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Cet article est issu du dossier «Côte d'Ivoire : effervescence générale à l'approche de la présidentielle de 2020»

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Félix Houphouët-Boigny : dans les coulisses du pouvoir

Félix Houphouët-Boigny (ici, en février 1990) prit la tête du gouvernement autonome le 1er mai 1959 et dirigera la Côte d’Ivoire jusqu’à sa mort, le 7 décembre 1993. © PORTALI/GAMMA-RAPHO

S’appuyant sur la toute dernière interview de Félix Houphouët-Boigny, qu’il réalisa il y a vingt-cinq ans, le journaliste et écrivain Serge Bilé nous entraîne dans les coulisses du pouvoir et retrace les premiers pas de la Côte d’Ivoire indépendante.

En 1960, la Côte d’Ivoire accède à l’indépendance, et Félix Houphouët-Boigny devient le premier président du pays. C’est aussi en 1960 qu’est né Serge Bilé. Les « années Houphouët » de celui-ci auraient pu être celles de n’importe quel autre Ivoirien de sa génération. Si ce n’est qu’au récit viennent s’ajouter le commentaire et la vision du journaliste, qui analyse et ordonne nombre de temps forts de l’histoire de la Côte d’Ivoire postcoloniale.

Et aussi, les impressions d’un enfant du pays qui, avant de se pencher sur l’écriture de ce livre, n’avait aucune idée des liens existants entre sa propre famille et le premier président ivoirien. « Mon oncle, mon grand-père et mon père sont liés à Houphouët. Et ma mère est une parente de Bernard Dadié, lui-même lié à Houphouët. Je me suis rendu compte que j’avais des attaches de toutes sortes avec le père de l’indépendance », raconte Bilé.

La dernière interview du « Vieux »

Au fil des pages s’entremêlent une analyse des événements majeurs qui ont ponctué les mandats successifs du « Vieux », la biographie express de personnalités politiques ivoiriennes et antillaises, quelques anecdotes sur la culture populaire ivoirienne, avec, en filigrane, une brève histoire du panafricanisme et de la Françafrique, le parcours de Bilé depuis son arrivée en France, à l’âge de 13 ans (en 1973), le témoignage de membres de sa famille sur « leurs années Houphouët », etc.

L’ensemble se déroule sur plusieurs décennies, mais il s’appuie sur un épisode qui, lui, dure à peine dix minutes. Il s’agit de la toute dernière interview d’Houphouët-Boigny, accordée quatre mois avant son décès. Ce 12 août 1993, Serge Bilé trépigne, avec quelques-uns de ses confrères, dans les couloirs de l’hôtel Masseran, le domicile parisien du président ivoirien, qui tarde à se montrer. Il recueillera finalement les propos qui, vingt-cinq ans plus tard, serviront de trame à cette biographie-autobiographie qui emmène ses lecteurs dans les coulisses du pouvoir et des histoires de familles.

Amitiés antillaises

Bilé choisit comme point de départ de son récit le 1er mai 1959, quand Houphouët-Boigny prend officiellement la tête du gouvernement autonome. Alors que la Côte d’Ivoire vient d’intégrer la Communauté franco-africaine, le roi du Sanwi, Amon N’Doffou III, réclame un statut particulier pour son royaume. Les négociations échouent, et, le 3 mai, la République autonome du Sanwi est proclamée.

« Si j’évoque cette affaire en premier, c’est à cause de mon lien personnel avec la communauté agni-sanwi. Mon père et ma mère sont tous les deux des Agnis, nés à Aboisso. On a toujours dit des Agnis qu’ils étaient arrogants parce qu’ils pensaient avoir été les premiers à avoir vu des Blancs. Cela m’a toujours perturbé », confie Serge Bilé.

Avant la préparation de son livre, l'auteur ignorait que "le Vieux" et sa famille étaient à ce point liés. © baltel/SIPA

Moi qui ai travaillé à établir un pont entre Africains et Antillais, j’ignorais qu’Houphouët-Boigny s’était attaché à faire la même chose trente ou quarante ans avant moi !

L’auteur évoque alors ses parents, qui apportent, eux aussi, leur éclairage sur l’ascension d’Houphouët. « Ce parcours qui est le mien est aussi le leur. Ils ont vécu l’indépendance. Avant la sortie du livre, je suis allé les voir et je leur ai fait une lecture des passages les concernant. Ma mère a pleuré et mon père est resté stoïque, comme d’habitude. Mais je sais qu’il était touché. »

Ce récit-rétrospective fait aussi la part belle aux Antilles, chères au cœur d’Houphouët comme à celui de Bilé – qui officie actuellement en tant que présentateur du journal télévisé sur la chaîne Martinique La Première. « Moi qui ai travaillé à établir un pont entre Africains et Antillais et me suis retrouvé aux Antilles, j’ignorais qu’Houphouët-Boigny s’était attaché à faire la même chose trente ou quarante ans avant moi ! »

