Justice

[Exclusif] Afrique-France : Alexandre Djouhri se dévoile

© Richard Cannon pour JA

Mis en cause dans l’affaire du financement libyen de la campagne présidentielle française de 2007, l’homme d’affaires franco-algérien, proche de Nicolas Sarkozy, se défend pied à pied. Et se dévoile…

« Je ne suis ni condamné ni même poursuivi, il n’y a rien : ni témoin à charge ni saisie de quoi que ce soit lors des perquisitions faites à mon domicile et à mon bureau. On m’accuse d’être en fuite, mais sérieusement, que suis-je censé fuir ? J’aurais quitté la Suisse pour me réfugier à Londres ? C’est une histoire de fou ! »

Alexandre Djouhri, 60 ans, en plaisanterait presque tant la situation qu’il décrit lui paraît ubuesque. Il a pourtant vécu un calvaire : deux incarcérations dans des conditions très sévères, plusieurs attaques cardiaques en prison qui lui laissent des séquelles à vie, un exil forcé à Londres, où il doit pointer chaque après-midi au commissariat de son quartier en attendant qu’on statue sur son sort.

« Antisocialiste primaire »

Il nous reçoit dans un hôtel chic mais discret de Park Lane, à l’heure du thé. « Monsieur Alexandre », comme on l’appelait au temps de sa splendeur, n’a pas grand-chose à voir avec les clichés qui lui collent à la peau. Petit caïd de banlieue devenu homme d’affaires de l’ombre… Richissime intermédiaire à la solde de la Chiraquie, puis de la Sarkozie, forcément vulgaire, forcément bling-bling… Costume sur mesure, pardessus de cachemire noir, fines lunettes cerclées d’or et canne en bois précieux posée devant lui, il se livre d’une voix douce, parle un peu de lui (presque à contrecœur) et raconte (plus volontiers) son chemin de croix londonien.

Ses mots sont choisis, précis. À l’origine de ses déboires ? L’affaire Sarkozy-Kadhafi. Son bourreau désigné ? Le Parquet national financier (PNF) et, plus spécialement, le juge Serge Tournaire, bête noire des Républicains (il s’est attaqué à Dassault, Sarkozy et Fillon), chargé de l’enquête sur le financement libyen présumé de la campagne électorale de l’ex-champion de la droite, en 2007.

Cette affaire libyenne n’a rien à voir avec la justice, elle est politique de part en part. Il fallait abattre Sarkozy à tout prix, et j’étais censé y contribuer

« Cette affaire, estime-t-il, n’a rien à voir avec la justice, elle est politique de part en part. Il fallait abattre Sarkozy à tout prix, et j’étais censé y contribuer. “Ils” ont cherché dans tous les sens et utilisé des moyens inouïs pour finalement rentrer bredouilles. “Ils” ont même tenté d’associer Villepin et Sarkozy dans cette histoire, ce qui est quand même dingue ! »

« Ils » ? Sa façon de désigner la gauche, les socialistes arrivés au pouvoir en 2012, sans citer personne nommément. « Je suis un antisocialiste primaire, commente-t-il. Derrière leurs discours humanistes hypocrites, ils ont par exemple fait beaucoup plus de mal en Afrique, en peu de temps, que toute la droite réunie. »

Débuts dans le café-cacao ivoirien

Alexandre Djouhri est un personnage de roman, le héros de l’une de ces affaires ténébreuses qui jalonnent l’histoire de la Ve République, sur fond de réseaux occultes ou parallèles incrustés au cœur du pouvoir. Incroyable ascension que celle de cet homme qui se prénomme en réalité Ahmed. Quatrième d’une fratrie algérienne de dix enfants (cinq garçons et cinq filles), il est né en 1959 à Saint-Denis, mais a grandi à Aubervilliers. Akli, son père, était soudeur et communiste convaincu ; Yamina, sa mère, femme au foyer. Les études ? Pas vraiment son truc.

Il quitte l’école à 14 ans, traîne dans son quartier et gagne ses premiers francs en surveillant la Jaguar d’une sorte de notable du coin. Il travaille aussi sur les marchés et place des juke-box dans les cafés. Il a la bosse du commerce et un incroyable bagout. À 17 ans, il s’installe à Paris et fait la connaissance de « Tonton Lamine », un Sénégalais qui fait office de secrétaire particulier d’Amadou Makhtar Mbow, le futur directeur général de l’Unesco. C’est l’origine de son tropisme subsaharien.

Tout commence en Côte d’Ivoire dans le secteur du café-cacao, où il fait des affaires en mettant au point une méthode simple mais efficace : il paie à l’avance aux planteurs – souvent aux abois financièrement – 30 % de la production qu’il leur achète. C’est aussi en Côte d’Ivoire qu’il fait la connaissance de Jacques Chirac, quelques mois avant l’élection de François Mitterrand, en 1981.

