Football

« Foot et monde arabe », l’exposition qui mêle des histoires emblématiques et politiques

Des jeunes jouant au football sur la place Chefchaouen, au Maroc. © Flickr/CC/Boris Thaser

Avec l'exposition « Foot et monde arabe », l’Institut du monde arabe, à Paris, revient, avec force objets et documents, sur l’histoire du football en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Et sur sa dimension éminemment politique.

Jusqu’au 21 juillet, l’IMA propose, avec « Foot et monde arabe. La révolution du ballon rond », une exploration des liens complexes qui lient le sport roi de cette région aux pouvoirs en place ou aux forces politiques en présence.

Entre recherche identitaire, idéal d’unité et contestation du pouvoir, onze histoires emblématiques mettent en lumière la dimension éminemment politique d’un jeu moins anodin qu’il n’y paraît. Voici les plus marquantes.

• Larbi Ben Barek, star avant les stars

« Si je suis le roi du football, alors Ben Barek en est le dieu. » Cette phrase, c’est bien le grand Pelé, pourtant pas un modèle d’humilité, qui l’a prononcée. Le dieu du football était donc marocain. Mais il a joué pour l’équipe de France (dix-sept sélections), au sein de laquelle il détient le record de longévité : quinze ans. C’est qu’à la naissance de Ben Barek, à Casablanca, en 1917, le Maroc était encore sous protectorat français !

Larbi Ben Barek. © WIkimedia/CC

La « Perle noire », comme on le surnommera plus tard, fait ses premières gammes dans les rues du quartier Cuba, avant de rejoindre un modeste club de deuxième division, l’Idéal Club de Casablanca. Pour son premier match professionnel, dans le derby contre l’USM Casablanca, il refuse de porter des chaussures à crampons, trop inconfortables pour ses pieds forgés par les terrains vagues.


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Reconnu pour son élégance sur le terrain et pour sa technique exceptionnelle, Larbi Ben Barek voit sa carrière décoller à l’Olympique de Marseille, qu’il rejoint en 1938. La même année, il intègre l’équipe de France avec une première cape face à l’Italie, gouvernée alors par Mussolini. Le public italien ne manque pas de siffler copieusement cette équipe qui ose aligner un Noir dans ses rangs, un racisme ordinaire auquel les polémiques actuelles sur les joueurs « africains » de la sélection française font écho…

Le régime de Vichy contraint Ben Barek à regagner le Maroc et à mettre entre parenthèses sa carrière internationale. À la Libération, il fait le bonheur du Stade français, puis de l’Atlético de Madrid avant de terminer dans le club qui l’a révélé au monde, l’OM.

Maradona est bon, c’est tout !

De 1938 à 1955, il marque la bagatelle de 151 buts en 299 matchs, l’équivalent de la moyenne actuelle d’un Mohamed Salah. En fin de carrière, en 1954, lors d’un match amical France-Afrique du Nord, il éblouit le public du Parc des Princes. La foule réclame pour Larbi une dernière pige en équipe de France, en amical contre l’Allemagne. Ce sera son dernier match professionnel.

Avec le temps, la Perle noire tombe peu à peu dans l’oubli. Même s’il reçoit à l’occasion des journalistes, à qui il confie que « Maradona est bon, c’est tout » (!) À l’un d’entre eux, qui lui demande s’il aimerait rechausser les crampons, il répond, hilare : « J’aimerais jouer, oui, à cause du pognon ! »

Le dieu du football s’éteint à Casablanca en 1992, dans la solitude et l’indigence.

Foot et monde arabe. La révolution du monde arabe,. © Samer Mohdad/ IMA

Les dribbleurs de l’indépendance

« Neuf footballeurs algériens disparaissent », titre sobrement le journal L’Équipe le mardi 15 avril 1958. La guerre d’Algérie dure depuis quatre ans, quand, en ce petit matin de printemps, les clubs de Monaco, d’Angers, de Toulouse, de Lyon et de Saint-Étienne découvrent que leurs joueurs algériens manquent à l’entraînement. Les footballeurs, dont les stars Mekhloufi et Zitouni, ont gagné Tunis, où siège alors le FLN et où ils sont accueillis par Ferhat Abbas et Habib Bourguiba.

Objectif : former la première sélection algérienne et participer aux compétitions internationales et au Mondial 1958. L’indépendance passe d’abord par le sport. « [Les joueurs] nous ont longuement expliqué qu’au moment même où la France faisait à leur peuple et à leur patrie une guerre sans merci, ils se refusaient d’apporter au sport français un concours dont l’importance est universellement appréciée », se félicite le FLN dans un communiqué.


