Politique

Burkina Faso : Kadré Désiré Ouédraogo, (en)fin prêt pour la présidentielle de 2020

Kadré Désiré Ouedraog, ancien président de la Cedeao, s'est déclaré candidat en février 2019. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Après avoir hésité en 2015, Kadré Désiré Ouédraogo, l’ex-Premier ministre de Blaise Compaoré, se lance dans la course à la présidentielle de 2020. Une annonce qui provoque des remous au sein de sa famille politique.

Craint-il de répéter les erreurs de 2015 ? Il y a quatre ans, Kadré Désiré Ouédraogo avait beau avoir la cote auprès de l’électorat du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) et d’une partie des cadres de l’ancien parti au pouvoir, il avait hésité à se porter candidat à l’élection présidentielle. Était-ce son mandat de président de la Commission de la Cedeao qui l’empêchait de défendre les couleurs du parti de Blaise Compaoré ? Avait-il été trop proche des acteurs de la transition pour se jeter dans l’arène ? « C’était trop tôt, se justifie Kadré Désiré Ouédraogo. Je n’étais pas prêt. » Le CDP avait alors dû se choisir un autre champion en la personne d’Eddie Komboïgo, avant que sa candidature soit rejetée par le conseil constitutionnel.

Nous voilà donc quatre plus tard, à Bobo-Dioulasso. En ce mois de février 2019, il est l’un des premiers à se lancer dans la course à la présidentielle, qui aura lieu en novembre 2020. « Oui, je suis prêt à être votre candidat ! » lance-t-il devant plusieurs milliers de ses partisans. Plus tard, il nous expliquera qu’après « analyse de la situation que traverse le pays, [il a] décidé de répondre à ces appels qui [lui] avaient été lancés depuis longtemps ». « J’ai acquis la conviction que j’ai des solutions à apporter pour un nouveau départ », ajoutera-t-il, avant d’énumérer les maux dont souffre, selon lui, le Burkina : attaques terroristes, insécurité, tensions sociales et précarité économique.


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Avantages

Kadré Désiré Ouédraogo, 65 ans, n’est pas un novice en politique. Premier ministre de Blaise Compaoré de 1996 à 2000 (il avait à l’époque succédé à un certain Roch Marc Christian Kaboré), il a été l’un des piliers du CDP. Lors des élections législatives de 1997, la liste qu’il conduit chez lui, à Boussouma, à moins d’une centaine de kilomètres au nord-est de Ouagadougou, remporte quatre des cinq sièges en jeu (reconduit à la primature après le scrutin, il démissionnera de ses fonctions de député et sera remplacé par son suppléant).

Mais cet économiste de formation a effectué une grande partie de sa carrière à l’étranger : à la Cedeao, donc, mais aussi à la BCEAO (il en était le vice-gouverneur quand Compaoré lui a proposé la primature) et même à Bruxelles, où il fut l’ambassadeur du Burkina auprès de l’Union européenne de 2001 à 2012. En 2014, s’il parvient à échapper à l’opprobre qui rejaillit sur les anciens partisans de Blaise Compaoré, c’est parce qu’il est en poste à Abuja depuis deux ans déjà. Il n’a pas soutenu le projet de modification constitutionnelle de l’ancien président et, quand éclate l’insurrection, il n’est même pas au pays.

Kadré Désiré Ouédraogo, président de la Commission de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest, s'exprimant lors d'une réunion à haut niveau sur l'épidémie d'Ebola lors de la 69ème Assemblée générale des Nations Unies au siège américain, le jeudi 25 septembre 2014. © Craig Ruttle/AP/SIPA

Je serais heureux que le CDP accepte de m’appuyer, mais j’ai des soutiens qui vont au-delà du parti

Vers une primaire ?

Peut-il se rêver un destin national ? Il est issu de la noblesse mossie, et cela n’est pas le moindre de ses avantages. « Mais Kadré Désiré Ouédraogo a malgré tout deux points faibles, explique l’analyste politique burkinabè Siaka Coulibaly. D’abord, pour la jeunesse actuelle, il appartient à une génération dépassée. Ensuite, il n’est appuyé par aucun des grands partis politiques. »

De fait, si plusieurs personnalités du CDP – dont Léonce Koné, qui l’avait déjà poussé à se présenter en 2015, Salia Sanou, très influent à Bobo-Dialousso, et l’ex-ministre de la Justice Boureima Badini, un proche de Compaoré – lui ont apporté leur soutien, le parti en lui-même ne s’est pas encore prononcé. Interrogé par Jeune Afrique, son président n’a pas exclu une primaire à laquelle il a refusé de dire s’il serait candidat. Nul doute que si l’ambitieux Eddie Komboïgo devait se lancer, il serait un adversaire de poids.

