Politique

Tunisie : l’association 3ich tounsi, poil à gratter de la pré-campagne électorale

Olfa Terras, cofondatrice du mouvement 3ich tounsi. © YouTube/Yassine Bellamine

En se posant, à travers un sondage, comme le porte-voix du peuple, l’association 3ich tounsi jette un pavé dans la mare.

«Vous avez été contactés par 3ich tounsi ? », « C’est quoi ? Ils font des sondages ? »… Pendant plusieurs mois, l’opinion publique était intriguée par le questionnaire téléphonique soumis par l’association. Sans qu’aucun politique ne pressente la finalité de la démarche.

Tous tombent de haut le 23 avril, quand 3ich tounsi – « Vis tunisien » – dévoile le résultat de la consultation : une feuille de route en 12 points qui dévoile les préoccupations et les souhaits des citoyens. Levée de boucliers immédiate : certains estiment que l’enquête viole les principes de protection des données personnelles, quand d’autres jugent que 3ich tounsi a agi en dehors du cadre associatif.

À quelque chose malheur est bon : la polémique a permis à l’équipe menée par Selim Ben Hassen, 39 ans, de gagner en visibilité et en notoriété. Sur le fond, 3ich tounsi a surtout confirmé que son projet ne laissait personne indifférent. À six mois des élections, l’association est désormais perçue comme un agent perturbateur sur une scène politique où, malgré la présence de 218 partis, l’offre est jugée aussi pauvre que conventionnelle.

Le message que l’on voulait envoyer, c’est que la Tunisie peut être un paradis pour les Tunisiens, qu’il n’y a aucune fatalité à quitter le pays

Ce n’est pas la première fois que 3ich tounsi fait parler d’elle. À sa création, en 2018, elle communique via des spots télévisés pour se faire connaître. Parallèlement, l’association laboure le terrain, organisant des événements tels que la projection sur écran géant des matchs de l’équipe de Tunisie lors du Mondial 2018 au Kef (Nord-Ouest), à Rejim Maatoug (Sud), dans l’amphithéâtre d’El Jem, mais aussi dans des quartiers défavorisés, comme Melassine, à Tunis.

« Le message que l’on voulait envoyer, c’est que la Tunisie peut être un paradis pour les Tunisiens, qu’on peut y faire de très belles choses, qu’il n’y a aucune fatalité à quitter le pays », explique alors Selim Ben Hassen. Le président de l’association n’en est pas à son coup d’essai. En 2008, alors étudiant à Sciences-Po Paris, il avait fondé le ­mouvement Byrsa, qui réunissait l’opposition tunisienne et organisait de nombreux débats.

La demande de transparence suite à la révolution rencontre de nombreuses résistances en Tunisie. © Riadh Dridi/AP/SIPA

Des moyens substantiels

Lors de la révolution de 2011, le jeune homme écume les plateaux de télévision français. Avant de retourner s’installer en Tunisie. « J’ai parcouru tout le pays depuis », explique le président de 3ich tounsi, qui voyage en auto-stop et s’invite à l’occasion chez l’habitant, tantôt pour y partager un repas, tantôt pour y passer la nuit. De quoi relativiser le coût de l’opération.

La cofondatrice est l’épouse de Guillaume Rambourg, capitaine de la finance reconverti dans l’humanitaire qui avait soutenu la campagne d’Emmanuel Macron en France

Car c’est sans doute le point sur lequel l’association est le plus attaquée : son financement. Les moyens substantiels déployés lors du Mondial 2018 avaient suscité des interrogations, vite éclipsées par l’originalité de l’initiative. Aujourd’hui, les sources de financement sont de nouveau évoquées. En cause, le profil de la cofondatrice de 3ich tounsi, Olfa Terras, épouse de Guillaume Rambourg, capitaine de la finance reconverti dans l’humanitaire qui avait soutenu la campagne d’Emmanuel Macron en France. 3ich tounsi, agent de l’étranger ?

Hassouna Nasfi, secrétaire général de Machrou Tounes, s’est agacé de l’inaction du gouvernement face à l’opacité du financement des associations. Olfa Terras a rapidement balayé la question en confirmant, sur le plateau d’Al Hiwar Ettounsi, être, avec les autres membres de l’association, tous tunisiens, les uniques pourvoyeurs de fonds.

Enquête d’envergure

La polémique a quelque peu occulté l’essentiel : l’envergure de l’opération conduite par 3ich tounsi et l’approche différente du collectif citoyen, qui prend le contre-pied des discours partisans en proposant aux Tunisiens de reprendre en main leur destin en décidant par et pour eux-mêmes. Là encore, colère de l’establishment.

« C’est le choc entre une dynamique sociale, des institutions figées et des politiques qui se rêvent tous en Napoléon, décrypte le sociologue Abdessatar Sahbani. En l’absence de projet de société, la révolution, portée par les jeunes, a encore davantage marginalisé les derniers. »


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Les résultats de l’enquête menée par l’association promettent aussi d’être déterminants dans les campagnes à venir. Grâce au déploiement d’une stratégie mêlant réseautage traditionnel et innovation technologique, 450 000 citoyens ont été consultés. L’ensemble du territoire a été quadrillé par 3ich tounsi.

Le résultat est sans appel : non seulement les Tunisiens rejettent les politiques, mais ils considèrent que ces derniers ont spolié le pays. Le manifeste rédigé à l’issue de cette consultation exprime les attentes citoyennes en matière d’éradication de la corruption, de pouvoir d’achat, de santé, d’éducation, de transports. Et trace un chemin pour reconstruire la confiance. « Il faut insuffler de l’espoir », insiste Olfa Terras, qui s’indigne que les jeunes se résignent à ne pas avoir d’avenir et que 1 million de Tunisiens vivent dans l’exclusion.

Mélange des genres

Le manifeste a d’ores et déjà été soumis à l’approbation des citoyens. En moins de quatre semaines, il avait recueilli 160 000 signatures. Les partis traditionnels, qui ont bien moins d’encartés, s’en inquiètent aussitôt et dénoncent un mélange des genres. « Leur approche associative est constructive si elle reste dans ce cadre. Je considère que la politique doit être faite par les partis et obéir à des règles claires », a mis en garde Selim Azzabi, secrétaire général de Tahya Tounes, dans une interview à JA.


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« 3ich tounsi reflète le rejet des partis et la crise générale de la démocratie », analyse le politologue Larbi Chouikha. La défiance des politiques à l’égard du trublion trahit des craintes bien réelles : l’association pourrait se transformer en puissant contre-pouvoir, voire opérer une offensive aux législatives.

Vers une plateforme électorale ?

L’association ne s’interdit pas de transformer le manifeste en plateforme électorale. Et devrait décider sous peu de l’orientation définitive de l’initiative. Et si Selim Ben Hassen récuse tout dessein politique, Olfa Terras déclare qu’« avoir un but politique n’est pas une honte ».

Déjà, des députés menacent de faire adopter une loi pour interdire aux personnes dirigeant des associations de bienfaisance de se présenter aux élections. Qu’elle aboutisse ou non, nul doute, en tout cas, que 3ich tounsi contraint les partis à sortir de leur zone de confort. Et à mieux répondre aux préoccupations des citoyens.


La consultation en chiffres

450 000 sondés à travers tout le territoire

377 000 signatures en soutien à la feuille de route (au 30 mai)


Les 12 mesures du « Manifeste des Tunisiens »

1. Abolir les privilèges de la classe politique.

2. Installer des policiers dans les moyens de transport et sur les quais pour protéger les citoyens.

3. Juger les agressions à main armée (braquages, harcèlements) comme des tentatives de meurtre.

4. Remettre en ordre l’hôpital public en sanctionnant sévèrement les voleurs et les fraudeurs.

5. Garantir la disponibilité des médicaments essentiels dans tous les hôpitaux et toutes les pharmacies.

6. Combattre la hausse des prix en sanctionnant les intermédiaires et les spéculateurs.

7. Aligner l’augmentation des retraites sur celles des prix.

8. Imposer la transparence et l’égalité d’accès à l’emploi dans les concours publics.

9. Octroyer des titres de propriété aux terres et commerces qui n’en ont pas dans les quartiers défavorisés pour les sortir de l’illégalité.

10. Exclure à vie les fonctionnaires corrompus de la fonction publique.

11. Créer une unité d’élite incorruptible pour traquer les grands corrompus.

12. Inscrire les noms des personnes condamnées pour corruption dans un fichier national accessible à tous et à la disposition de tous les Tunisiens.

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