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Musique : Muthoni Drummer Queen, la rappeuse kényane féministe et antisystème

Muthoni Drummer Queen, la rappeuse kényane féministe et antisystème. © Facebook Muthoni Drummer Queen

Féministe, antisystème, Muthoni Drummer Queen est plus qu’une excellente rappeuse, c’est un électron libre très politique qui secoue le Kenya et, aujourd’hui, l’Europe.

Et si Muthoni Drummer Queen était une super-héroïne ? La question s’impose dès l’entrée de l’artiste dans le bistrot parisien où l’on doit l’interviewer. Elle ne porte pas de collants moulants ni de superlunettes à rayons X, mais sa mise reste specta­culaire : une longue robe noire à pois blancs flottant comme une cape, des accessoires fluo futuristes (dreadlocks orange remontées en chignon, boucles d’oreilles géantes jaune poussin…) et un maquillage punchy jusqu’au bout des lèvres (fuchsia).

D’une héroïne Marvel, elle a aussi la détermination. Muthoni ne se bat pas avec ses poings, mais à coups de punchlines posées sur les sons hip-hop soigneusement tricotés par ses deux complices suisses, les musiciens GR ! et Hook (encore des pseudonymes de super-héros).

Indépendante

Lâché sur YouTube en mars 2017, le titre Kenyan Message oscillant entre anglais, swahili et sheng (l’argot kényan), défouraillait tous azimuts. Contre « ceux qui ont tout l’argent, qui ne sont que 1 % de la population et que l’on ne voit que lorsqu’il faut payer son loyer », contre les autorités religieuses avec leurs « faux miracles », contre les réseaux sociaux oppressants, contre le gouvernement, qui ne se soucie pas de savoir si l’on soigne les malades dans les hôpitaux publics.

J’ai simplement dit ce que tout le monde pensait, mais d’une façon un peu piquante

« Lorsque le son est sorti, les médecins kényans s’étaient lancés dans une grève de cent jours pour obtenir de meilleurs salaires, des équipements qui fonctionnent… et faisaient face à l’indifférence totale des politiciens, se souvient Muthoni. Le morceau a eu un certain succès, on l’entendait dans les stations-service, sur les marchés… J’ai simplement dit ce que tout le monde pensait, mais d’une façon un peu piquante. »

La « reine des percussions », aussi efficace face à des tambours que face à un micro chant, est loin d’être aussi populaire à Nairobi que ses compatriotes de Sauti Sol (groupe d’afro-pop) ou que le rappeur Khaligraph Jones. Pourtant, elle compte depuis longtemps comme une figure du milieu artistique underground et est draguée par les partis politiques de tous bords. « Au moment des élections de 2017, beaucoup sont venus vers moi… Je pense que je suis une des rares artistes kényanes à ne pas avoir choisi un camp. On peut facilement devenir riche quand on se place aux côtés d’un politicien… » Mais les vrais justiciers ne se laissent jamais corrompre. Muthoni préfère garder son franc-parler et continuer à créer en toute indépendance.

Muthoni Drummer Queen à Paris, en mai 2019. © Damien Grenon pour JA

Maquillage guerrier

Ses combats sont nombreux. Et déclinés sur chacun des titres de son dernier album, She (« elle »), où elle apparaît en amazone new age, ne portant rien d’autre que des roses dans les cheveux et des maquillages guerriers imaginés par le peintre kényan Michael Soi. La chanson « Suzie Noma », par exemple, célèbre la solidarité féminine… Reprise dans la bande-son du long-métrage kényan Rafiki, qui conte un amour lesbien, elle a fait le tour du monde.

Le morceau « Lover », derrière des paroles apparemment sages, parle d’une femme transgenre qui expérimente « la beauté et la féminité » avec un bon coup. Courageux au Kenya, où la Haute Cour a encore récemment refusé d’abroger les lois, datant de l’époque coloniale, qui criminalisent l’homosexualité.

Un autre titre, « Caged Bird » (« l’oiseau en cage »), fait référence au poème éponyme de l’écrivaine africaine-américaine Maya Angelou, évoquant en filigrane le racisme et la quête d’indépendance. Tout l’album est traversé par un souffle rebelle, la recherche forcenée d’émancipation.

Je défends le féminisme plutôt que l’empowerment

Coach mental

« Je suis venue au féminisme assez tard, remarque Muthoni. J’ai compris à 17 ans qu’il y avait un souci, quand mon père laissait les clés de la voiture à mon petit frère alors que je n’avais pas le droit d’y toucher… Puis, à l’université, j’ai saisi que les discriminations que nous faisait subir le patriarcat étaient systémiques. Je défends le féminisme plutôt que l’empowerment, car une femme peut très bien réussir tout en restant soumise aux hommes. Le féminisme africain est encore jeune… Ma propre mère considère qu’il est tout à fait normal que ce soit l’homme qui commande. »

Il faut aussi voir Muthoni en concert pour mesurer ses superpouvoirs. Comme ce soir du 21 mai, dans la salle parisienne du Badaboum où, assistée de quatre danseuses et choristes aux costumes inspirés des codes des Black Panthers, elle martèle des formules d’empowerment dignes d’un coach mental :

Si vous vous engagez dans une carrière artistique sur le tard, ne perdez pas confiance : vous êtes toujours dans le coup !

« Il faut croire en vos rêves ! » ; « Si vous êtes victime d’intolérance, d’homophobie… il faut vous battre ! » ou même « Si vous vous engagez dans une carrière artistique sur le tard, ne perdez pas confiance : vous êtes toujours dans le coup ! » Des mantras qui peuvent sonner un peu creux hors contexte, mais qui font mouche sur le moment, étant donné l’extrême générosité de l’artiste sur scène. Et, en sortant de la salle, c’est le public qui se sent pousser des ailes, temporairement invincible.


Renaissance

Il y a dix ans, Muthoni créait à Nairobi le festival Blankets & Wine (« des couvertures et du vin »), événement multidisciplinaire mêlant musique, art contemporain et stylisme. « Ça a complètement chamboulé ma vie… regrette la chanteuse. Rapidement, je ne pouvais plus consacrer de temps à mes propres créations, j’étais accaparée par la manifestation, coincée dans ce “bordel” qu’est la direction d’un festival. »

Elle décide de se recentrer sur son art, et, par un ami DJ, fait la connaissance de GR ! et de Hook. « Quand elle a débarqué avec une crête rouge dans le studio en Suisse, en 2013, on ne s’était vus qu’une fois par Skype… se souvient Hook. On pouvait travailler seulement quelques jours, il fallait être très productif. » Pour Muthoni, la collaboration est plus qu’un nouveau départ : « C’était une échappée, non seulement j’étais alors dans une impasse artistique, mais une de mes amies, dépressive depuis plusieurs années, venait de se suicider…

J’avais du mal à parler, à contenir mes émotions, nos chansons ont été un moyen de laisser sortir ce que j’avais besoin d’exprimer. » Aujourd’hui, elle continue d’œuvrer, en retrait, pour le festival Blankets & Wine, dont la 11e édition débutera le 1er décembre prochain… Et elle a même trouvé le temps de créer en 2015 l’Africa Nouveau Festival : concerts, installations, projections, performances, défilés, gastronomie, et « une overdose de bonnes vibrations ».

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