Politique

Maroc – Saadeddine El Othmani : « Le roi Mohammed VI est satisfait de notre travail »

Saadeddine El Othmani, le chef du gouvernement marocain, le 28 mai à Rabat.

Saadeddine El Othmani, le chef du gouvernement marocain, le 28 mai à Rabat. © Naoufal Sbaoui pour JA

Société, économie, lutte contre la corruption, cohabitation avec le RNI, relations avec le Palais… Le secrétaire général du PJD Saadeddine El Othmani dresse le bilan de ses deux années à la tête du gouvernement marocain.

Les habitués de la résidence du chef du gouvernement, sise au quartier Souissi, trouveront qu’elle n’a presque pas changé depuis le temps de Driss Jettou (Premier ministre de 2002 à 2007). Saadeddine El Othmani n’y a apporté aucune touche personnelle, si ce n’est ces éléments de décor quasi officiels : une photo avec Mohammed VI le jour de sa nomination, le 17 mars 2017 ; ainsi qu’une lettre royale de félicitations après son élection à la tête du Parti de la justice et du développement (PJD), en décembre de la même année.

Le chef de file du parti islamiste est resté fidèle à sa réputation d’homme humble et mesuré. Sur sa table de f’tour, entouré de ses collaborateurs, le docteur El Othmani rompt le jeûne dans la bonne humeur et discute à bâtons rompus : les bienfaits des mets reçus de son Souss natal ou rapportés de ses nombreuses tournées dans le royaume ; la causerie religieuse à laquelle il a assisté la veille aux côtés du roi et qui portait sur la médecine et la religion… La politique et l’action gouvernementale, elles, attendront la fin du repas et la pause prière. Entretien.

Jeune Afrique : Vous avez récemment présenté votre bilan gouvernemental de la mi-mandat et rendu public un rapport de 395 pages détaillant vos réalisations. Quelle est celle dont vous êtes le plus fier ?

Saadeddine El Othmani : Difficile de donner une seule réponse. Ce gouvernement a pris une batterie de mesures sociales pour améliorer la vie des citoyens. N’était l’ampleur de l’effort qui reste à faire, ce serait une grande source de fierté. Ces mesures concernent les couches vulnérables et la classe moyenne, qui méritent le plus d’attention.


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La dernière en date a été le pacte social entre gouvernement, syndicats et patronat, qui ­prévoit entre autres une augmentation de salaire pour les ­fonctionnaires, une hausse du salaire minimum dans le privé et une revalorisation des allocations pour les deux catégories. Plus de 4 millions de Marocains verront leur pouvoir d’achat renforcé.

Votre gouvernement a longtemps fait de la résistance dans ses négociations avec les syndicats, avant de céder à leurs doléances. Les accepter dès le départ n’aurait-il pas permis de gagner du temps ?

Le gouvernement négocie dans le cadre des contraintes budgétaires et de la compétitivité de notre économie. Je tiens à féliciter syndicats et ­patronat, qui ont agi avec ­responsabilité. L’accord a été le fruit de ­concessions mutuelles. Il a intégré un volet législatif, dont les libertés ­syndicales, le droit de grève, mais aussi et ­surtout l’institutionnalisation du dialogue social.

Cela dit, le ­gouvernement n’est pas le seul à décider, il s’agit d’un accord tripartite qui passe par des négociations ­marathon pour rapprocher des points de vue et des intérêts ­divergents. L’essentiel, en définitive, est que nous ayons pu faire aboutir ce contrat social.

Le chef du gouvernement marocain, Saadeddine El Othmani.

Le chef du gouvernement marocain, Saadeddine El Othmani. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Le climat social est particulièrement tendu. Vos réalisations ou même vos promesses suffiront-elles à l’apaiser ?

De facto, le gouvernement a connu moins de contestation ces deux dernières années que les ­gouvernements précédents.­ Cela dit, les citoyens ont le droit de protester. Il est du devoir du gouvernement de tenir compte de leurs revendications et d’en satisfaire le maximum. Relever ce défi est notre priorité pour la seconde moitié du mandat.

L’objectif fixé par votre gouvernement d’un taux de croissance moyen de 4,5 % à 5,5 % est-il toujours accessible au regard des résultats des deux premières années ?

Il s’agit d’un objectif pour la fin de la législature. Mais il faut rappeler que le taux de croissance ne se décrète pas. Il reste tributaire à la fois de facteurs internes et de l’envi­ronnement international. Nous menons de front plusieurs réformes structurelles. Au niveau du renforcement de la compétitivité de notre économie, les avancées ont été considérables ces deux dernières années.


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Notre classement au « Doing Business » (60e) en est un indicateur. Notre objectif est de figurer dans le top 50 en 2021. Les lois de finances 2018-2019 ont introduit plusieurs mesures pour développer l’entrepreneuriat. D’autres suivront après la tenue des Assises nationales de la fiscalité, qui apporteront certainement plus de visibilité à l’administration, au gouvernement et aux entreprises. Ces chantiers vont nous permettre d’améliorer notre taux de croissance.

L’opposition vous reproche, entre autres, le retard dans l’adoption de plusieurs textes législatifs importants…

Il y a effectivement une dizaine de projets de loi ­toujours en examen dans les deux chambres du Parlement. Certains remontent à plus de trois ans, bien avant la nomination de ce gouvernement. J’estime que l’exécutif a accompli son devoir en adoptant les lois en Conseil. C’est ensuite au débat parlementaire de prendre le relais. Toutefois, chaque texte est un cas particulier, et chaque retard a ses raisons propres.

Les désaccords au sein de la majorité ne sont-ils pas le dénominateur commun de ces blocages ?

Il est tout à fait normal qu’il y ait des désaccords entre les composantes d’une majorité à six partis. Quand c’est le cas, nous poursuivons les négociations jusqu’à trouver un compromis. Cela ne constitue nullement un handicap. Sur les projets de loi importants pour l’économie nationale, nous arrivons à avancer rapidement.

La production législative de ce gouvernement est sans précédent, avec de nombreuses réformes de fond

La production législative de ce gouvernement est sans précédent, avec de nombreuses réformes de fond. Ce n’est peut-être pas suffisant, mais les résultats sont encourageants. Un exemple : en deux ans, le Maroc a progressé de 17 points dans l’indice de perception de la corruption.

Quid de la loi-cadre sur l’enseignement, qui fait l’objet d’un désaccord de fond au sein de la majorité ? N’est-elle pas importante et prioritaire ?

La réforme de l’enseignement se base sur une vision stratégique 2015-2030 qui, elle, s’appuie sur un consensus entériné au niveau du Conseil supérieur de l’enseignement. C’est cette vision stratégique qui oriente notre action, en attendant que le Parlement vote cette importante loi-cadre.


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Je vous l’accorde, elle en est à son septième mois au Parlement. Nous espérons qu’elle n’y restera pas trois ans comme d’autres. Nous travaillons pour arriver rapidement à un consensus sur ce sujet.

Quand cette loi a été programmée pour une session extraordinaire du Parlement, n’y avait-il pas déjà consensus ?

Nous avions convoqué cette session extraordinaire ­essentiellement pour la loi sur les sûretés mobilières, la plus urgente. Les trois autres projets de loi ont été introduits soit par le président de la Chambre soit par des ministres pour leur donner une chance d’être votés. Mais il est clair qu’il n’y avait pas encore de consensus les concernant.

Le RNI ne fait-il pas office d’opposition à l’intérieur même du gouvernement ?

Il n’y a pas d’opposition au sein du gouvernement. Dans mon équipe, il y a une bonne entente. Mais au sein de la majorité parlementaire, effectivement, il y a parfois des divergences de points de vue. Chaque parti a son référentiel, son programme et sa vision. Si toutes les formations politiques de la majorité étaient d’accord sur tous les points, elles auraient constitué un seul parti.

Lors de la formation de la coalition gouvernementale, le 25 mars 2017.

Lors de la formation de la coalition gouvernementale, le 25 mars 2017. © FADEL SENNA/AFP

Quand des leaders du RNI critiquent l’action gouvernementale, vous ne considérez donc pas cela comme de l’opposition ?

Je suis convaincu que tout parti de la majorité qui critique le gouvernement, parfois sur des sujets dont il a lui-même la charge, risque de se faire du tort, surtout s’il agit ainsi pour des considérations électorales. Les législatives ne se tiendront qu’en 2021 ; on doit se concentrer sur le programme gouvernemental et sur les attentes des citoyens.

