Cinéma

Cinéma : Euzhan Palcy, l’intransigeante réalisatrice contre le racisme

La réalisatrice Euzhan Palcy. © Capture écran/YouTube/criterioncollection

La réalisatrice martiniquaise Euzhan Palcy a mis entre parenthèses ses projets de films pour ne pas en « blanchir » artificiellement la trame. Et poursuit son combat antiraciste auprès des jeunes générations.

Sur la scène de la Maison des arts de Créteil, Euzhan Palcy a des airs de star du hip-hop. Survêtement bariolé, énormes baskets, croix XXL incrustée de brillants (ou de diamants ?) autour du cou, la réalisatrice martiniquaise de 61 ans se met en quelques minutes son très jeune public dans la poche à l’aide de punchlines efficaces : « Moi, avec ma caméra, je ne filme pas, je répare. »

Dans la salle, ce jour-là, à l’occasion du Festival international de films de femmes, son téléfilm Le Combat de Ruby Bridges, était projeté devant un public essentiellement composé de collégiens. On pouvait craindre que cette production de 1998 à la mise en scène très classique n’intéresse pas la nouvelle génération… mais le sujet a parlé à son audience multicolore : l’histoire vraie de la première écolière noire à entrer dans une école publique – jusque-là exclusivement blanche – de La Nouvelle-Orléans, en 1960. Et le charisme de la cinéaste, qui a échangé avec le public en fin de séance, a fait le reste.

Engagement contre le racisme

Un garçon choqué par l’histoire de Ruby Bridges remarque : « Pourquoi les autres enfants sont si durs avec Ruby ? Le racisme, on ne naît pas avec ! » « Tu as raison, répond la réalisatrice. Mandela disait qu’on ne naît pas avec la haine dans son cœur. Et si on apprend aux gens à haïr, on peut aussi leur enseigner à aimer. »


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Cette pensée du sage sud-africain – qu’elle a eu la chance de rencontrer – fait écho à toute la filmographie de la réalisatrice qui n’a pas cessé de lutter contre les préjugés racistes et les discriminations dans ses œuvres. Son premier long-métrage, Rue Cases-Nègres (1983), raconte le combat en Martinique, en 1930, de M’man Tine, une grand-mère qui veut que son petit-fils ait accès à l’éducation afin qu’il échappe au travail dans les champs de cannes à sucre.

Son autre film emblématique, Une saison blanche et sèche (1989), adaptation du roman d’André Brink, évoque la révolte d’un Afrikaner bien-pensant, lorsque son jardinier noir et son fils sont arrêtés et tués au nom de l’apartheid.

Ils ne font pas mes films ? Je ne ferai pas les leurs !

« Résilience »

Des réalisations qui commencent à dater. Cela fait près de dix ans que cette grande dame du septième art, nominée aux Oscars entre autres distinctions, n’a pas touché une caméra… ce qui ne veut pas dire qu’elle reste inactive. « Je suis actuellement en discussion avec des producteurs pour le financement de cinq projets : deux comédies, deux séries et un film dramatique. Si j’avais voulu, je serais sortie de l’ombre depuis longtemps. J’ai refusé en bloc près de 200 projets… parce qu’on voulait seulement se servir de mon nom. Mais je suis dans la résilience… Ils ne font pas mes films ? Je ne ferai pas les leurs ! »


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« L’engagement d’Euzhan est sans concession sur la reconnaissance des discriminations à l’égard des Noirs et des femmes, souligne Jackie Buet, directrice du festival de Créteil, qui connaît la cinéaste depuis plus de vingt ans. Si Hollywood lui demande de couper des scènes ou de lisser son scénario, ce qui s’est plusieurs fois produit, elle préfère ne rien tourner du tout. »

Parmi les projets que la cinéaste traîne depuis une vingtaine d’années, un biopic racontant l’histoire de Bessie Coleman, la première pilote noire africaine-américaine. Les studios américains ont « adoré » mais voulaient qu’un personnage blanc devienne le héros de l’histoire afin de trouver plus facilement des financements et d’élargir le public. Le recours à un white savior (« un sauveur blanc ») est une pratique courante dans l’industrie, mais introduire une contre-vérité historique est évidemment inacceptable pour la militante.

Le message qu’on m’a souvent envoyé jusqu’ici, c’est : “On veut bien de ton talent, mais on ne veut pas de ton identité

« Heureusement, l’industrie américaine change en ce moment… et du coup les Français aussi, puisqu’ils copient Hollywood, sourit Euzhan Palcy. Ces derniers mois sont sortis coup sur coup Les Figures de l’ombre, Get out, Moonlight, sans oublier Black Panther, que j’ai vu six fois pour accompagner des spectateurs différents. Avant on considérait qu’un film avec un héros noir qui fonctionnait, comme Le Majordome (sorti en 2013, avec Forest Whitaker dans le rôle principal), c’était un accident… L’actualité prouve le contraire. »

Celle qui dit tenir sa pugnacité de sa grand-mère paternelle, « une Indienne caraïbe, une guerrière », ne baisse pas les bras devant la prudence de l’industrie face à ses projets. « Le message qu’on m’a souvent envoyé jusqu’ici, c’est : “On veut bien de ton talent, mais on ne veut pas de ton identité”. Il faut continuer à se battre. » À une gamine qui l’interpelle à Créteil après la projection, elle répond : « Si tu vois une barrière, saute par-dessus et trace. Oui tu es une fille, oui tu es noire, mais il faut être fière de tout ça, la bêtise glissera sur toi. »

Former des jeunes

Écartée des cinémas, la pasionaria, qui fut un temps « parrainée » par François Truffaut, s’est donné pour mission de « former des jeunes, des Antillais, des Noirs américains, des Africains… en espérant que d’autres encadrent de nouveaux talents à leur tour ».

Et l’on apprend incidemment, en discutant avec la directrice du festival, que la réalisatrice a retardé son retour à Los Angeles, où elle habite, pour pouvoir parler cinéma avec les collégiens de Créteil. Hollywood attendra un peu.


Les actrices du mouvement « Noire n’est pas mon métier », sur les marches du festival de Cannes, en 2018. © Dave Bedrosian/Geisler-Fotopress/zuma press/REA

« À nous de créer des rôles différents pour les Noirs »

Longtemps, Euzhan Palcy s’est insurgée contre les rôles « dégueulasses » dévolus aux Noirs. « Des criminels, des valets ridicules… qui excluent tout geste tendre ou amoureux. Il y a peu, on ne pouvait pas voir des Noirs qui s’embrassent ou qui se caressent. » Elle dit soutenir « évidemment » le mouvement « Noire n’est pas mon métier », lancé par l’actrice Aïssa Maïga, qui critique notamment les stéréotypes dont les femmes noires sont victimes au cinéma.

« Mais je trouve navrant, humiliant, que des professionnelles soient obligées de monter les marches cannoises pour faire entendre leurs revendications. Ces rôles différents, il ne faut pas attendre qu’ils viennent à nous, il faut les créer, au cinéma comme ailleurs. » Et la réalisatrice d’évoquer les spectacles de la comédienne Souria Adèle, qui, à travers un personnage de Martiniquaise au caractère bien trempé, a évoqué le problème dans un spectacle qui a sillonné la France.

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