Cinéma

[Tribune] Mati Diop, nouvelle vague du cinéma africain

Par

Réalisateur tchadien, ancien ministre de la Culture.

La réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop a reçu le Grand Prix du Festival de Cannes 2019. © Vianney Le Caer/AP/SIPA

Pour le réalisateur tchadien d'« Un homme qui crie », Prix du jury en 2010, le Grand Prix du Festival de Cannes 2019 décerné à la Franco-Sénégalaise Mati Diop pour « Atlantique » marque un véritable passage de témoin entre générations de cinéastes africains.

Le 23 avril dernier, alors que je me rendais dans un festival en Belgique, j’ai entendu une voix m’appeler à la descente du train. En me retournant, j’ai vu la frêle silhouette de Mati Diop.

Frêle certes, mais forte, telle qu’elle est apparue à l’auditorium Louis-Lumière, le 25 mai 2019, quand elle a reçu le Grand Prix du Festival de Cannes 2019 pour Atlantique, près de trente ans après que le regretté Idrissa Ouedraogo a remporté la même récompense pour son long-métrage Tilaï.

Lors de ma rencontre avec la réalisatrice franco-sénégalaise, vingt-trois jours avant la projection de son film sur la Croisette, je l’ai prise dans mes bras, l’ai félicitée, fier de sa sélection en compétition officielle. Je lui ai dit que j’étais confiant, qu’elle avait sans aucun doute fait un bon film.

Il n’y a pas de « petit film » en compétition au Festival de Cannes, je le sais. Je sais aussi depuis longtemps que les grandes ambitions se parent toujours d’une grande humilité

Je le pressentais parce que, quelques semaines plus tôt, j’avais été abordé par une jeune femme dans la rue, à Paris. Elle s’était présentée comme monteuse et prétendait me connaître. Nous nous sommes revus quelques jours plus tard, dans un café, non loin du quartier de Belleville. J’ai appris qu’elle travaillait avec Mati. Sans rien me dévoiler de l’histoire, elle m’a longuement parlé d’Atlantique. Je sentais sa grande satisfaction. Elle avait les yeux qui brillaient. Il faut toujours faire confiance aux monteurs, ils sont les premiers spectateurs des films.

C’est donc fort de ces informations glanées que je disais à Mati Diop toute ma confiance. Et elle, en toute modestie, me répondait : « Non, il faut le voir d’abord. C’est juste un petit film. »

Il n’y a pas de « petit film » en compétition au Festival de Cannes, je le sais. Je sais aussi depuis longtemps que les grandes ambitions se parent toujours d’une grande humilité. L’intelligence cohabite difficilement avec l’orgueil, ­laissons cette estime exagérée de soi aux sots…


>>> À LIRE – Mati Diop et Ladj Ly consacrés à Cannes : stars africaines d’un palmarès très politique


Passage de témoin

Avant de quitter Mati, je l’ai serrée dans mes bras, et là, pendant cette courte accolade, sous le ciel radieux de Bruxelles, j’ai secrètement formé le vœu qu’elle me succède sur la scène cannoise. Depuis 2010, lorsque j’ai reçu le Prix du jury pour mon film Un homme qui crie, nous sommes nombreux à espérer, à attendre…

Je n’ai pas prié pour que cela advienne, car je suis convaincu d’une chose : Dieu a déserté l’Afrique depuis longtemps, il n’écoute plus nos prières, nos doléances ne semblent pas lui parvenir. Alors, pourquoi s’épuiser dans ces croyances vaines ? En revanche, j’ai foi en l’invisible, ce monde mystérieux qui nous entoure. Je crois aux ondes positives et aux forces de l’esprit qui peuvent passer d’une personne à l’autre.

La fille du musicien Wasis Diop marche sur les traces de son oncle, Djibril Diop Mambéty

Un ami avec qui j’ai évoqué cette rencontre impromptue m’a dit : « Il n’y a pas de hasard. » J’y ai alors vu comme un signe du destin. Et j’ai commencé à me persuader que cette rencontre à Bruxelles était peut-être aussi un passage de témoin. C’était à Mati de gagner la course. Et elle ne nous a pas déçus.

La fille du musicien Wasis Diop marche sur les traces de son oncle, Djibril Diop Mambéty, dernier Sénégalais à avoir présenté un film – Hyènes – en compétition au Festival de Cannes, en 1992. La jeune réalisatrice rapporte le fabuleux sésame ; c’est comme une épiphanie. Le Sénégal peut enfin crier victoire.

Avec Mati Diop, c’est la première fois qu’un cinéaste du continent – si tant est qu’elle se considère comme telle – se hisse à ce niveau avec une première œuvre. Forcément historique.

Depuis Idrissa Ouedraogo, aucun Africain n’a accédé à ce rang, à une marche seulement de la Palme d’or. Autant dire que c’est un grand coup de pied au cul que le cinéma moribond de l’Afrique a reçu. Moribond parce qu’aujourd’hui rares sont les pays du continent qui financent leurs films. Cette industrie sombre à vue d’œil sans que les hommes politiques ne lèvent le petit doigt.

De nombreuses cinématographies, jadis prospères, ont disparu. Entend-on encore parler de celles du Burkina ? Du Cameroun ? De la Guinée ? Du Mali ? Ou même du Gabon ? Je ne parle même pas de celles du Togo, de la Centrafrique ou de Djibouti, qui semblent tout bonnement rayées de la carte.

Sur ce tableau noir, il y a, bien entendu, l’exception nigériane : Nollywood. Cette énorme industrie, guidée par le profit, fabrique essentiellement des home movies commerciaux, intéressant rarement les grands festivals.


>>> À LIRE – Cannes : l’année des réalisatrices africaines


Fermeture de salles

Le coup de maître de la reine Mati révèle aussi en creux la faiblesse des productions des cinéastes sénégalais

Il ne faut pas être dupe : le coup de maître de la reine Mati révèle aussi en creux la faiblesse des productions des cinéastes sénégalais. Mais cet événement sera peut-être justement un signal pour les réalisateurs africains, pour enfin assister à leur irruption fracassante sur la scène internationale, où ils rejoindront les Ousmane Sembène et autres Souleymane Cissé.

Autant le reconnaître : l’absence de réelles politiques cinématographiques, le déficit de formations dans ce domaine et la fermeture de nombreuses salles obscures ces dernières années rendent nos productions invisibles sur le plan international. Malgré cela, quelques auteurs africains résistent encore et toujours : depuis 2010, pas moins de sept films subsahariens ont ainsi été présentés sur la Croisette, soit un peu plus d’un par édition. C’est un bon signe.

Quelques esprits chagrins me rétorqueront que ce n’est pas le seul festival. Soit. Mais il est le plus grand. Et l’Afrique a besoin de Cannes. Pour des cinématographies très peu visibles comme les nôtres, être sur la Croisette, c’est donner une incarnation certaine à des œuvres mal distribuées, faire résonner le tam-tam dans le monde entier. C’est indéniable.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte