Politique

Bénin : Bruno Amoussou, l’homme qui murmure à l’oreille de Patrice Talon

Bruno Amoussou, à Paris, en mai. © Bruno Levy pour JA

S’il a longtemps été sur le devant de la scène, c’est désormais en coulisses que Bruno Amoussou exerce toute son influence. Portrait d’un conseiller aussi craint que respecté.

Que peut-on encore attendre de la vie quand, à bientôt 80 ans, on a derrière soi plus d’un demi-siècle de carrière politique, que l’on a occupé le perchoir pendant près de quatre ans et que l’on a connu tous les présidents de la République depuis l’indépendance ? Les années passent et Bruno Amoussou est toujours là, à arpenter les coulisses du pouvoir. S’il assure qu’il préférerait profiter de sa retraite, avoir le temps d’écrire le troisième tome de ses Mémoires (« Vous comprenez, ma mémoire va bientôt flancher ! », plaisante-t-il), on a du mal à le croire. Depuis l’élection de Patrice Talon en 2016, son influence n’a cessé de croître, au point qu’il est aujourd’hui considéré comme l’un de ceux que le chef de l’État consulte le plus.

Personnage discret, Bruno Amoussou goûte peu la lumière. « Un portrait de moi, mais pour quoi faire ? », nous demande-t-il alors que nous cherchons à mieux le connaître. Il n’aime pas être « la vedette » ni « le porte-parole », et tient même à nuancer l’importance qu’on lui prête.

« On me présente tel que je ne suis pas. Si je veux voir Talon, je le peux. Lui, c’est pareil. Mais l’idée selon laquelle je serais son conseiller occulte ne reflète pas la réalité. Je ne cherche d’ailleurs pas à l’être », assure-t-il. « Patrice Talon l’a associé à tout le processus de réforme du système partisan, affirme pourtant un proche du chef de l’État. Amoussou est l’un des rares à oser s’exprimer librement devant lui. L’un des rares aussi chez qui le président se rend régulièrement. »

Un homme d’influence

Bruno Amoussou a toujours été de ceux qui comptent, une de ces personnalités que l’on craint autant qu’on la respecte, que l’on aime avoir à ses côtés plutôt que contre soi. Dans le paysage politique béninois, il fascine. Au cours de sa longue carrière, il aura eu deux vies. L’une passée à exercer directement le pouvoir, l’autre à manœuvrer dans son antichambre. La première l’aura vu échouer à quatre reprises à remporter l’investiture suprême, en 1990, en 1996, en 2001 et en 2006.

Sous chaque présidence, Amoussou réussira néanmoins à jouer un rôle. À la tête de l’Assemblée nationale sous Nicéphore Soglo, il deviendra un pilier du système sous Mathieu Kérékou, qui fera de lui son seul ministre d’État – chargé du Plan, de la Perspective et du Développement – avant de réduire peu à peu son influence et de le limoger avec fracas en 2005.

Le président Patrice Talon à Paris, le 26 avril 2016 © Michel Euler/AP/SIPA

Lui est un socialiste de la première heure, tandis que le chef de l’État est un libéral convaincu

Sens aigu de la stratégie

Passé l’âge limite pour être candidat à la présidentielle, Amoussou deviendra l’un des principaux animateurs de l’opposition au sein du Parti social-démocrate (PSD), puis de l’Union fait la nation (UN), une coalition de partis créée autour de lui et des autres vaincus de la présidentielle de 2006.

L’attelage qu’il forme aujourd’hui avec Patrice Talon est pour le moins surprenant. Lui est un socialiste de la première heure, tandis que le chef de l’État est un libéral convaincu. Entre eux, il y a plus d’une génération d’écart, mais ils partagent un même sens aigu de la stratégie. Les Béninois ne surnomment-ils pas Amoussou « le renard de Djakotomey », du nom de son fief dans le département du Couffo, dans le sud du pays ?

Les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois dans l’entre-deux-tours de la présidentielle de 1996. Puis, en 2006, Talon avait envisagé de soutenir son aîné, avant de rallier Thomas Boni Yayi. Quant à Amoussou, il a apporté un discret soutien à son cadet lors du scrutin de 2016. Dans les premières années du mandat de Talon, il a certes pâti de l’omniprésence d’Adrien Houngbédji, l’ancien président de l’Assemblée nationale. Mais il est aujourd’hui l’un des piliers du régime.

Il s’est naturellement imposé comme le leader de l’Union progressiste (UP), l’une des deux formations politiques issues de la mouvance présidentielle et dont il partage la direction avec le ministre de l’Intérieur, Sacca Lafia, et avec Abraham Zinzindohoue, président de l’une des deux branches de la Renaissance du Bénin (RB). C’est au domicile d’Amoussou que se tiennent les réunions importantes et ce n’est pas un hasard si le nom du parti est inspiré de celui de l’UN. L’UP a d’ailleurs remporté les élections législatives en avril dernier, renforçant un peu plus son statut. Mais ce scrutin, organisé sans qu’aucun parti de l’opposition ne puisse y participer, a été émaillé de violences qui ont fait plusieurs morts et plongé le pays dans une crise politique inédite.

Un bureau de vote vide à Cotonou, dimanche 28 avril 2019 à l'occasion des premières élections législatives de l'ère Patrice Talon. © Vincent Duhem


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Prêt à tout ?

Amoussou porte-t-il une part de responsabilité ? De nombreux opposants voient sa main derrière la dérive autoritaire au sommet de l’État. « Il a voulu régler des comptes. Il est prêt à tout pour conserver son pouvoir. C’est lui ou rien », vocifère l’un de ses anciens fidèles. « J’ai tout fait pour arranger les choses, faisant la navette entre les uns et les autres pour que le pays ne s’embrase pas », objecte l’intéressé.

En vieux routier de la politique, Amoussou a la peau dure. Mais il ne s’attendait pas à être directement visé par les violences qui ont suivi les élections

Il n’empêche : pour beaucoup, il est le véritable architecte de la nouvelle charte des partis politiques votée en juillet 2018. « Je suis heureux que Talon se soit rallié à la conception du pouvoir que je prône depuis trente ans. Tant que nos chefs d’État ne seront pas issus de partis politiques forts, notre pays ne pourra pas se développer », dit-il seulement, avec fausse modestie.

En vieux routier de la politique, Amoussou a la peau dure. Mais il ne s’attendait pas à être directement visé par les violences qui ont suivi les élections. Le 1er mai, alors que des manifestants affrontaient les forces de l’ordre près de la résidence de Boni Yayi, un petit groupe s’est dirigé vers sa demeure, située non loin. « Ils ont défoncé la guérite, pénétré dans le jardin avant d’être chassés par les forces de l’ordre, raconte-t-il. C’était un commando armé de gourdins. J’étais chez moi avec ma femme. Je ne sais pas ce qui se serait passé si la police n’était pas arrivée à temps. »

Alors que le pays est toujours dans l’impasse, Amoussou pointe du doigt la responsabilité des deux anciens présidents Soglo et Yayi. « Sans eux, l’opposition aurait participé aux élections, assure-t-il. Ils ont tout fait pour provoquer la crise institutionnelle afin de contraindre le chef de l’État à organiser des assises nationales, ce qui les aurait remis au centre du jeu. Soglo se bat pour que son fils, Léhady, en exil en France depuis 2017, puisse rentrer au pays, alors que Yayi ne cherche qu’à reconquérir le pouvoir. Si l’opposition veut discuter pour trouver des solutions, il faut qu’ils renoncent à leurs ambitions ou que les autres membres prennent leurs distances avec eux. »


L’UP en position de force

En remportant les élections législatives en avril dernier, l’Union progressiste (UP) s’est non seulement offert la majorité des sièges (46 contre 37 au Bloc républicain), mais elle a également placé un de ses membres à la tête de l’Assemblée nationale en la personne de Louis Vlavonou.

Inconnu du grand public, ce dernier est originaire de la région de Porto-Novo, celle de l’épouse du chef de l’État, Claudine Talon. En l’élisant, les députés n’ont-ils pas acté la rupture avec une longue tradition d’équilibre régional, puisque la présidence de la République et celle du Parlement sont désormais occupées par des personnalités du sud du pays ? « Pas du tout, estime Bruno Amoussou. Il n’y a jamais eu de règle. Cette répartition n’est pas primordiale pour assurer la cohésion du pays. »

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