Les Marocains feront la distinction entre ceux qui servent réellement l’intérêt du pays et ceux qui travaillent à des fins exclusivement électoralistes

Heureusement, les Marocains ont le sens du discernement et feront, j’en suis sûr, la distinction, au moment opportun, entre ceux qui servent réellement l’intérêt du pays et accomplissent leur devoir, et ceux qui travaillent à des fins exclusivement électoralistes.

Quels rapports entretenez-vous avec Aziz Akhannouch, considérés par certains comme un chef de gouvernement bis ?

Aziz est un ami de longue date, avant même qu’il entre en politique. Nos rapports sont cordiaux et normaux. En tant que chef du gouvernement, je le considère comme un membre de l’équipe gouvernementale. Un ministre comme tout ministre.


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Je ne suis pas chef d’un gouvernement PJD, j’ai une équipe issue du PJD et d’autres formations politiques, ainsi que des ministres non affiliés. Ma mission consiste entre autres à animer cette équipe, à orienter son action et à arbitrer quand c’est nécessaire. Les ministres sont tous sur un pied d’égalité.

Aziz Akhannouch (Maroc), homme d'affaires (Akwa Group, Afriqia Gaz, Maghreb Oxygen), ministre de l'Agriculture (depuis 2007) et president du Rassemblement National des Independants (RNI) depuis 2016. A Dakhla le 24.02.2019. Photo Vincent Fournier/JA

Aziz Akhannouch (Maroc), homme d'affaires (Akwa Group, Afriqia Gaz, Maghreb Oxygen), ministre de l'Agriculture (depuis 2007) et president du Rassemblement National des Independants (RNI) depuis 2016. A Dakhla le 24.02.2019. Photo Vincent Fournier/JA © Vincent Fournier/JA

Aziz Akhannouch est un ami de longue date, avant même qu’il entre en politique. Nos rapports sont cordiaux et normaux

Le PJD était-il derrière la campagne de boycott qui a ciblé ce ministre, parmi d’autres ?

Pas du tout ! Le PJD n’a jamais été derrière cette ­campagne. C’est une réaction inédite d’une partie du peuple marocain pour faire entendre sa voix face à la cherté de la vie. Cela doit tous nous interpeller.

Vos difficultés avec vos alliés sont essentiellement dues aux déclarations dans les médias d’Abdelilah Benkirane. Vous dérangent-elles ?

Pas plus que d’autres. De nombreuses interventions et positions de différentes personnes ou parties me dérangent, mais je fais avec. Nous sommes sur une scène politique où il y a une diversité d’opinions et une liberté d’expression. Il faut accepter les avis contraires, être fair-play.


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Les réactions sont parfois dures de part et d’autre. Cela fait partie du jeu politique partout dans le monde. Il ne peut y avoir de démocratie sans avis divers, parfois opposés, sans un débat fort, riche et animé. Cela est valable au sein même des partis, où il peut exister différents courants.

Est-ce le cas maintenant au PJD ?

Il est normal qu’il y ait davantage de points de vue, voire de positions au sein du PJD. Le parti a grandi, il compte plus de membres et d’élus qui assument des responsabilités locales, régionales et nationales. Je considère que la diversité des avis est une richesse pour n’importe quel parti, à condition de respecter les principes et orientations de la formation, et ses règles de démocratie interne.

Le PJD est-il en train de perdre en popularité ? Vous pensez toujours être capable d’arriver en tête en 2021 ?

Il n’existe ni sondage ni mesure fiable pour juger de l’évolution de la popularité du parti. Mais nous ressentons, lors de nos activités, du répondant chez les citoyens. Nous essayons de faire de la pédagogie autour des mesures que nous prenons, mais aussi d’entendre leurs réactions et de comprendre leurs attentes futures.

Le PJD n’est pas un parti islamiste, mais un parti à ­référentiel islamique. Ce n’est pas un parti religieux mais politique

Cela nous réconforte quant à la popularité de notre parti et au rôle politique qu’il joue. Quant aux prochaines élections, on y pensera au moment opportun. Ce qui est important pour le PJD, c’est de mettre en œuvre le programme pour lequel il a obtenu la confiance des électeurs.

L’étiquette islamiste contribue-t-elle à votre résultat ­électoral ?

