un établissement de spécialités antillaises, dont le paternel a d’ailleurs fait un livre de recettes trônant dans la bibliothèque de sa fille, aux côtés de la biographie d’Angela Davis, de Can’t Stop Won’t Stop [de Jeff Chang] – « la bible du hip-hop » –, des romans de Fatou Diome ou de Dany Laferrière.

On m’a fait découvrir Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire. Je ne connaissais pas. Il a fallu qu’un Blanc me le fasse lire !

« Il y a toujours eu des livres à la maison », se souvient-elle, alors qu’elle vit aujourd’hui non loin du quartier de son enfance, en proche banlieue parisienne. Mais le déclic de la lecture et le besoin de créer Read ! sont venus plus tard : « Un jour, mon petit ami de l’époque m’a fait découvrir Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire. Je ne connaissais pas. Il a fallu qu’un Blanc me le fasse lire ! » raconte Laurie, en évoquant les vacances passées en famille en Guadeloupe depuis l’enfance.

Aimé Césaire.

Aimé Césaire. © Creative Commons / Wikimedia

Elle se rappelle cette prise de conscience : « Pouvoir réciter Molière, Stendhal, Hugo… Mais pas Césaire. » Et ne pas avoir croisé d’auteurs noirs durant ses études universitaires de lettres modernes. Une réalité qui la heurte, notamment après un séjour fondateur à New York, à l’âge de 17 ans : « J’y ai vu des responsables de boutiques noirs, des Noirs en couvertures de magazines, ce que je ne voyais pas à Paris. Ce voyage m’a ouvert les yeux sur la personne que je pouvais être dans la société occidentale. »

Universalisme

Quelque temps plus tard, elle découvre l’œuvre de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma. « J’étais frustrée de ne pas pouvoir parler de tout ce que je vivais en lisant Allah n’est pas obligé. » Elle lance Read ! « Derrière le terme « afro », il faut entendre les auteurs considérés comme noirs, mais ce terme fait peur. « Afro » est plus cool, constate-t-elle. C’est un prisme qui englobe de nombreux livres, de nombreuses trajectoires… »

Ils ne sont pas connus parce qu’ils sont noirs, mais leurs récits sont universels

C’est ce qu’elle répond à ceux qui lui reprochent d’animer un club fermé. « Je ne me ferme pas, je m’ouvre à une littérature que personne ne connaît. » Et de poursuivre : « Si des écrivains comme Aimé Césaire ou Chimamanda Ngozi Adichie résonnent, c’est par leur universalisme. C’est ce qu’il y a de fort dans une œuvre : y parler d’amour comme personne et le faire ressentir par d’autres – avant d’être noir, vert, ou jaune. C’est pour ça que j’insiste sur ces auteurs. Ils ne sont pas connus parce qu’ils sont noirs, mais leurs récits sont universels. Ce sont ceux qui ne fréquentent pas mon club en raison de sa signature “afro” qui manquent d’ouverture », lâche-t-elle avec aplomb, et rappelant à quel point les livres sont un espace d’émancipation et de rencontres.

Maryse Condé est la marraine de Read	!

Maryse Condé est la marraine de Read ! © DR

Dix ans après le passage de l’auteure de Négresse, Fatou Biramah, Laurie Pezeron garde la même flamme quand elle pense à toutes les lectures découvertes à travers Read ! et aux conversations provoquées. Elle se souvient avec émotion de l’échange avec Maryse Condé, devenue marraine du club. « “C’est beau le chaos”, lui emprunte Laurie. Maryse Condé a partagé avec nous sa vie de femme et de mère. Elle nous a appris que la vie n’est pas une ligne droite. »

Outre les habitués, chaque titre apporte son public et les sessions ne désemplissent pas. « À chaque questionnement, on peut trouver une réponse dans un livre », martèle Laurie Pezeron, qui lit, en ce moment, De la marge au centre, de la féministe africaine-américaine Bell Hooks. Avec ferveur et sincérité, Laurie Pezeron transmet sa conviction que le livre est un outil qui permet de mieux comprendre la société, le monde, soi-même et les autres, à chaque étape de la vie.

Éducation

Depuis la naissance de son fils, elle place le livre au cœur de son éducation. Et propose depuis quatre ans les Read Kidz, des ateliers parents-­enfants autour d’œuvres soigneusement choisies, où « toutes les cultures sont représentées ». En ce début d’année, Laura Nsafou a lu son récit, Comme un million de papillons noirs, devant une trentaine de paires d’yeux. L’histoire d’une petite fille dont les cheveux crépus sont moqués à l’école. Blessée, dévalorisée, elle se réapproprie cette part d’elle-même grâce au soutien de sa famille. Les enfants sont attentifs, les parents ravis. Après une séance de yoga, ils se saisissent des livres dispersés dans le barbershop, puis partagent un goûter.


Pendant ce temps, à Abidjan…

En Côte d’Ivoire, le club de lecture « Abidjan lit » propose depuis 2017 des rencontres littéraires dans des lieux toujours différents. Chaque session, intitulée « chapitre », aborde une thématique à partir d’un corpus d’œuvres puisées dans les productions du monde entier. La prochaine, à la fin de ce mois de juin, sera consacrée à la folie dans la littérature et se déroulera au centre Bosart autour, entre autres, de romans de Mia Couto, Toni Morrison, Marie Vieux-Chauvet et Sony Labou Tansi.

Le collectif, fondé par cinq passionnés animés par « l’envie furieuse de contribuer à un activisme littéraire africain fructueux », propose par ailleurs des prestations telles que des balades commentées dans la ville ou un service de traduction et de rédaction. Il a également mis en place « une marmite de prêt » : une bibliothèque collaborative installée pour le moment dans un restaurant de la ville. Pour une circulation des livres auprès du plus grand nombre !

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