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Politique

Golfe : demain, la guerre ?

Le porte-avion Abraham Lincoln en 2012. Il navigue actuellement dans les eaux du Golfe.

Le porte-avion Abraham Lincoln en 2012. Il navigue actuellement dans les eaux du Golfe. © Carlos M. Vazquez II/U.S. Navy

Les États-Unis, l’Arabie saoudite, Israël et les Émirats d’un côté. L’Iran et ses alliés de l’autre. C’est le conflit auquel tout le monde se prépare mais dont personne ne veut, tant ses conséquences seraient dramatiques.

Des navettes explosent, prises pour cible par le puissant canon d’une corvette. Un croiseur balaie la modeste flotte qui s’est mise en travers de sa route. Des lance-missiles pulvérisent des chasseurs avant même qu’ils aient pu entrer en action. Pour l’heure, ce n’est que le (mauvais) scénario d’un film d’animation saoudien mettant en scène un conflit avec l’Iran.

Si le triomphe promis par la vidéo prêtait à sourire à sa diffusion en 2017, la perspective d’une confrontation militaire dans le Golfe persique n’amuse aujourd’hui plus grand monde : les tambours de la guerre retentissent bel et bien, de Bagdad à Abou Dhabi. À l’origine : le sabotage, le 12 mai, de quatre navires – deux pétroliers saoudiens, un norvégien et un cargo émirati – dans le port de Fujaïrah (Émirats)… très vite attribué aux Gardiens de la révolution iranienne par l’assureur norvégien des navires, sans davantage d’indications.

« Rien n’est certain et, honnêtement, je ne suis pas sûre que les preuves existent, doute Azadeh Kian, sociologue franco-iranienne. La République islamique entretient depuis quarante ans une tension contrôlée avec les États-Unis, mais les mollahs n’ont jamais souhaité une confrontation militaire avec l’Amérique. Ils ne sont pas fous. » Dans un premier temps, Riyad et Abou Dhabi, prudents, ne condamnent pas explicitement l’Iran. Très vite, pourtant, la question de savoir qui est réellement derrière ces sabotages devient secondaire, tant le coupable paraît, pour les Américains, tout désigné.

Frappes aériennes ciblées

Deux jours plus tard, des attaques de drones contre des installations pétrolières saoudiennes sont revendiquées par les houthistes, soutenus par l’Iran. Les Saoudiens mènent des raids de représailles au Yémen. Les Américains rappellent leur personnel diplomatique non essentiel en Irak, où les milices proches de Téhéran tiennent le haut du pavé. Le porte-avions américain Abraham Lincoln, en mouvement dès le 5 mai, fait son entrée dans le Golfe persique, et les bombardiers B-52 sont déployés.

« Les exercices aériens conjoints entre les États-Unis, l’Arabie saoudite et les Émirats [ces derniers mois] ont répété le scénario d’une alerte rouge et de combats aériens », rappelle Theodore Karasik, conseiller supérieur au think tank Gulf State, à Washington. « Des frappes aériennes ciblées sont hautement probables », ajoute le spécialiste. « Mais certains des sites stratégiques qui pourraient être visés se trouvent à proximité de grandes villes iraniennes… », prévient Azadeh Kian. Cibles prioritaires : les installations nucléaires de Téhéran.

Une crise sécuritaire majeure aurait un impact profond sur la capacité des pays du Golfe d’extraire et d’exporter leurs hydrocarbures

L’Iran a repris l’été dernier l’enrichissement de son uranium, prenant ainsi acte de la fin de l’accord passé avec l’administration Obama et déchiré par Trump un an après son arrivée au pouvoir. Asphyxié par la reprise et le renforcement des sanctions, la République islamique a-t-elle voulu faire la démonstration de son pouvoir de nuisance avec ces sabotages ?

« L’idée peut être d’envoyer un message sur sa capacité de bloquer le détroit d’Ormuz et de perturber gravement le marché mondial des hydrocarbures, analyse Azadeh Kian. C’est leur principal levier. » « Une crise sécuritaire majeure aurait un impact profond sur la capacité des pays du Golfe d’extraire et d’exporter leurs hydrocarbures. Or c’est la condition de survie de toutes ces monarchies », renchérit Andreas Krieg, spécialiste du Golfe au King’s College, à Londres.

