Politique

RDC – Moïse Katumbi : « Je serai un opposant constructif mais extrêmement vigilant »

Moïse Katumbi, en mai 2019 à Bruxelles.

Moïse Katumbi, en mai 2019 à Bruxelles. © JOHANNA DE TESSIERES /COLLECTIF HUMA pour JA

Les élections de décembre, les débuts de Félix Tshisekedi à la présidence, l’influence de Joseph Kabila, son propre avenir politique… De retour au pays trois ans jour pour jour après un exil forcé, l’ancien gouverneur du Katanga et figure de proue de l’opposition se confie à JA dans une interview exclusive.

Lundi 20 mai, aéroport de Lubumbashi, 11 h 45. Trois ans jour pour jour après avoir été contraint à l’exil, à Bruxelles, en Belgique, Moïse Katumbi fait son grand retour au pays. Chez lui, au Katanga, dont il fut le gouverneur de 2007 à 2015, avant de rompre avec un Joseph Kabila qu’il accusait de vouloir jouer les prolongations en modifiant la Constitution pour briguer un troisième mandat.

À peine descendu de l’avion privé qu’il a affrété pour l’occasion, le « Chairman », comme ses partisans le surnomment, est englouti par une foule en liesse. Installé sur la plateforme d’un pick-up, tout de blanc vêtu, il mettra plus de sept heures à parcourir les quelques kilomètres qui séparent l’aéroport de la place de la Poste, fendant péniblement la marée humaine composée de centaines de milliers de partisans.

Pacte de Genève

La RD Congo a bien changé en son absence. Joseph Kabila n’est plus à la tête de l’État et n’a pu imposer son dauphin, l’énigmatique Emmanuel Ramazani Shadary. C’est aujourd’hui Félix Tshisekedi, dont Katumbi était très proche, qui occupe le Palais de la nation. Mais les liens entre les deux hommes se sont distendus : l’homme d’affaires, soucieux de respecter le pacte de l’opposition scellé à Genève, s’est rangé derrière Martin Fayulu lors de la présidentielle de décembre 2018.


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Il n’empêche : sans Tshisekedi et la volonté de ce dernier de décrisper les tensions politiques qui minent Kinshasa depuis de longues années, Katumbi n’aurait jamais pu récupérer son passeport et rentrer au pays. Un retour en grande pompe qui aurait particulièrement ulcéré Kabila… Est-ce un hasard, d’ailleurs, si le même jour, après quatre mois de tractations, était annoncée la nomination du nouveau Premier ministre, Sylvestre Ilunga Ilunkamba ?

L’échiquier politique congolais est en tout cas en pleine recomposition. Avant, il y avait Kabila et les autres, coalisés contre lui. Désormais, c’est plus compliqué. Le Front commun pour le Congo (FCC), de l’ancien chef de l’État, qui a la mainmise sur les assemblées nationales et provinciales, et le Cap pour le changement (Cach), du nouveau président, gouvernent ensemble mais avec des objectifs antagonistes : Tshisekedi a besoin de s’imposer ; Kabila, lui, n’entend pas céder une once du pouvoir.

Sûr de son destin

Face à cet attelage de circonstance : la plateforme politique Lamuka, qui regroupe les formations de Moïse Katumbi, Jean-Pierre Bemba, Martin Fayulu, Adolphe Muzito, Freddy Matungulu et Antipas Mbusa Nyamwisi. En osmose apparente pour l’instant, même si Fayulu, qui n’a toujours pas digéré le tour de passe-passe de la présidentielle qui lui aurait, dit-il, coûté la victoire, semble s’isoler de ses partenaires. Il continue de réclamer la « vérité des urnes », alors qu’eux ont tourné la page et préparent l’avenir. Avec dans leur ligne de mire, déjà, la présidentielle de 2023.

Moïse Katumbi nous a reçu dans sa villa de Lubumbashi, tard dans la nuit de ce 20 mai. Un long entretien réalisé dans son vaste bureau orné des multiples trophées glanés par son club de football, le Tout-Puissant Mazembe, au cours duquel tous les sujets ont été abordés. Les élections de décembre, évidemment, son retour, ses relations avec Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, les différentes affaires judiciaires qui ont émaillé ses trois dernières années, le rôle qu’il entend désormais jouer, sa vision pour la RD Congo…

Une chose est sûre : l’enfant de Kashobwe, ce village du Haut-Katanga proche de la frontière zambienne où il est né, il y a cinquante-quatre ans, fervent catholique, sûr de son destin et un brin idéaliste, n’affiche guère ses doutes.

Jeune Afrique : Vous avez effectué votre retour à Lubumbashi le 20 mai, après trois ans, jour pour jour, d’exil forcé. Votre premier sentiment ?

Moïse Katumbi : C’est une grande joie, bien sûr, mêlée d’un peu de tristesse quand je vois comment a évolué ma province depuis mon départ. En tant que chrétien, je remercie Dieu, je sais que la foule immense qui m’a accueilli à l’aéroport et m’a escorté, à pied, jusqu’à la place de la Poste l’a fait parce que le Seigneur a voulu que son fils soit honoré pour le travail qu’il a accompli au Katanga.

J’étais naturellement très ému, je le suis toujours. Il y a dans notre pays une très grande souffrance qui s’est exprimée dans les urnes. La population a voté pour le changement, et je veux faire en sorte que cette promesse soit tenue. Je veux être une sorte de sentinelle et travailler main dans la main avec l’ensemble de la population pour que personne, par exemple, ne s’avise de modifier la Constitution.

À l'arrivée de Moïse Katumbi à l’aéroport de Lubumbashi, le 20 mai.

À l'arrivée de Moïse Katumbi à l’aéroport de Lubumbashi, le 20 mai. © Junior KANNAH

Mais ma meilleure défense, ce sont les Congolais. S’il devait m’arriver quelque chose, ils sauraient à qui demander des comptes

Pourquoi avoir choisi de rentrer maintenant ? Avez-vous obtenu la garantie de ne pas être inquiété ?

Je n’ai demandé ni obtenu aucune garantie. Mais il faut reconnaître que beaucoup de choses ont changé, en bien, dans ce pays : la décrispation politique est indéniable, et je ne suis d’ailleurs pas le seul à être rentré d’exil. Le nouveau président, Félix Tshisekedi, m’a restitué le passeport qui m’avait été confisqué, même si je déplore le fait que mon conseiller, Salomon Kalonda Idi Della, n’ait pu récupérer le sien.

Hier, je craignais de rentrer parce que j’étais bien conscient du danger auquel j’aurais été exposé, avant même de monter dans l’avion. J’étais un homme à abattre, ma sécurité n’était pas assurée. J’ai finalement tenté ma chance, pour voir les miens, bien que sachant parfaitement que tout risque n’était pas encore écarté. Mais ma meilleure défense, ma grande armée à moi, ce sont les Congolais. S’il devait m’arriver quelque chose, ils sauraient à qui demander des comptes.

Précisément, qu’est-ce qui a changé en RD Congo ? Diriez-vous, comme Tibor Nagy, le sous-secrétaire d’État américain aux affaires africaines, que la dernière élection a été la plus démocratique de l’histoire du pays ?

En 2006, en 2011 et en 2018, les élections ont été chaotiques. Elles ont été programmées pour l’être. Dieu merci, en votant massivement pour le changement, les Congolais sont cette fois parvenus à écarter le chaos. Mais je ne vais sûrement pas condamner Félix Tshisekedi, Martin Fayulu et tous ceux qui, de bonne foi, se sont prêtés à ces mascarades électorales. Ils ont subi le chaos, ils ne l’ont pas créé ! C’est la raison pour laquelle notre plateforme d’opposition insiste tant sur la nécessité d’organiser à l’avenir des élections libres, honnêtes et transparentes.

Réunion de la coalition Lamuka à Bruxelles, le 27 avril. De g. à dr.	: Jean-Pierre Bemba, Antipas Mbusa Nyamwisi, Martin Fayulu, Freddy Matungulu, Moïse Katumbi et Adolphe Muzito.

