Politique

[Édito] Liaison Brazzaville-Kinshasa : un pont, deux Congos

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Des entrepreneurs de la RDC s’apprêtent à traverser le fleuve pour se rendre à Brazzaville, le 15 septembre 2018 (image d'illustration). © Trésor Kibangula pour JA

Alors que la construction du pont reliant Brazzaville à Kinshasa devrait débuter en 2020, ce projet symbolique à de multiples égards suscite à la fois craintes et enthousiasme.

« Je vous invite à construire des ponts, pas des murs. » Ainsi parle l’homme dont le compte Twitter @Pontifex est (presque) aussi célèbre que celui de Cristiano Ronaldo. Les Congolais des deux rives ont-ils été touchés par la grâce du pape François ?

Alors que le projet de liaison fixe reliant l’Afrique à l’Europe par-­dessus le détroit de Gibraltar (ou au-dessous) patine depuis quatre décennies face à des difficultés quasi insurmontables, voici qu’on nous annonce, pour août 2020, le lancement des travaux d’un autre trait d’union emblématique, quoique nettement plus modeste en matière de coût et de faisabilité : le pont entre Brazzaville et Kinshasa, les capitales les plus rapprochées du monde.


>>> À LIRE – Projet de pont Kinshasa-Brazzaville: la BAD annonce des travaux en 2020


Six cents millions de dollars, réunis par la BAD et sa plateforme de financement pour les infrastructures, Africa 50, devraient suffire à ériger un ouvrage route-rail de 2 km en aval des deux métropoles, là où le fleuve Congo est le plus étroit, et à réaliser enfin un rêve vieux de trente ans : connecter 12 millions de Kinois à 2 millions de Brazzavillois.

À l’heure où l’Union africaine s’apprête à célébrer, début juillet à Niamey, les premiers pas de la Zone de libre-échange continentale, ce symbole d’ouverture est le bienvenu. Face à la multiplication des murs de séparation, la géopolitique des ponts est un antidote au renfermement du monde en même temps qu’une incarnation de la paix. Lorsque deux pays se font la guerre, ne sont-ce pas les ponts de l’ennemi que l’on cherche en premier lieu à détruire ?

Se réapproprier l’histoire

Ce fleuve, après tout, c’est la colonisation qui en a fait une frontière à la fin du XIXe siècle, avant d’ériger, face à face et dos à dos à la fois, les deux capitales. Le mythe de la « mission civilisatrice » de la France en Afrique veut que deux hommes s’y défièrent. Côté rive droite : le gentil Savorgnan de Brazza, libérateur d’esclaves pour le compte de la République française. Côté rive gauche : le méchant Henry Morton Stanley, brutal mercenaire au service du roi Léopold II de Belgique.

En réalité et avec des moyens différents, tous deux poursuivaient le même but : asseoir sur des terres qui ne leur appartenaient pas l’emprise de leurs commanditaires respectifs, subjuguant et séparant au passage peuples, royaumes et familles. Comme celui de la Senegambia, inauguré en janvier dernier par Macky Sall et Adama Barrow, ce pont sur le Congo sera donc l’emblème d’une réappropriation, par les Africains, de leur propre histoire.

Des rêves, ce fleuve majesté à cheval sur les deux hémisphères en charrie autant que de jacinthes d’eau semées à sa surface

Des rêves, ce fleuve majesté à cheval sur les deux hémisphères en charrie autant que de jacinthes d’eau semées à sa surface. Deuxième d’Afrique après le Nil par sa longueur, deuxième du monde après l’Amazone par son débit, artère magique et prédatrice où s’ébattent la nuit venue génies et sirènes, trésor de biodiversité, ce décor unique où Mobutu aimait mettre en scène son pouvoir est aussi la source de quelques fantasmes.

Celui d’électrifier toute une partie du continent à partir du mégabarrage d’Inga, de la Namibie à l’Égypte, de Lagos à Kampala, via un réseau interconnecté de boulevards énergétiques tout droit sortis de l’imagination visionnaire d’Abdoulaye Wade. Celui de l’arroser aussi et de le fertiliser, avec les projets d’aqueducs géants Transaqua et Sapphire, censés acheminer les surplus d’eau du Congo et de ses affluents vers le lac Tchad, le désert libyen, le delta de l’Okavango et même, via le Soudan, vers la péninsule Arabique. De toutes ces utopies, qui firent le miel du Nepad, une seule, la plus raisonnable, est en passe de se réaliser : le pont.

Entre peurs et fierté

À l’instar du calme trompeur qui vitrifie le fleuve en saison d’étiage, il faudra pourtant se méfier des courants que recèlent toujours les eaux dormantes. Un pont entre deux pays, c’est aussi une rencontre choc entre deux économies, deux cultures, deux intérêts et parfois deux hantises.

Avant que le premier coup de pioche soit donné et bien avant que naisse la symbiose, il faudra dissiper bien des craintes réciproques. Peur des Congolais de la rive droite d’être submergés par ceux d’en face, vingt fois plus nombreux et dont le revenu annuel par tête est quatre à cinq fois inférieur au leur. Peur des Congolais de la rive gauche de voir les ports fluviaux de Matadi et de Boma rendus obsolètes au profit de celui, en eau profonde, de Pointe-Noire.


>>> À LIRE – Le pont Kinshasa-Brazzaville fait des vagues sur les deux rives du fleuve Congo


Souvenirs encore brûlants des expulsions massives vers Kinshasa de l’opération Mbata ya Bokolo, en 2014, contre psychose brazzavilloise des bandes de Kulunas terrorisant les quartiers à la tombée du jour : le nœud de défiance est presque aussi solide que les liens de fraternité.

C’est donc aux responsables des deux pays qu’il appartient de dépasser les crispations identitaires et de refuser l’ambivalence du « qui gagne, qui perd ». À eux de discuter franchement, dans le but de les résoudre, des problèmes concrets que posera la gestion de cet ouvrage. À eux d’expliquer à leurs concitoyens qu’un pont peut être un pas dans le sens de l’Histoire. Et, surtout, un motif de fierté.

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