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Cet article est issu du dossier «Le Cameroun en équilibre instable avant les législatives»

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Politique

Cameroun : Paul Biya en difficulté à l’approche des législatives

Paul Biya, le président camerounais. © Lintao Zhang/AP/SIPA

Crise anglophone, terrorisme, ralentissement économique… Sept mois après la présidentielle et à l’approche des législatives, le pouvoir camerounais est en difficulté. Mais ses adversaires sauront-ils en profiter ?

Dans la prison centrale de Yaoundé, certains détenus ont conservé leur humour. Ils ont créé la république fictive de Kondengui, avec son président et ses ministres. Comme pour tourner en dérision le fait que le lieu accueille aujourd’hui une partie du gotha politique camerounais. Incarcéré depuis le 28 janvier et inculpé, entre autres, de « rébellion », Maurice Kamto vise bien plus haut que ce gouvernement de l’ombre : le patron du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) revendique toujours le (vrai) fauteuil du chef de l’État, qu’il estime avoir conquis à l’issue de la présidentielle d’octobre 2018.

Arrivé second lors du scrutin, selon les résultats annoncés par le Conseil constitutionnel et qu’il conteste toujours, le « président élu » s’est lancé dans un bras de fer avec l’occupant du palais d’Etoudi, Paul Biya. Mais toutes ses demandes de mise en liberté lui ont été refusées, malgré les efforts de ses avocats et ses contacts mobilisés au Cameroun comme à l’étranger. Toutefois, le Parlement européen a appelé, dans une résolution, à sa libération. Et Washington pèse de tout son poids, notamment au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, pour l’obtenir.


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Ambiance délétère

Paul Biya n’avait sans doute pas imaginé un tel début de septième mandat. Les premiers mois s’avèrent en effet compliqués pour le chef de l’État, et pas uniquement sur le plan politique. La Coupe d’Afrique des nations, qu’il avait promis d’accueillir en 2019, n’aura finalement lieu sur son sol que deux ans plus tard. Les chantiers ne sont pas achevés, et ce report semble avoir laissé des traces chez les Camerounais.

Tout le monde cherche un responsable, que ce soit du côté du secrétariat général de la présidence, dirigé par Ferdinand Ngoh Ngoh, ou du ministère des Finances, piloté par Louis-Paul Motaze. L’ambiance est partout délétère, même au sein d’une présidence qui ne laisse d’ordinaire apparaître aucune faille.

Paul Biya et plusieurs membres de son gouvernement, lors de la fête nationale, le 20 mai 2018. © DR / Twitter Cabinet civil de la présidence camerounaise.

Dans ce contexte, le gouvernement n’a d’autre choix que de jouer la carte de l’unité et de la fermeté

Guerre de succession

« Il y a toujours eu des divisions au sein du parti au pouvoir [Rassemblement démocratique du peuple camerounais, RDPC], mais c’est la première fois qu’elles sont aussi visibles, analyse un politologue camerounais. La rivalité entre Ngoh Ngoh et Motaze prend des airs de guerre de succession. » L’opposition a alors beau jeu de jeter de l’huile sur le feu. Pour mieux diviser, Maurice Kamto s’appuie sur ses nombreuses connaissances au sein du RDPC, tout comme son conseiller Christian Penda Ekoka, lui aussi emprisonné. Quant à Akere Muna, son allié de circonstance lors de la présidentielle, il a maintenu ses réseaux au sein d’un appareil d’État qu’il a souvent défendu par le passé en tant qu’avocat.

Dans ce contexte, le gouvernement n’a d’autre choix que de jouer la carte de l’unité et de la fermeté. Mais le défi est de taille, alors que le pays est confronté à deux des crises les plus graves de son histoire. Profitant de la faiblesse de l’armée fédérale nigériane, Boko Haram intensifie ses attaques au Cameroun, dans l’Extrême-Nord. Surtout, la « crise anglophone », qui a dégénéré à la fin de 2016 en quasi-guerre civile, endeuille les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. L’International Crisis Group a recensé plus de 1 850 morts, 530 000 déplacés internes et des dizaines de milliers de réfugiés.


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Un dialogue à l’arrêt

Face aux revendications d’indépendance des régions anglophones avancées par les Ambazoniens, Paul Biya a ouvert la voie du dialogue au début du mois de mai. « Le gouvernement est prêt à organiser une rencontre. Hormis la séparation et la sécession, toute autre chose peut être discutée », a affirmé à la mi-mai le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, alors qu’il était envoyé à Bamenda. Mais son message n’a pas suscité grand espoir.

Patrouille du bataillon d’intervention rapide à Buea, en zone anglophone, à quelques jours de la présidentielle au Cameroun, en octobre 2018. © REUTERS

La situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest est en phase de reprise en main progressive

En juillet 2018, le cardinal Christian Tumi avait déjà annoncé un projet de conférence générale sur cette question. Mais, confrontée à un pouvoir récalcitrant, l’initiative a été reportée sine die. Si, selon René Emmanuel Sadi, le porte-parole du gouvernement, « la situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest est en phase de reprise en main progressive », Yaoundé semble toujours en difficulté.

Sur le plan économique, Yaoundé compte sur la production gazière et l’accroissement de la production énergétique pour redresser son économie après la chute des cours des hydrocarbures qui l’a durement frappé en 2016. Mais certaines annonces nourrissent les inquiétudes : si, en avril, Standard & Poor’s a maintenu la note « B/B » à la dette souveraine du pays, l’agence a révisé les perspectives de ses notes de « stable » à « négative » en raison des « risques extérieurs et budgétaires » pesant sur le pays.

Combien de temps encore Paul Biya peut-il faire le dos rond, alors qu’il doit en plus gérer le calendrier politique en vue des législatives prévues pour novembre ? Malgré ses divisions actuelles, le RDPC reste une machine bien huilée. Mais il fait face à un MRC bien décidé à rééditer ses performances d’octobre 2018, notamment dans l’Ouest et le long du Littoral. Avec ce nouveau scrutin, Paul Biya espère définitivement tourner la page de la présidentielle… Mais la partie est loin d’être gagnée.

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