Réunion de la coalition Lamuka à Bruxelles, le 27 avril. De g. à dr. : Jean-Pierre Bemba, Antipas Mbusa Nyamwisi, Martin Fayulu, Freddy Matungulu, Moïse Katumbi et Adolphe Muzito. © GERARD GAUDIN/BELGA/AFP

Les six leaders de Lamuka se sont réunis à Bruxelles et ont unanimement décidé de donner la priorité absolue à l’avenir de notre pays

Joseph Kabila n’est plus à la tête du pays, vous avez soutenu Fayulu à la présidentielle, et c’est Tshisekedi qui a été élu. Êtes-vous, comme votre allié, obsédé par le dernier scrutin, acharné à rétablir ce qui vous paraît être la « vérité des urnes » ?

Mon frère Martin Fayulu a fait une très belle campagne, et je comprends sa déception. Il a déposé un recours, mais la Cour constitutionnelle a validé l’élection de Félix Tshisekedi. Les six leaders de la plateforme politique Lamuka se sont réunis à Bruxelles et ont unanimement décidé de donner la priorité absolue à l’avenir de notre pays.

Parce que, dans le cas contraire, ce sont les Congolais qui en feraient les frais. Martin et Félix sont de très grands et de très vieux amis. Ils se connaissent mieux que je ne les connais, fréquentent la même Église et le même pasteur. En tant que coordinateur de Lamuka, je souhaite que ces deux frères puissent travailler ensemble dans l’intérêt général de la nation.


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Au plus fort de la contestation des résultats de la présidentielle, les chefs d’État de la région avaient envisagé de se rendre à Kinshasa pour mener une médiation. Ils y ont finalement renoncé. Leur attitude et celle de la communauté internationale dans son ensemble vous ont-elles déçu ?

Les chefs d’État sont toujours très légalistes. Ils voulaient venir à Kinshasa, mais la Cour constitutionnelle ayant rendu son verdict ils ne pouvaient se placer au-dessus de la loi. Ils ne sont donc pas venus, mais ont fait en sorte que le Congo ne sombre pas. En définitive, ils ont pris acte de la décision de la Cour, félicité le vainqueur proclamé, puis choisi de tourner la page et d’aller de l’avant. Et la communauté internationale, qu’il s’agisse des États-Unis, de la France, de la Belgique ou des autres pays de l’Union européenne, a fait de même. Pour moi, ce n’est pas une déception, et je remercie tous ces chefs d’État parce qu’ils voulaient sincèrement la paix et épargner le chaos au peuple congolais.

Vous étiez naguère proche de Félix Tshisekedi. Vous êtes-vous parlé depuis son élection ?

Non, mais vous savez, je considère Félix comme un frère. Ensemble, nous avons mené un grand combat. Nous avons sillonné le monde pour que l’ancien président ne puisse faire un troisième mandat et pour que le changement puisse avoir lieu. Même lors des pourparlers de Genève, je n’ai jamais caché, contre l’avis de nombre de mes amis politiques, que mon candidat était Félix Tshisekedi.

Par la suite, Vital Kamerhe et lui ont créé leur propre plateforme électorale, et je suis resté de mon côté, respectant le vote qui avait fait de Martin Fayulu notre candidat. Aujourd’hui, je suis dans l’opposition, mais une opposition constructive. Un jour, nous serons bien obligés de nous voir pour parler de l’avenir du pays et des aspirations de sa population.

Félix Tshisekedi, le 29 avril à Kinshasa.

Félix Tshisekedi, le 29 avril à Kinshasa. © DR / présidence RDC

Il n’y a pas de demi-président, Félix Tshisekedi est le garant de la nation et le chef des forces armées.  C’est lui qui fixe le cap

Cent jours se sont écoulés depuis sa prise de fonctions. Quel jugement portez-vous sur ses débuts ?

Je n’aime guère cette notion des cent jours, parce que c’est une période beaucoup trop courte pour pouvoir dresser un bilan. Mais j’observe la décrispation en cours, la libération de prisonniers politiques, la fermeture des prisons des services de renseignements, le retour des exilés, la restitution de leur passeport à ceux qui en avaient été privés… Du point de vue de la justice et du droit, les progrès sont patents.

À présent, le conseil que je donnerais au gouvernement serait de procéder à un audit approfondi des comptes de l’État et des sociétés publiques. Il faut que le nouveau pouvoir se donne les moyens de sa politique. Car si les finances ne sont pas mieux gérées, la suite va être difficile. Il faut absolument endiguer la corruption, limoger au plus vite les agents de l’État impliqués dans des malversations et les remplacer par des gens dignes de confiance. Ce n’est quand même pas ce qui manque dans le pays !

La présidentielle est une chose, les élections législatives et provinciales en sont une autre. Sur ce plan-là, la mouvance Kabila est largement majoritaire… Qui est, selon vous, le vrai patron du pays ?

En additionnant les résultats de Tshisekedi et de Fayulu à la présidentielle, on arrive à 72 % des votants. C’est tout de même très étrange : les trois quarts de la population auraient voté en sens inverse lors des législatives et des provinciales ? Soyons sérieux, ce n’était pas des élections mais des nominations !

Cela dit, il n’y a pas de demi-président. Félix Tshisekedi est le garant de la nation et le chef des forces armées. C’est lui qui fixe le cap et applique le programme sur lequel il a été élu. Et c’est à lui que le Premier ministre, quelle que soit son appartenance politique, doit en référer. Dès lors, le seul conseil que je donnerais au nouveau président serait d’appliquer son programme. Car c’est au peuple congolais qu’il doit rendre des comptes, et à lui seul.

Lui conseilleriez-vous de dissoudre dès que possible l’Assemblée ?

C’est à lui de voir s’il lui est possible de travailler avec l’actuel Parlement.


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Comment envisagez-vous votre avenir personnel, celui de votre parti (Ensemble pour le changement) et celui de la coalition d’opposition à laquelle vous appartenez (Lamuka) ? La prochaine présidentielle aura lieu en 2023, ce n’est pas si loin…

Je crois que je vais d’abord, après consultation de mes amis, procéder à des nominations au sein de Lamuka, notamment en ce qui concerne les postes de porte-parole et de secrétaire au cours de la période où j’en assure la coordination. Bien entendu, je vais aussi m’occuper d’Ensemble pour le changement : mes camarades ont longtemps été orphelins. Mais j’entends avant tout convaincre les Congolais qu’il existe dans ce pays une opposition exigeante et constructive.

 

L’article 8 de la Constitution octroie un statut au chef de l’opposition. Reste à savoir qui est le chef en question…

Jusqu’à présent, il n’y en avait pas. Nous allons en discuter entre responsables de l’opposition.

Il y a quand même des partis qui disposent de davantage de sièges que d’autres dans les assemblées élues. À l’Assemblée nationale, c’est le cas d’Ensemble pour le changement…

Oui, c’est ce que dit la loi : Ensemble a le plus grand nombre de sièges, il a droit au statut de chef de file. Mais la démocratie nous impose de discuter de la conduite à tenir entre responsables de la plateforme : Jean-Pierre Bemba, Martin Fayulu, Moïse Katumbi et les autres.

Nous voulons aider le chef de l’État à réussir son mandat, car cela signifierait que le pays aura tiré un trait définitif sur les années exécrables que nous avons vécues

Hier, Bemba, Fayulu et vous-même étiez d’accord sur un point : la nécessité de mettre un terme au règne de Kabila. Êtes-vous toujours sur la même longueur d’onde maintenant que cet objectif est partiellement atteint ?

Contrairement à ce que vous croyez, 2023, c’est encore très loin. Nous discutons, mais il y a des choses que nous n’accepterons jamais, et les Congolais pas davantage : l’instauration du suffrage indirect pour l’élection présidentielle, par exemple. Nous allons également poursuivre notre lutte contre la corruption et pour la bonne gouvernance.

Mais soyons clairs : nous n’envisageons pas une seconde de constituer une opposition radicale. Pas question de susciter des guerres inutiles. Nous voulons aider le chef de l’État à réussir son mandat, car cela signifierait que le pays aura tiré un trait définitif sur les années exécrables que nous avons vécues, qu’il se sera développé et qu’il aura su se rassembler. Si les choses viennent à déraper, on verra. Nous serons vigilants et exigeants. Mais nous voulons que la population comprenne que, pour une fois, l’unique objectif de l’opposition n’est pas d’obtenir des postes.

Certes, mais vous allez inévitablement avoir des ambitions différentes et, sans doute, devenir concurrents…

Concurrents politiques, éventuellement ; ennemis, en aucun cas.

Pour vous, la période 2016-2019 a été particulièrement pénible : les affaires judiciaires se sont multipliées, votre sécurité a été menacée, vous avez connu l’exil… Cela ne vous a-t-il pas incité à abandonner la politique ?

Je me suis posé la question : qu’étais-je allé faire dans cette galère ? Mes affaires prospéraient, la population me faisait confiance… Mais, lors des législatives de 2006, mon « frère » Augustin Katumba Mwanke m’a demandé d’aider son parti à conserver le siège de Lubumbashi. Je l’ai fait et j’ai été élu député. Ensuite, les électeurs ont souhaité que je devienne gouverneur. J’ai été, en 2007, le gouverneur le mieux élu de la RD Congo, et personne n’a obtenu autant de voix depuis.

La cheminée et le terril de la Gécamines, symboles de la ville de Lubumbashi, capital de la riche province minière du Katanga, au sud-est de la République démocratique du Congo.

La cheminée et le terril de la Gécamines, symboles de la ville de Lubumbashi, capital de la riche province minière du Katanga, au sud-est de la République démocratique du Congo. © Gwenn Dubourthoumieu pour JA.

Si la production de la Gécamines est ce qu’elle est aujourd’hui, c’est grâce à moi et à personne d’autre. Mon bilan parle pour moi

Mais vous avez par la suite connu nombre de mésaventures…

Certes, mais je ne regrette rien. J’ai fait du bien à la population de ma région, j’ai construit des routes, des hôpitaux, financé les études de nombreux jeunes… À mon arrivée, il y avait 300 000 élèves au Katanga, dont 13 % de filles. Nous en sommes aujourd’hui à 3,8 millions, dont 47 % de filles. La contribution de la province au Trésor public avoisinait 13 %. C’était fort peu, cette région était le poumon économique du pays. Après six mois de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption, elle est revenue à la première place.

Avant, le gouvernement provincial transférait chaque année 120 millions de dollars à Kinshasa. En seulement un an, j’ai porté cette somme à environ 2,5 milliards. Si la production de la Gécamines est ce qu’elle est aujourd’hui, c’est grâce à moi et à personne d’autre. Mon bilan parle pour moi. Mais quand il a été question d’amender la Constitution pour permettre au président de briguer un troisième mandat, j’ai dit non. Et là, la guerre a commencé.

J’ai subi des attaques inimaginables. On m’a accusé de tout et de n’importe quoi, d’avoir spolié le propriétaire d’une maison qui ne m’appartient pas, d’avoir recruté des mercenaires, d’avoir tapé dans les caisses du gouvernorat, d’avoir une autre nationalité et que sais-je encore. Résultat : tout cela était faux, tout le monde le sait. Mais il n’y a pas eu de troisième mandat, et le candidat de Kabila n’a pas gagné.

Sur le plan judiciaire, où en êtes-vous ?

On m’a rendu mon passeport congolais. Mon avocat a écrit au gouvernement italien, qui a répondu qu’il n’avait aucune trace d’une quelconque naturalisation me concernant. Tout ça était à l’évidence un coup monté. Aujourd’hui, certains continuent de prétendre que j’ai la nationalité zambienne, ou israélienne, ou canadienne, ou américaine… N’importe quoi ! L’histoire de la maison est tout aussi ridicule.

La Cenco [Conférence épiscopale nationale du Congo] a remis un rapport en ce sens à l’ancien président Kabila. Ils ont vérifié sur place, ils ont convoqué M. Stoupis, qui a été incapable de dire où se trouve la maison dont il revendique la propriété. Il prétend pourtant être né au Congo et y avoir vécu pendant seize ans ! Il aurait suffi de consulter le cadastre pour établir que la maison en question est la propriété de mon grand frère Raphaël Katebe Katoto depuis quarante et un ans. Encore un coup très mal monté !

L’affaire des mercenaires est à l’avenant. Heureusement l’Auditorat militaire et la Cenco ont mené des enquêtes, ils n’ont rien trouvé. Je dois être un homme spécial : obtenir des États-Unis qu’ils me fournissent 612 mercenaires de la Marine américaine… Ces affaires ont été jugées, et ne peuvent pas l’être deux fois, donc pour moi, c’est terminé.


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Allez-vous reprendre le contrôle des droits de votre société Mining Company Katanga (MCK), cédée à Necotrans, qui a depuis fait faillite et a été récupérée par le repreneur NB Mining ? La cour d’appel de Paris a rendu une décision de justice en votre faveur, le 15 mai 2018, mais celle-ci n’est toujours pas exécutée.

J’ai travaillé toute ma vie pour cette entreprise, que j’ai fondée en 1997. C’est le patrimoine de mes enfants, et je ne vais sûrement pas me laisser dépouiller ! Ce n’est pas un vulgaire petit escroc, dont je ne citerai même pas le nom, quelles que soient les complicités dont il a bénéficié, qui va réussir à faire croire que ma société lui appartient et faire main basse sur ses actifs. Ce n’est pas sa société, c’est la mienne, puisqu’elle ne m’a jamais été payée. La Cour d’appel de Paris – ce monsieur est français – m’a donné raison. Et la justice passera, soyez-en sûr.

Vous évoquiez tout à l’heure Augustin Katumba Mwanké, dont Joseph Kabila et vous étiez très proches. Que vous a inspiré sa disparition, en 2012 ? On dit souvent qu’elle a grandement influé sur l’évolution de l’ancien président…

Si je suis entré en politique, c’est largement à lui que je le dois. Katumba a été pour moi un conseiller et un frère. En 2008, je suis allé voir Kabila pour lui présenter ma démission du poste de gouverneur. Après un an, je ne voyais pas le bout du tunnel, tout était long, compliqué, pour moi qui avais l’habitude de la rapidité et de l’efficacité du monde de l’entreprise. C’est Augustin qui m’a convaincu de rester.

Hélas, la nature humaine de certains de nos politiciens s’est vite révélée… Je comprends un peu Joseph Kabila. Presque tous les jours, mes adversaires katangais allaient le voir pour lui expliquer que j’étais en train de préparer un coup d’État, que j’entraînais des mercenaires à Brazzaville, en Angola ou ailleurs. Or ceux qui me connaissent savent que je suis incapable de tuer une poule ! Ces gens-là étaient pourtant accoutumés à se presser chez moi pour quémander des faveurs. J’ai démissionné de mes fonctions de gouverneur depuis presque quatre ans. Qu’ont-ils fait depuis, à part m’accuser de tous les maux ?

Le principal problème n’est-il pas que les responsables politiques congolais donnent la fâcheuse impression de se préoccuper davantage de leurs intérêts personnels que de l’intérêt général ?

Sous l’ancien régime, c’était le cas de 90 % d’entre eux. Les responsables politiques s’enrichissent trop, et trop vite. Expliquez-moi comment, avec ses seuls émoluments, un ministre se débrouille pour acheter des villas à la Gombe et construire des immeubles à droite ou à gauche. C’est du vol, de la corruption, il n’y a pas d’autre mot.

Pourtant, nos députés ou sénateurs sont grassement rémunérés. Combien, gagne un enseignant ? Moins de 100 dollars. Et un professeur d’université ? Moins de 500 dollars. Or qui fait le travail le plus utile, le prof d’université ou le sénateur ? On marche sur la tête… Reste à présent à essayer de changer les choses.

Dernière question, qui relève presque de la science-­fiction. Imaginons qu’un jour vous vous retrouviez face à Joseph Kabila. Que lui diriez-vous ?

Nous sommes des adversaires politiques, pas des ennemis. Conformément à la culture africaine, je vais le saluer. S’il refuse mon salut, c’est son problème, mais je n’ai aucune haine contre lui. Lui devrait plutôt en éprouver à l’encontre des gens qui l’ont induit en erreur, qui m’ont traité de tous les noms et ont monté de toutes pièces des dossiers judiciaires contre moi. Pour ma part, je m’en remets au Seigneur. C’est mon seul juge.

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