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Cet article est issu du dossier «Un Women in Business Meeting placé sous le signe de l'innovation»

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Emploi & Formation

Sciences et technologies : ces affranchies qui brisent le plafond de verre

Le Forum women in science organisé par la Fondation L'Oréal et l'Unesco a récompensé 14 lauréates début décembre à Nairobi au Kenya.

Le Forum women in science organisé par la Fondation L'Oréal et l'Unesco a récompensé 14 lauréates début décembre à Nairobi au Kenya. © Women in Science/2018.

Si elles sont de plus en plus présentes dans la R&D et les nouvelles technologies sur le continent, les femmes sont encore peu nombreuses aux postes de direction. Pourtant, la mixité est bénéfique aux entreprises et institutions scientifiques.

Année 1991. Une jeune fille naît dans un quartier du centre de Yaoundé, au Cameroun. Ses parents font partie de cette classe moyenne qui, malgré un train de vie correct, prévoit d’ores et déjà de nombreux sacrifices pour offrir une éducation de qualité à ses enfants. La fillette grandit, va à l’école, se fait des amis.

Année 2009. Après avoir été remarquée à l’école primaire, son aisance naturelle en mathématiques et en sciences se confirme au lycée. Bac en poche, cela devient une évidence : exprimer le monde à travers des formules qui aident à mieux le comprendre est devenu sa raison d’être.

Censure et autocensure

Seulement, au fil des années, la jeune femme commence à prendre conscience que son entourage, pétri de coutumes, de traditions et de préjugés bien ancrés, a tendance à vouloir choisir son itinéraire à sa place. Il lui mettra des bâtons dans les roues en entravant son désir de vivre de sa passion. Elle devra se démener pour intégrer une formation scientifique, puis décrocher une thèse, se surpasser pour obtenir un poste en laboratoire de recherche et de développement et se battre encore pour le diriger.

Cette histoire pourrait paraître exagérée. C’est pourtant l’itinéraire d’une majorité de scientifiques africaines. En 2018, 31,3 % des chercheurs d’Afrique subsaharienne étaient des chercheuses. Un nombre supérieur à la moyenne mondiale et en progression par rapport à 2017, selon les derniers chiffres publiés par l’Unesco sur le sujet. Malgré tout, seulement 8 % des laboratoires de recherche d’Afrique de l’Ouest sont actuellement dirigés par des femmes. Des résultats qui font écho au monde des affaires et à sa tendance à freiner les carrières féminines à mesure qu’elles progressent dans la hiérarchie.

Dans nos cultures, il est encore admis que les femmes doivent se marier et avoir des enfants tôt, ce qui les empêche d’accéder à une véritable éducation

Les mécanismes de cette discrimination sont complexes car ils mêlent des considérations psychologiques, culturelles et socio-économiques difficilement identifiables ou quantifiables. Un des aspects psychologiques a été démontré dans le rapport « Women Matter » du cabinet McKinsey sur les carrières des femmes dans les milieux d’affaires. Il conclut que, malgré une ambition bien réelle, les femmes souffrent d’un déficit de confiance qui les empêche d’envisager la possibilité de briguer un jour un poste de direction.

Une autocensure qui résulte en partie d’un conditionnement prenant sa source au sein de la cellule familiale. Selon Francine Ntoumi : « Dans nos cultures, il est encore admis que les femmes doivent se marier et avoir des enfants tôt, ce qui les empêche d’accéder à une véritable éducation », explique la scientifique congolaise, professeure à l’université Marien-Ngouabi de Brazzaville et fondatrice de la Fondation congolaise pour la recherche médicale.

Discriminations institutionnalisées

Si le premier combat pour l’émancipation des femmes scientifiques est celui à mener contre elles-mêmes, le suivant concerne les coutumes et représentations liées à la féminité : « Je me souviens d’un workshop à Yaoundé en 2017, sur le montage de panneaux solaires. Je suivais un atelier dont le but était de construire une petite lampe. Parce que j’étais apprêtée et que j’avais des ongles longs, le formateur m’a clairement dit que je n’y arriverais pas, raconte Arielle Kitio Tsamo, 27 ans, doctorante en génie logiciel à l’université de Yaoundé-I et fondatrice de la start-up Caysti, qui édite un logiciel éducatif pour développer la créativité des enfants. Les exemples comme celui-ci ne manquent pas ! », poursuit-elle.


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À force d’être vécues ou appliquées au quotidien, les discriminations finissent par être institutionnalisées, comme le déplore Vanessa Moungar, directrice du département genre, femmes et société civile de la Banque africaine de développement (BAD) :

« Pour les banques, les femmes sont bien souvent considérées comme des investissements risqués à cause des lois sur la transmission du patrimoine qui leur sont défavorables et qui ne leur permettent pas d’avoir de garants. Pourtant, il est prouvé que les femmes qui entreprennent réinvestissent 90 % de ce qu’elles gagnent dans leur famille contre seulement 35 % pour les hommes », explique la dirigeante. En guise de parade, la BAD a développé un fonds de trois milliards de dollars qui lui permet de se porter garante des porteuses de projets.