Une poudrière au bord de l'explosion © JA

L’Iran vulnérable sur le plan militaire

Car sur le plan militaire, tous les observateurs s’accordent sur la vulnérabilité de l’Iran. « Sa force aérienne n’est pas de taille à se mesurer à l’aviation saoudienne, sans même compter la participation américaine. Tous leurs avions sont obsolètes, et la plupart sont dans un état déplorable, analyse le spécialiste militaire autrichien Tom Cooper. Les Saoudiens peuvent facilement remporter une guerre conventionnelle contre l’Iran. »

« L’Iran répondra par une guerre asymétrique, explique le chercheur américain Théodore Karasik. Ils peuvent tirer des missiles, bien sûr, mais surtout comme moyen de pression psychologique. Il faut se souvenir que Dubaï abrite encore beaucoup d’argent iranien, c’est une sorte de ­garantie. »


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« Les Saoudiens sont plus vulnérables sur ce terrain. Les Gardiens de la révolution peuvent, par exemple, agiter la minorité chiite qui vit dans l’est de l’Arabie saoudite, activer ses nombreux affidés dans le monde arabe », reprend Tom Cooper.

Une guerre asymétrique dont le terrain tout désigné est l’Irak, partagé entre sa dépendance à l’Amérique et ses liens politico-religieux avec l’Iran. Avant-goût de cette stratégie, le 19 mai : une roquette Katyucha atterrit près de l’ambassade des États-Unis dans la Zone verte de Bagdad sans faire de victimes. L’attaque inspire un tweet apocalyptique au président américain, qui menace l’Iran de « sa fin officielle ».

Déflagration… involontaire

Bien qu’au seuil de la guerre, la plupart des acteurs hésitent pourtant à franchir le pas. « Les Saoudiens tiennent les Américains pour responsables de l’influence de Téhéran en Syrie et en Irak, et espèrent qu’une opération militaire fera baisser la pression iranienne, explique Tom Cooper. Mais je ne crois pas que ce soit possible sans une guerre totale contre l’Iran, mais aussi contre les affidés des Gardiens de la révolution. Or il n’y a pas d’appétit américain pour une telle aventure. »

« Donald Trump ne veut pas aller à la guerre, confirme Georges Ayache, familier de la vie politique américaine. Il veut pousser l’Iran dans ses derniers retranchements et se sert de l’aventurisme de son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, pour passer pour un dur auprès de son opinion. »

La situation économique est telle que les Iraniens sont plus soucieux du lendemain que de la chute du régime

La pression américaine peut-elle pousser les Iraniens à renverser le régime des mollahs, selon le souhait du président américain ? « La situation économique est telle que les Iraniens sont plus soucieux du lendemain que de la chute du régime, précise Azadeh Kian. Même les opposants refusent que le régime soit renversé par une intervention extérieure. » Pourrait-on au contraire assister à un raffermissement de la cohésion nationale à la faveur d’une agression étrangère ? « Nous ne sommes plus dans le contexte nationaliste de la guerre Iran-Irak, juge encore la sociologue. Les classes moyennes sont elles aussi touchées de plein fouet par la crise économique. Une guerre ne renforcera pas le régime. »

Les autorités iraniennes en sont conscientes : jusque-là, elles ont ainsi plutôt cherché à calmer le jeu. Hossein Salami, nouveau chef des Gardiens de la révolution, a lui-même affirmé que l’Iran ne voulait pas de la guerre. « C’est une combinaison de guerre psychologique, de cyber-opérations, de mouvements militaires, de diplomatie, de peur et d’intimidation… », a-t-il lâché le jour même de l’incident de Fujaïrah. À la frontière, donc, d’un conflit ouvert et qui pourrait déboucher sur une « guerre par accident », selon l’expression du chef de la diplomatie britannique, Jeremy Hunt.


35 %

du pétrole et

25 %

des exportations de gaz naturel transitant par voie maritime passent par le détroit d’Ormuz.

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