Le PJD n’est pas un parti islamiste, mais un parti à ­référentiel islamique. Ce n’est pas un parti religieux mais politique. Il est possible que ce référentiel islamique nous serve dans certaines limites. Mais ceux qui votent PJD le font d’abord pour le sérieux et l’intégrité de nos candidats, ainsi que pour leur proximité avec les citoyens. Nous comprenons le référentiel islamique selon une approche qui concilie religion, modernité et démocratie.

Saadeddine El Othmani, le chef du gouvernement, à Rabat, le 28 mai.

Saadeddine El Othmani, le chef du gouvernement, à Rabat, le 28 mai. © Ju Huanzong/Xinhua/MaxPPP

Des affaires comme le voile “à géographie variable” de Mae El Aynine sont-elles de nature à porter atteinte à ce référentiel islamique ?

Cette affaire a fait davantage débat dans la presse qu’au sein du parti. Le PJD respecte la liberté individuelle de ses membres qui, de leur côté, doivent adopter un comportement clair et transparent. Et ne pas avoir un double visage ou langage.

Faut-il revoir l’article 47 de la Constitution, comme le réclament plusieurs partis, pour éviter un nouveau blocage gouvernemental ?

Le PJD n’a pas encore arrêté sa position. Personnellement, je considère que c’est un faux débat. Il ne faut pas changer la Constitution simplement parce que nous nous sommes retrouvés dans une situation de blocage due aux circonstances politiques.


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Le problème n’est pas dans l’article 47, mais dans la maturité de la classe politique et dans son acceptation des règles de la démocratie. La Constitution de 2011 signe un progrès démocratique. À nous de ne pas donner aux citoyens l’impression de reculer et de renoncer à cet acquis.

Quelles sont vos relations avec le roi ?

En tant que chef du gouvernement, je suis en contact direct avec Sa Majesté. Notre relation est excellente, et j’ai le sentiment que Sa Majesté est satisfaite de l’action gouvernementale.

Il arrive au roi de m’appeler pour me parler d’un dossier précis et me donner ses directives ; comme je peux le consulter pour avoir ses instructions sur un sujet

Nous sommes en contact permanent : il lui arrive de m’appeler pour me parler d’un dossier précis et me donner ses directives ; comme je peux le consulter pour avoir ses instructions sur un sujet. Le gouvernement que je préside est honoré des orientations de Sa Majesté et de son appui direct, qui ont été décisifs dans l’aboutissement de nombreuses réformes et réalisations majeures.

Qu’est-ce qui a changé dans votre vie depuis votre nomination ?

Avant, j’avais le temps de faire de la recherche ­parallèlement à mes consultations dans mon cabinet. Ce n’est plus possible aujourd’hui. Comme vous le voyez, j’ai changé de maison pour m’installer dans la résidence du chef du ­gouvernement. Elle est plus proche du bureau… Depuis chez moi, à Salé, je mettais jusqu’à quarante-cinq minutes pour y ­arriver. Mais rassurez-vous, c’est ­provisoire ! Je rentrerai chez moi à la fin de mon mandat.

Vous mettez rarement en avant votre épouse, comme le faisait Benkirane. Est-ce un choix délibéré ?

Mon épouse est de nature discrète. Celle de Benkirane aussi, cela dit. C’est juste que lui parlait ­certainement plus de Nabila, alors que moi je n’évoque presque jamais mon épouse, Halima.

Quel diagnostic fait le docteur El Othmani de la société marocaine ?

La société marocaine traverse ­actuellement une phase de transition assez difficile entre tradition et modernité. Elle a pu rattraper la modernité sur certains aspects, mais nous avons failli sur d’autres. Le problème, c’est que les valeurs traditionnelles s’effritent, alors que nous ­n’arrivons pas encore à ancrer celles qui devraient aller de pair avec la modernité. Et ce n’est pas ­spécifique au Maroc ; la situation est la même dans toute la région. Chez nous, beaucoup de réformes ont été réalisées. Parfois on avance lentement, parfois assez vite. L’essentiel, c’est de continuer d’avancer dans le bon sens.

C’est votre ordonnance ?

Oui, renforcer les valeurs nécessaires à la ­réussite de la transition vers la modernité tout en respectant ses propres traditions et sa propre culture.

Une dernière question : comment voyez-vous la situation en Algérie ?

Je n’ai qu’une chose à dire : je souhaite au peuple algérien frère un avenir prospère dans un cadre démocratique stable.

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