Politique

[Chronique] L’homme à la clope derrière l’oreille

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Des manifestants gilets jaunesdéfilant à Paris, le 12 janvier 2019. © Thibault Camus/AP/SIPA

Comme tout le monde, j’ai mis du temps à me faire une idée claire de ce fameux mouvement des gilets jaunes né en France et qui a connu des imitations, plus ou moins réussies, un peu partout dans le monde.

Au départ, ces gens protestaient parce qu’à cause de nouvelles taxes ils ne pouvaient plus payer leur essence alors que la voiture leur était indispensable pour se rendre à leur travail. On pouvait comprendre leur désarroi. D’autres revendications semblaient tout aussi légitimes. Et puis, petit à petit, c’est devenu plus flou. On ne comprenait plus grand-chose à ce mouvement. Personnellement, je ne savais plus. Méritaient-ils notre sympathie ? Oui, non ? Et puis, il y eut cette image.

La télé interviewait un des leaders du mouvement. Je ne me souviens plus de ce qu’il disait, probablement tout et son contraire, parce qu’un détail me fascinait : cet homme avait une cigarette calée derrière l’oreille. (Je n’avais plus vu cet exercice d’équilibriste depuis les films de Brando ou les petits délinquants du Casablanca de mon adolescence.) Il faudrait le talent du regretté Roland Barthes dans ses Mythologies pour analyser la sèche-derrière-la-feuille comme il le fit du steak-frites ou de la 2 CV. En attendant, tout le mouvement des gilets jaunes se réduisit pour moi à cette alternative : qui pour diriger la France, Emmanuel Macron ou l’homme-à-la-clope-­vissée-derrière-l’oreille (appelons-le Dédé, ça prendra moins de place) ?

Pourquoi une clope derrière l’oreille ?

Qui pour diriger la France, Emmanuel Macron ou Dédé ? Grave question. Il ne faut pas y répondre à la légère. Chaussons nos bésicles, examinons la chose sous tous ses angles, en privilégiant le profil : c’est ainsi qu’on distingue le plus clairement ce trait blanc celant quelques microgrammes de nicotine et de goudron et qui semble signer, au-dessus de son oreille, la weltanschauung de Dédé. Que signifie cette fascinante « installation », comme disent les artistes ?

Je n’ai pas les moyens d’acheter des cigarettes en paquet, je les achète donc au détail

Tentative d’exégèse barthésienne : « J’ai gratté cette clope à tout hasard, je la fumerai plus tard. » Dédé président lancerait donc un grand emprunt, sans en avoir planifié l’usage ? La France engrangerait cent milliards mais les dépenserait « plus tard » ? On ne voit pas très bien l’intérêt de la manœuvre.

« Je n’ai pas les moyens d’acheter des cigarettes en paquet, je les achète donc au détail, à des revendeurs à la sauvette. » Dédé président ne commanderait pas cent Rafale à Dassault mais un petit coucou à Latécoère, et puis un autre quand le premier aura été salement amoché par les missiles de Poutine. Mouais… Peu de chances de gagner la guerre avec cette mentalité de gagne-petit.

« Je n’ai pas un seul endroit dans mon vêtement qui soit assez rigide pour y mettre ma clope en sécurité. » Tout est mou dans Dédé ? Et il tiendrait la dragée haute à Xi Jinping et à Balourd Trump ? Il subjuguerait la mère Merkel et les gnomes de Zurich ?

Il n’y a pas photo

Mais le plus inquiétant est que la locution « se la mettre derrière l’oreille » est synonyme de « perdre tout espoir » ou « renoncer ». Dans un épisode ébouriffant de Un gars, une fille, la fille dit au gars, qui lui fait des avances : « Ah, non ! Alors là, j’aime autant te le dire, tu peux te la mettre derrière l’oreille ! »

Ma religion est donc faite. Si c’est le gars Dédé qui représente le mieux les gilets jaunes, alors il n’y a pas photo : c’est Macron qu’il faut à la France, pas les gilets jaunes.

Vous me dites : « Oui, bon, très bien, mais tout cela ne regarde que nos amis français. » Pas sûr : il y a peut-être une leçon universelle dans cette confrontation entre Emmanuel Macron et Dédé. La prochaine fois que nous assisterons à l’émergence d’un nouveau « leader » au Cameroun, en Algérie ou au Botswana, posons-nous la question : « Est-ce le genre à se la mettre derrière l’oreille ? » Si la réponse est oui, passons notre chemin…

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