Laurent Gbagbo et Jacques Chirac (à dr.), en février 2004 à Paris (image d'illustration). © AP Photo/Michel Euler

« Nous nous sommes vus pour la première fois dans une villa de Cocody, se souvient Djouhri. Ça a tout de suite “tilté”. On peut dire de lui ce qu’on veut, mais, sur le plan humain, rares sont ceux qui lui arrivent à la cheville. » Parmi les chiraquiens pur jus qui deviendront ses amis : Michel Roussin, qui, en 1986, lui présentera Nicolas Sarkozy ; Dominique de Villepin ; mais aussi Charles Pasqua, qui jouait avec lui les protecteurs, « sans aucune contrepartie », paraît-il.

En 1987, Djouhri crée l’Agence euro-arabe et euro-africaine, sur une idée, dit-il, de Félix Houphouët-Boigny. L’officine publie des bulletins confidentiels sur abonnement. Dans le tour de table, des personnalités comme Edgard Pisani et Pierre Mutin, un ancien conseiller diplomatique de Mitterrand. Ce dernier est la seule relation « de gauche » que l’on connaisse à « Monsieur Alexandre ».

Entregent africain

L’homme d’affaires se rend aussi fréquemment au Gabon, grâce notamment à un certain André Tarallo, le « Monsieur Afrique » du groupe Elf, rencontré en 1981. Par la suite, il nouera des liens plus ou moins étroits avec une pléiade de dirigeants africains de premier plan : Houphouët, donc, mais aussi Henri Konan Bédié, Lansana Conté, Eduardo dos Santos (« un des plus courageux », précise-t-il), Hassan II, Amadou Toumani Touré, Blaise Compaoré, Ibrahim Baré Maïnassara, Mahamadou Issoufou et, bien sûr, Omar Bongo.

Il reste proche du fils de ce dernier, Ali, l’actuel chef de l’État gabonais, qui a exactement le même âge que lui. Béchir Saleh, l’ancien directeur de cabinet de Kadhafi et patron du fonds souverain libyen, lui ouvrira, lui aussi, son carnet d’adresses, notamment lors d’une tournée à travers sept pays africains.


>>> À LIRE – Gabon : les dernières heures d’Omar Bongo Ondimba


La suite est plus connue. La carrière de l’homme d’affaires est à son apogée sous Sarkozy. C’est le moment où, brusquement, Djouhri passe de l’ombre à la lumière. Les grands médias français commencent à s’intéresser à son cas et, dans un premier temps, sont bien en peine de trouver la moindre photo de lui !

Dans La République des mallettes (2011, éd. Fayard), Pierre Péan l’éreinte et le présente comme le « prince des ténèbres ». « Péan, qui n’a jamais cherché à me rencontrer, colporte des ragots déjà publiés et les interprète de manière scandaleuse, déplore Djouhri. Il n’a fait aucune enquête sérieuse et se contente de relayer des allégations malveillantes, fantaisistes et diffamatoires dont il est évidemment incapable d’apporter la preuve. »

L’Algérie est l’un des plus beaux pays au monde. Quand les choses seront stabilisées, il lui faudra se tourner en priorité vers l’Afrique dans son ensemble

À cette époque, « Monsieur Alexandre » a table ouverte au Bristol, le palace de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, où il a ses habitudes. On y croise des barons de la Sarkozie, de Claude Guéant à Dominique de Villepin, en passant par Bernard Squarcini, Jean-Louis Borloo, Serge Dassault, Henri Proglio ou Yazid Sabeg. Il est (presque) comme chez lui à l’Élysée et joue les go-between avec la Libye, l’Algérie, l’Angola et divers pays du Moyen-Orient.

Aujourd’hui reclus à Londres, chez sa fille Candice, il ronge son frein en attendant que la justice lui rende sa liberté de déplacement. Et il suit de très près l’évolution de la situation dans son pays ­d’origine, l’Algérie, où sont enterrés ses grands-parents. S’il se félicite du courage des Algériens, il ne ménage pas Ahmed Gaïd Salah, qui se comporte, selon lui, comme un « chef de junte ». « C’est l’un des plus beaux pays au monde, estime-t-il. Quand les choses seront stabilisées, il lui faudra se tourner en priorité vers l’Afrique dans son ensemble. »

Des projets ? En Russie, peut-être. Germain, son fils, a épousé la fille de Sergeï Nosov, ­héritier d’une puissante dynastie ­sidérurgique et gouverneur de la région de Magadan, en Sibérie orientale. Chassez le naturel…


Chronique d’un calvaire

22 décembre 2017

Émission d’un premier mandat d’arrêt européen

7 janvier 2018

Arrestation à son arrivée à Londres, où il rendait visite à sa fille. Incarcéré à la prison de Wandsworth (Londres)

12 janvier 2018

Libéré sous caution (1,13 million d’euros)

22 février 2018

Deuxième mandat d’arrêt

27 février 2018

Deuxième incarcération

5 mars 2018

Accident cardiaque grave. Transporté à l’hôpital St George (Londres)

20 mars 2018

De nouveau libéré sous caution (1,13 million d’euros)

17 octobre 2019

Examen de sa requête en nullité auprès de la cour d’appel de Paris

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