Sphère politique

Un autre exemple illustre comment la sphère politique tarde à prendre en compte la question des femmes dans le domaine scientifique. En juin 2014, lorsqu’elle adopte sa « Stratégie pour la science, la technologie et l’innovation en Afrique en 2024 », la commission de l’Union africaine n’accorde aucune priorité à la représentation des femmes.

 L’absence de mixité dans le développement des technologies liées à l’IA conduit à la mise au point de logiciels reproduisant ou amplifiant les stéréotypes, notamment liés au genre

Le mot « femme » n’apparaît qu’une seule fois dans le document explicatif de 54 pages, discrètement placé dans l’avant-propos de Martial De-Paul Ikounga, alors commissaire chargé des ressources humaines, de la science et de la technologie.

Qu’ils soient psychologiques, culturels ou institutionnels, ces différents freins font que la science, africaine ou mondiale, souffre actuellement d’un manque de diversité qui entrave par conséquent sa qualité. Le cabinet McKinsey (encore lui) a démontré dans un rapport publié en 2017 que la présence des femmes augmente de plus de 8 % la capacité d’innovation des entreprises.

La même année, un article paru dans la revue Science a montré comment l’absence de mixité dans le développement des technologies liées à l’intelligence artificielle conduit à la mise au point de logiciels reproduisant ou amplifiant les stéréotypes, notamment ceux qui sont liés au genre. Il se pourrait donc que les réponses aux enjeux essentiels pour l’Afrique que soulèvent les crises environnementales et leurs conséquences sur l’agriculture, ou encore l’urbanisation et l’industrialisation, soient mal conçues dès leur origine, simplement en raison du manque de femmes au sein des équipes de recherche.


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« La recherche sans les femmes est inconcevable », assure Alexandra Palt, directrice générale de la Fondation L’Oréal. Dans le cadre d’un partenariat noué en 2010 avec l’Unesco, l’institution, qui dépend du géant des cosmétiques, a accompagné 140 chercheuses (doctorantes ou postdoctorantes) d’Afrique subsaharienne.

Chaque année, le programme « Pour les femmes et la science en Afrique subsaharienne » distribue une vingtaine de bourses de recherche et forme leurs bénéficiaires au leadership, à la négociation ou encore à la prise de parole. « L’idée est de les aider à aller vers ces postes en leur donnant les outils pour contrer les discriminations qu’elles subissent et comprendre les mécanismes du sexisme », détaille Alexandra Palt.

Associations d’entraide

La Fondation L’Oréal a aussi lancé une démarche de plaidoyer sur l’importance d’un management féminin dans la R&D auprès des pouvoirs publics, en parallèle de celles engagées par nombre d’organisations telles que la BAD.

Outre le très médiatique Next Einstein Forum, qui promeut la science africaine et construit depuis 2016 une meilleure collaboration entre chercheuses et chercheurs du continent, de nombreuses associations de chercheuses se sont créées sur le thème de l’entraide. C’est le cas de l’association African women in agricultural research and development (Award), présidée par la Kényane Wanjiru Kamau-Rutenberg, qui forme et distribue des bourses à des chercheuses, tout en investissant dans des projets d’agrobusiness qui prennent en compte la dimension du genre.

 

Cette diplômée de l’université du Minnesota est également à l’origine de l’organisation à but non lucratif Akili Dada, qui forme au leadership de jeunes Africaines issues de milieux défavorisés. D’autres préfèrent rejoindre les plus de 8 000 membres de l’Organisation des femmes scientifiques du monde en développement (OWSD), soutenue par l’Unesco et implantée à Trieste, dans les locaux de l’Académie mondiale des sciences (Twas). Enfin, celles qui ont un projet à faire éclore rejoignent le Réseau africain des femmes actives et entrepreneures leaders (Rafael), qui intervient dans la formation et le transfert de savoir-faire, de technologies et de compétences.

Toutes ces organisations proposent des mentorats, une forme de soutien capable de modifier une carrière en profondeur. C’est au cours de son postdoctorat à l’Institut Pasteur que Francine Ntoumi a trouvé son mentor, Thomas Nchinda, directeur du programme de recherche sur les maladies tropicales de l’Organisation mondiale pour la santé (OMS) : « Il m’a toujours soutenue dans ma carrière car il a compris très tôt que je devais être un modèle », explique cette mère de famille qui visite régulièrement les collèges et lycées pour « montrer aux jeunes filles le panel de possibilités qui s’offre à elles et aussi leur prouver qu’une femme est capable d’y arriver ».

Des initiatives soutenues aussi par des hommes

Une façon de dire que l’effort pour une meilleure représentation des femmes dans la science doit être davantage partagé par les hommes. La Fondation L’Oréal et l’Unesco mènent ce combat complémentaire et indispensable en lançant une plateforme appelée Men for Women in Science, en 2018, avec le soutien du mathématicien français Cédric Villani et de son compatriote le généticien Axel Kahn.

Son objectif : faire signer une charte engageant des décideurs à favoriser la mixité au quotidien. Pour qu’un jour l’itinéraire de toute fillette désireuse de s’accomplir dans une carrière scientifique soit facilité.

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