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Littérature : « Reste avec moi », une riche parabole sur le patriarcat nigérian

La romancière Ayòbámi Adébáyò, en 2017. © Tabatha Fireman/Getty Images/AFP

Au-delà de l’histoire d’amour qu’elle raconte dans « Reste avec moi », la Nigériane Ayòbámi Adébáyò livre une parabole politique aussi fine que puissante.

Reste avec moi : un tel titre fait immanquablement penser à la production des romanciers français Marc Levy (Et si c’était vrai…, La prochaine fois) et Guillaume Musso (Et après…, Seras-tu là ?). Pourtant, la romancière nigériane Ayòbámi Adébáyò, 31 ans, ne boxe pas tout à fait dans la même catégorie. Avec ce premier roman fin et puissant, elle ose s’attaquer à des thèmes vus et revus sans tomber dans la redite ni dans le cliché.

L’histoire, au fond, est simple : Yejide aime Akin et Akin aime Yejide. Ils se rencontrent, ils se marient, ils envisagent d’avoir de nombreux enfants. Las, le bébé désiré ne vient pas et l’entourage d’Akin le pousse vers une seconde épouse, plus fertile.

Questions intimes

« Parmi la kyrielle de filles que ma mère faisait défiler dans mon bureau, Funmi m’apparut comme idéale car elle était la seule qui ne tenait pas à emménager avec Yejide et moi. Et qui ne demandait pas grand-chose. Du moins au début », écrit la romancière avec ce ton à la fois léger et direct qui enveloppe et séduit, entraînant l’air de rien le lecteur dans les tréfonds les plus troubles d’une vie de couple régie par des conventions et des traditions qui la dépassent.

Sans vulgarité et sans provocations gratuites, Ayòbámi Adébáyò se permet d’aborder les questions les plus intimes, au cœur d’une relation amoureuse où tout le monde se permet d’intervenir.

« Était-ce ses ongles qui la rendaient séduisante aux yeux d’Akin ? Qu’éprouvait-il quand elle promenait ces beaux ongles sur sa poitrine ? Est-ce que ses tétons se dressaient ? Est-ce qu’il gémissait ? Je voulais… non… Il fallait que je sache, là, tout de suite, que je connaisse tous les détails. Qu’avait-elle obtenu de lui qui, jusqu’alors, n’avait été qu’à moi ? »

Poussée à bout par la honte et la douleur de ne pouvoir enfanter, Yejide va tout tenter, de la médecine à la magie

Aux portes de la folie

Poussée à bout par la honte et la douleur de ne pouvoir enfanter, Yejide va tout tenter, de la médecine à la magie, et se retrouver aux portes de la folie. Un homme – on ne révélera pas son nom ici – lui permettra de tomber enceinte après un rapport rapide, décrit avec crudité en quelques lignes.

« Ça n’a pas duré longtemps, et quand il s’est écarté, j’avais du sperme et une douleur sèche entre les cuisses. » Ce qui pourrait être une solution n’est que le début d’une tragédie dont personne ne sort indemne, à part peut-être l’amour ­– qui insiste comme la vie insiste, même quand plus rien n’a de sens.

Impuissance du patriarcat nigérian

Adébáyò, par touches discrètes, installe l’histoire d’Akin et de Yejide dans une chronologie politique du Nigeria d’une grande précision. Pas de dates, mais des faits historiques avérés.

« Comme il ne cessait de ramener la conversation à mon ventre arrondi, je ressortis du salon sans prendre la peine de lui demander s’il pensait que l’intervention de Wole Soyinka, Chinua Achebe et J. P. Clark auprès de Babangida servirait à quelque chose, peut-on ainsi lire. L’appel à la clémence des écrivains me paraissait sensé ; après tout, cela n’avait même pas été un vrai coup d’État : les hommes avaient été jugés sur leurs intentions. »

Il faudra attendre la fin du roman pour comprendre que Reste avec moi est à la fois une superbe histoire d’amour et une riche parabole sur l’impuissance du patriarcat nigérian, incapable de se remettre en question, incapable de renouveler ses critères de pensée, incapable d’enfanter un monde nouveau.

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