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Commence pour la naissante sélection algérienne une tournée mondiale. Ceux qui ne se surnomment pas encore les Fennecs parcourent l’ensemble du bloc soviétique et des pays amis de l’indépendance algérienne et se font les porte-voix du gouvernement provisoire jusqu’en 1962. Du Maroc à la Chine, en passant par le nord du Vietnam, les joueurs algériens font honneur à leur nouvelle bannière, avec quelques succès de prestige, contre l’URSS (6-0) ou la Yougoslavie (6-1).

Le sacrifice sportif de ces joueurs, pour beaucoup alors au sommet de leur carrière, n’est pas à minimiser. Durant quatre ans, ils consacreront leur vie à l’équipe nationale, devant se contenter, la plupart du temps, de faibles oppositions. Sans compter que plusieurs d’entre eux sont sélectionnés pour disputer le Mondial 1958 en Suède avec la grande équipe de France des Kopa et Fontaine. Une sélection qui échouera à une marche de la finale face au Brésil de Pelé. Qui sait ? Peut-être qu’avec Mekhloufi et Zitouni dans leurs rangs les Bleus auraient pu gagner leur première étoile dès cette époque.

Le Nejmeh SC, utopie contrariée

« Ceux qui s’entre-tuaient à l’extérieur devenaient des supporteurs de Nejmeh une fois rassemblés autour du terrain. » Ces mots sont ceux d’Omar Ghandour, l’emblématique président du Nejmeh SC, entre 1969 et 2003, qui se remémore la période de la guerre civile libanaise (1975-1990). Ils résument ce qu’incarne ce club pour de nombreux Libanais : un rêve d’unité nationale jamais accomplie dans ce pays torturé.

Le Nejmeh SC en 1945. © Wikimedia/CC

Si tu es un bon joueur, je te veux dans mon équipe, c’est tout

Fondé dans la foulée de l’indépendance en 1945, le Nejmeh se démarque très vite des autres clubs en affichant son refus des distinctions confessionnelles, dans un pays où le football est alors encore l’affaire des élites chrétiennes et où les clubs sont fréquemment affiliés à une communauté, voire à un parti politique.

« Je cherchais des joueurs qui étaient bons, je ne leur demandais pas leur confession, raconte Anis Radwan, le premier président du club. Si tu es un bon joueur, je te veux dans mon équipe, c’est tout. » Sunnites, chiites, maronites, orthodoxes, druzes, alaouites ou ismaéliens : ils sont tous les bienvenus au Nejmeh SC, dans les tribunes comme sur le terrain. Le Nejmeh traversera ainsi – non sans encombres – l’histoire très mouvementée du pays, se relevant, par exemple, de la destruction de son stade par l’aviation israélienne en 1982.

Aujourd’hui, le clan Hariri semble avoir la mainmise sur le club, qui s’est, dans les faits, largement « sunnisé ». Le conflit syrien, qui a éveillé la rivalité entre sunnites et chiites libanais, est passé par là.

Le derby le plus chaud du monde

« Al-Ahly ou Zamalek ? » Tout bon Égyptien amateur de football sait répondre à cette question sans tergiverser. Car supporter l’un ou l’autre des deux clubs importants de la capitale est une question d’identité, d’héritage, de classe sociale : comme sa famille, on ne choisit pas son club.


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Zamalek, c’est le club fondé sous l’occupation britannique en 1911 et destiné à favoriser les échanges entre notables locaux et européens. Il conserve la mémoire de ces origines à travers ses surnoms : le Zamalek Royal Club ou les White Knights (« Les Chevaliers blancs »). Zamalek, c’est aussi l’un des quartiers les plus chics du Caire. De son côté, Al-Ahly naît en 1907 de la volonté d’étudiants et de syndicalistes égyptiens anticoloniaux. C’est, de loin, le club le plus populaire et le plus titré du pays. Autant dire que l’inimitié entre le peuple de Zamalek et celui d’Al-Ahly n’est pas que sportive. Elle donne fréquemment lieu à des affrontements sanglants.

Une fois, pourtant, les ultras des deux formations ont uni leurs voix et leurs bras. Lors des manifestations contre Moubarak en 2011, supporteurs des deux clubs sont en première ligne contre la répression et infligent une défaite cinglante aux sbires du régime lors de la « bataille des chameaux ». Effrayé par la puissance subversive des milieux ultras, le régime militaire réinstallé à partir de 2013 décide d’ailleurs d’un huis clos de cinq ans pour les matchs de championnat. Seul le trop bouillant derby du Caire continue d’être joué face aux tribunes vides.

 

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