« Je serais heureux que le CDP accepte de m’appuyer, mais j’ai des soutiens qui vont au-delà du parti », réplique l’ancien Premier ministre, qui se dit prêt à se présenter en indépendant si besoin. « Nous espérons parvenir à une grande coalition de partis et de mouvements de la société civile pour porter sa candidature », ajoute Léonce Koné.


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La famille politique de Blaise Compaoré, en exil en Côte d’Ivoire depuis 2014, peut-elle imploser à l’approche de la présidentielle ? Au sein du CDP, où certains reprochaient à Ouédraogo de ne pas être un militant très actif, « l’annonce de sa candidature a semé une certaine confusion », admet Achille Tapsoba, premier vice-président du parti. Mais celui-ci refuse malgré tout de parler de divisions internes. « Kadré Désiré Ouédraogo joue en dehors du CDP et finalement contre lui, analyse Mélégué Maurice Traoré, politologue et ancien président de l’Assemblée nationale. Sa candidature l’affaiblit clairement. »

« Il a peu de chances de bouleverser fondamentalement la donne politique à l’échelle nationale, estime quant à lui Siaka Coulibaly. Mais en se lançant seul dans la course il peut gêner le CDP. » « Il est poussé par une mouvance hostile à Eddie Komboïgo. Mais s’il parvient à rassembler le parti derrière lui, il peut faire mouche », objecte un observateur averti de la vie politique burkinabè.

Son appartenance à la chefferie mossie et sa proximité avec l’Église catholique jouent en sa faveur

Rigueur et discipline

À qui ira le soutien de Blaise Compaoré ? Dans les mois qui viennent, la réponse à cette question sera déterminante. En 2015, Kadré Désiré Ouédraogo passait pour avoir sa préférence. Il lui a rendu visite à Abidjan et lui a fait part de ses ambitions. « Blaise Compaoré est informé de la décision que j’ai prise d’être candidat », affirme-t-il. Interrogé sur le soutien que l’ancien président pourrait lui apporter, il botte en touche et explique qu’il ne lui appartient pas de s’exprimer sur le sujet.

Il est en tout cas convaincu que son heure est venue. À ceux qui critiquent son manque de poids politique, voire d’autorité, ce technocrate répond que c’est là « le reproche des gens qui ne [le] connaissent pas ». « Les Burkinabè savent ce dont je suis capable, assure-t-il. Je suis un partisan de la discipline et de la rigueur. » Il est vrai que, pendant les quatre années où il dirigea la primature, la croissance était soutenue et les performances économiques du pays plutôt bonnes. Son équipe a également mené à bien plusieurs réformes d’envergure, à commencer par celle de la fonction publique. « Son appartenance à la chefferie mossie et sa proximité avec l’Église catholique jouent également en sa faveur », reconnaît un proche du président Roch Marc Christian Kaboré.

Alassane Ouattara, à droite, le président de la Côte d'Ivoire, avec Kadré Désiré Ouédraogo, président de la commission de la CEDEAO, lors d'une réunion le mardi 27 mars 2012. © Emanuel Ekra/AP/SIP

Les liens qu’il a noués du temps où il était en poste à l’étranger (avec l’Ivoirien Alassane Ouattara ou avec le Togolais Faure Gnassingbé) ne sont pas non plus à sous-estimer. Mais le chemin est encore long, les rivaux nombreux, dans son propre camp comme dans le reste de l’opposition, qui espère elle aussi surfer sur le mécontentement d’une partie de la population. Quant à la machine électorale du MPP (Mouvement du peuple pour le progrès, au pouvoir), elle sera difficile à concurrencer.

Cet article, paru dans Jeune Afrique n°3044, a subi des modifications depuis sa publication initiale. Nous avions écrit que M. Kadré Désiré Ouédraogo avait été battu lors des élections législatives de 1997, ce qui est inexact.

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