Politique économique

Algérie : la bombe à retardement de la crise économique

Des manifestants portent un drapeau algérien géant lors d'une manifestation à Bordj Bou Arreridj, vendredi 26 avril 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Alors que les manifestants continuent de battre le pavé, la paralysie de l’activité économique enfonce un peu plus le pays dans la crise. Et laisse craindre une rentrée très agitée.

Attablée dans sa cuisine à Alger, Meriem soupire : « Je songe vraiment à inscrire les enfants à l’étranger pour la rentrée. Au cas où… » Ce « au cas où » traduit toute l’inquiétude que l’avenir inspire à cette chef d’entreprise quadragénaire. On disait l’activité économique au point mort avant la chute d’Abdelaziz Bouteflika.

Depuis, elle est paralysée. La ministre de l’Industrie et des Mines, Djamila Tamazirt, évalue à 1 milliard de dollars (894,4 millions d’euros) les pertes enregistrées ces dernières semaines. « Le pire reste à venir, prédit un patron de la pharmaceutique, requérant l’anonymat. Septembre risque d’être explosif. »

« Il n’y a aucune raison d’être optimiste, abonde un institutionnel. Les étrangers étaient déjà partis, mais désormais ce sont les investisseurs nationaux qui n’ont plus confiance. » Après la chute de Bouteflika, une opération « mains propres » a été lancée pour assainir le milieu des affaires et lutter contre la corruption et la dilapidation des deniers publics.

Brutale, elle a créé un « climat de terreur », selon un consultant : « Les banques ne prêtent plus parce qu’elles craignent qu’elles ou leurs clients ne se retrouvent sous le coup d’une enquête. Certains emprunts, déjà accordés, ont été gelés. » « Je crois savoir que les établissements privés ont reçu des instructions pour faciliter l’accès au crédit », se rassure un autre, qui reconnaît toutefois qu’ils ne pourront pas se substituer au financement public. En attendant, la peur s’est propagée.

Perte de compétitivité

« L’an dernier, les délestages ont causé une perte de compétitivité. Nous avons alors souhaité importer un groupe électrogène, raconte un chef d’entreprise. Mais impossible de le faire sortir du port. Aucun douanier ne veut prendre le risque de signer les documents et de se retrouver en prison. »


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Car c’est l’une des spécificités des enquêtes actuelles : tout soupçon peut mener à la détention provisoire. Aussi, à la prison d’El Harrach, en banlieue d’Alger, se côtoient, depuis un mois, Issad Rebrab, PDG de Cevital, premier groupe privé du pays, Reda Kouninef, PDG du groupe de construction KouGC, et Ali Haddad, PDG de l’ETRHB et ancien patron des patrons.

Une source interne de l’ETRHB révèle que « l’État refuse de rembourser ses créances auprès de l’entreprise ». « On parle de plusieurs milliards de dinars. Aujourd’hui, nous avons des difficultés pour payer l’ensemble des sous-traitants et des 7000 employés, parce qu’au sein de la machine étatique personne n’assume le règlement de cette dette. Tout le monde se renvoie la balle. Chacun est tétanisé par le risque de finir au tribunal. » La convocation devant la Cour suprême de douze anciens ministres ou préfets, dont deux anciens chefs de gouvernement, n’a rien arrangé.

Industrie en berne

Du côté des entreprises publiques, la situation n’est pas plus enviable. Le média spécialisé Petroleum Economist relève que « l’annonce par le procureur militaire de la réouverture de l’enquête sur Sonatrach a jeté un pavé dans la mare ». Le 24 avril, le PDG de la première entreprise pétrolière d’Afrique, Abdelmoumen Ould Kaddour, était démis de ses fonctions.

« Son successeur, Rachid Hachichi, marche sur des œufs », euphémise un cadre de la compagnie des hydrocarbures. Signe de la fébrilité qui règne dans ce secteur clé de l’économie : le cafouillage autour du rachat des actifs d’Anadarko par Total, qui représentent environ 260 000 barils par jour, soit plus du quart de la production nationale de brut. Le 26 mai, Mohamed Arkab, ministre de l’Énergie, a brandi la menace du droit de préemption pour bloquer la vente et « défendre les intérêts nationaux ». « La Sonatrach cherchera un bon compromis », rétropédale-t-il le lendemain.

Le parapétrolier pâtit aussi de la conjoncture. Selon nos informations, le groupe RedMed, spécialisé en logistique, connaît de grandes difficultés. « Les clients s’en vont », résume l’un des 3 000 salariés. La branche aviation d’affaires a été lourdement lésée par les interdictions de sortie de territoire national (ISTN) prononcées à l’encontre de grands patrons. En avril, tous les jets privés ont été cloués au sol.

C’est insensé : on casse le secteur productif pourvoyeur d’emplois pour favoriser le commerce, voire la spéculation, accuse un entrepreneur

Aujourd’hui, c’est au tour du secteur de l’automobile de retenir son souffle. Pour ralentir l’assèchement des réserves de change – qui frôlera, selon le site TSA-Algérie, 70 milliards de dollars à la fin du semestre – , le gouvernement a fixé des quotas d’importation pour les kits de montage. La mesure est applicable sans délai… et avec effet rétroactif. « Certains d’entre nous ont déjà atteint leurs quotas, il va falloir stopper des chaînes de montage et mettre du personnel au chômage technique », s’alarme un acteur.

Dans le même temps, le ministre du Commerce, Saïd Djellab, a confirmé que l’importation de véhicules d’occasion de moins de trois ans serait de nouveau autorisée. « C’est insensé : on casse le secteur productif pourvoyeur d’emplois pour favoriser le commerce, voire la spéculation », accuse un entrepreneur. « Le gouvernement précédent jurait vouloir faire émerger une industrie automobile algérienne, et pourquoi pas à l’avenir exporter des véhicules ! Là, c’est un contre-signal qui est envoyé », se désole un sous-traitant installé à l’Ouest.

Planche à billets

Quant à la politique de quotas, elle pourrait s’étendre à d’autres industries de montage, comme l’électroménager et l’électronique. « Il y aura des licenciements dans presque tous les secteurs », met en garde un chef d’entreprise. Un autre n’hésite pas à noircir le tableau : « La casse sociale va être terrible. En l’état des finances publiques, l’État n’a pas les moyens de créer les emplois que le contexte de défiance est en train de détruire. »

Les indicateurs sont au rouge. Les experts s’attendent à une explosion de l’inflation, conséquence de l’impression massive de monnaie ces derniers mois. Le FMI, qui pronostiquait en octobre un bond de la croissance à 2,7 %, l’a réestimée à 2,3 % après la démission de Bouteflika. Rabah Arezki, économiste en chef de la Banque mondiale pour la région, prévient qu’il faudra 6 % à 7 % de croissance annuelle pour absorber le chômage (11,7 % en septembre).


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Les tensions géopolitiques – guerre commerciale sino-américaine, menaces de déflagration dans la Golfe – se sont traduites par une forte volatilité du prix du brent, qui fait référence pour le pétrole algérien. Le baril se maintenait, jeudi, sous les 69 dollars, quand le FMI fixe à 92 dollars le prix d’équilibre budgétaire pour 2019. « Et ce n’est pas dans le climat actuel qu’on va réussir la diversification de l’économie, analyse un ­institutionnel. Plus personne ne croit à la libéralisation. Il faudra une décennie au mieux pour rétablir la confiance des privés. Nous voilà revenus en 1962. »

Mais n’est-ce pas le propre des révolutions que de revenir au point de départ ?

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