Et il revient sur les solides amitiés qu’a entretenues Houphouët avec Auguste Denise, Guy Tirolien, Albert Béville, Gerty Archimède, militante féministe et députée communiste guadeloupéenne dont il s’était épris, sans oublier Aimé Césaire. « Houphouët disait qu’il existait aux Antilles un savoir-faire “français” qu’il ne trouvait pas en Côte d’Ivoire. En s’entourant de personnalités politiques antillaises, il avait l’impression de toucher à cet idéal. »

Séjour à la Maca

L’évocation de son passage au sein de la rédaction du quotidien gouvernemental Ivoir’Soir est l’occasion pour Serge Bilé d’aborder le côté sombre du Vieux. « On ne peut pas nier que, sous son règne, la presse ivoirienne était muselée. Houphouët disait même que la télévision était “sa chose” », rappelle-t-il.

Le journaliste l’apprend à ses dépens, en mai 1992. Après avoir qualifié l’arrestation de Laurent Gbagbo de « mascarade de justice » sur la Radiodiffusion télévision ivoirienne (RTI), il est passé à tabac, puis arrêté à l’aéroport et emprisonné à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca). Il y restera deux semaines.


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« Les enfants qui ont “fait” la France n’écoutent pas les conseils », répond Alassane Ouattara, alors Premier ministre, à la mère de Serge Bilé venue le voir pour obtenir des explications. « J’ai osé dire ce qu’il ne fallait pas et je me suis retrouvé dans la même prison que Laurent Gbagbo, avec lequel je me suis alors entretenu à plusieurs reprises. Je ne raconte pas, dans le livre, mes balades avec Simone Gbagbo dans la cour de la prison, mais j’ai trouvé que c’était une femme au tempérament aussi solide que celui de son mari. »

Un séjour à la Maca certes pénible, mais que Serge Bilé surmonte en faisant son travail. Il organise des interviews avec plusieurs prisonniers, qui seront publiées dans La Voie, quotidien de l’opposition. « À l’époque, je n’avais pas le temps de penser à moi et à ce que je ressentais. Je n’en ai pas voulu à Ouattara, qui a mis en œuvre la loi anticasseurs, mais plutôt au système politique ivoirien, qui ne respectait pas les droits des individus », explique Serge Bilé.

Ahmadou Ahidjo et Houphouët- Boigny, à Abidjan en 1967. © Archives Jeune Afrique

Héritage dilapidé

Le journaliste franco-ivoirien ne semble pas non plus avoir nourri de profonde rancune envers le père de l’indépendance. « Comme tous les grands hommes, Houphouët-Boigny avait ses zones d’ombre, mais il a tracé un chemin pour ce pays. Il avait une vraie vision, dont nous ­profitons encore aujourd’hui, souligne Serge Bilé. Je pense que si nous avons pu rebondir et sortir presque indemnes de la guerre que nous avons traversée, c’est grâce à ce qu’il nous a laissé. Reste que, à un moment donné, il faut cesser de s’appuyer sur le socle Houphouët. »

En d’autres termes, il estime qu’il faut tourner la page Bédié-Gbagbo-Ouattara, trois hommes qui, à part, ou plutôt, à responsabilité égale, ont selon lui dilapidé l’héritage d’Houphouët-Boigny. « Même si chacun d’entre eux a apporté quelque chose à la Côte d’Ivoire, pour permettre à ce pays d’avancer, il est temps que le jeu politique soit joué par les nouvelles générations », lance Serge Bilé. Selon lui, ce qu’il faut avant tout retenir d’Houphouët c’est l’image d’un homme qui aimait profondément son pays.


Triptyque

Après son livre, Mes années Houphouët, Serge Bilé prépare un documentaire sur l’ancien président ivoirien ainsi qu’une comédie musicale, dont il a déjà écrit les textes. Celle-ci sera centrée sur le parcours politique de Félix Houphouët-Boigny de 1945 à 1960, sur ses combats contre le travail forcé et pour l’indépendance, ainsi que sur sa rencontre avec Marie-Thérèse Brou, qu’il épouse en 1952. Houphouët est la deuxième comédie musicale écrite par Serge Bilé, après celle sur Nelson Mandela, Soweto (2008), qui n’avait été jouée qu’aux Antilles et au Casino de Paris. Le documentaire sera quant à lui consacré à la rencontre entre Houphouët et la députée féministe guadeloupéenne Gerty Archimède, dont il tomba amoureux.

« Au-delà de cette histoire, le film évoquera le combat des Africains et des Antillais contre le colonialisme. Dans les années 1950, la Côte d’Ivoire, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane ont fait front commun, souligne Serge Bilé. Des personnalités comme Aimé Césaire, Guy Tirolien ou Léon-Gontran Damas seront évoquées, avec des témoignages de la nièce de ce dernier et du neveu de Gerty Archimède. »

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