Politique

Burkina Faso : Chérif Sy, un sankariste à la Défense

Chérif Sy, le ministre burkinabè de la Défense. © Sophie Garcia / Hans Lucas

Nommé ministre en janvier dernier, dans un contexte sécuritaire difficile, l’ancien journaliste détonne. Populaire auprès de la troupe, proche du président, il est aujourd’hui un pilier du système.

Il n’a jamais aussi bien porté son surnom d’El Commandante. En cette fin de mars, sur le front de l’Est, Chérif Sy arbore fièrement un treillis sable pour rendre visite aux militaires engagés dans l’opération Otapuanu. Il y passe quarante-huit heures aux côtés des chefs de l’armée et des soldats, du PC de commandement de Fada N’Gourma aux postes avancés de la forêt de Pama. Pour l’ancien journaliste, le coup de com est réussi : il parvient à renvoyer l’image d’un ministre dans l’action, proche de la troupe.

« Il est normal qu’il aille lui-même encourager les hommes et voir comment se passent les choses sur le terrain », justifie l’un de ses collaborateurs. Il pourrait ensuite se rendre dans le Nord, où l’armée vient de lancer une nouvelle offensive antiterroriste, l’opération Doofu (« déraciner », en fulfuldé).

Depuis sa nomination au poste de ministre de la Défense et l’instauration d’une nouvelle chaîne de commandement à la tête de l’armée, en janvier dernier, plusieurs officiers l’affirment : la donne sécuritaire serait enfin « en train de changer » au Burkina Faso. À voir. Si le nombre d’attaques a baissé dans l’Est ces dernières semaines, la situation reste largement préoccupante au niveau national. Pas un jour ou presque sans qu’un incident ne soit signalé.

Des soldats burkinabè, lors d'un exercice en février 2019 (illustration). © DR / Forces armées burkinabè

Nous avons besoin de gens énergiques et déterminés, qui font bouger les choses. C’est pour ça que le président l’a choisi

À cela s’ajoutent des tueries à caractère ethnique ou religieux, fait inédit dans un pays où la cohabitation entre les différentes communautés était jusqu’à présent pacifique. Mais aussi des accusations d’exaction de militaires contre des civils. « Dans le contexte actuel, nous avons besoin de gens énergiques et déterminés, qui font bouger les choses. C’est pour ça que le président l’a choisi », explique Simon Compaoré, ancien ministre de la Sécurité et vieux compagnon de route du président Roch Marc Christian Kaboré.

De l’autre côté du miroir

Pour Chérif Sy, 59 ans, ce poste constitue une nouvelle ligne sur un CV déjà bien garni. Militant de la première heure contre le régime de Blaise Compaoré, il fait partie des personnalités pressenties pour diriger la transition après la chute de l’ex-homme fort de Ouagadougou, en 2014. Mais sa virulence et ses prises de position radicales à l’égard du régime déchu ne plaisent pas à tout le monde. Lors de son audition par le collège de sages qui doit désigner le futur chef de l’État, il affirme qu’il faut dissoudre sans attendre le Régiment de sécurité présidentielle (RSP), fidèle à Compaoré, sous peine de mauvaise surprise au cours de la transition.


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L’ancien diplomate Michel Kafando, jugé plus consensuel, lui est finalement préféré. Chérif Sy, lui, hérite de la présidence du Conseil national de transition (CNT), le Parlement intérimaire. Jusque-là observateur avisé de la scène politique nationale, il en devient un acteur majeur à un moment clé de l’histoire du pays.

De figure unanimement respectée de la société civile, le fondateur du journal indépendant Bendré devient la deuxième personnalité de l’État. Un basculement qui lui attire des premières critiques de la part de certains militants, qui n’apprécient guère son passage de l’autre côté du miroir. Désormais tout de blanc vêtu, lui répond qu’il ne fait que servir la patrie à la demande de ses partisans.

Au perchoir, Sy fait office de troisième figure de la transition. Avec le président Michel Kafando et le Premier ministre Yacouba Isaac Zida, les rapports sont cordiaux, sans plus. Il fait adopter plusieurs lois symboliques, dont une, surtout, va retenir l’attention et faire polémique : celle sur l’exclusion des élections des partisans de Blaise Compaoré ayant soutenu son projet de révision constitutionnelle. Ces derniers y voient une tentative de purge et crient au complot. Le dogmatique président du CNT assume, rappelant volontiers à ses détracteurs que des Burkinabè ont perdu la vie à cause de la volonté de Compaoré de s’accrocher au pouvoir.

Le chef de l’État Roch Marc Christian Kaboré, le 2 mars, à Ouagadougou. © Sophie Garcia/hanslucas.com

Au début, Roch Kaboré, réputé pour sa rondeur, se méfie de son cadet au verbe aiguisé

En coulisses, d’autres voient dans cette loi une mesure de la transition en faveur du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), de Kaboré. « Certains éléments de la transition ont travaillé pour le MPP, c’est un secret de polichinelle », estime Zéphirin Diabré, président de l’Union pour le progrès et le changement (UPC) et candidat malheureux à la présidentielle de 2015. « Cette loi n’a pas été votée pour favoriser untel ou untel, c’était une question de principe : nous ne pouvions pas accepter que certains puissent participer aux élections après ce qu’ils avaient fait », rétorque Remis Dandjinou, ministre de la Communication et proche de Chérif Sy.

Novembre 2015. Roch Kaboré sort vainqueur de la présidentielle. Au début, le nouveau chef de l’État, réputé pour sa rondeur, se méfie de son cadet au verbe aiguisé. Il n’était d’ailleurs pas favorable à ce qu’il occupe un rôle de premier plan sous la transition. Trop incontrôlable, trop tranchant, estime-t-il.

Une fois Kaboré à Kosyam, des amis communs les rapprochent. « Ils ont mis du temps à se connaître, à comprendre comment l’autre fonctionnait. Ils se sont finalement découvert des atomes crochus et nourrissent désormais une grande complicité », explique une source qui les connaît bien.

Au début de 2017, Kaboré décide de faire de Sy son « haut représentant ». Un nouveau poste créé sur mesure, jugé coûteux et inutile par l’opposition et une partie de l’opinion publique. D’autres perçoivent en ce nouveau conseiller impétueux des airs de Salif Diallo, l’ancien bouillonnant président de l’Assemblée nationale, décédé en 2017 et originaire, comme lui, de Ouahigouya (Nord).

Caution morale

Chérif Sy, lors de la commémoration de l'assassinat du journaliste Norbert Zongo, en 2014. © Sophie Garcia / Hans Lucas

Depuis la tentative de coup d’État de 2015, une partie de l’armée, celle qui a fait échec au putsch, voit en lui un courageux meneur d’hommes

Les deux hommes ne se quittent plus. Ils se voient ou s’appellent presque tous les jours. Chérif Sy est de tous les voyages du président, il le représente lors des rendez-vous qu’il ne peut honorer. Il fait aussi office de caution morale pour un président qui veut atténuer son image d’ancien cacique du régime Compaoré. En parallèle, plusieurs de ses camarades de lutte entrent au gouvernement. Parmi eux, Remis Dandjinou, à la Communication ou Harouna Kaboré, au Commerce.

Moins de deux ans avant la présidentielle de 2020, Sy est propulsé à la Défense. Un poste stratégique où les défis sont immenses. Le monde militaire et les casernes, il les connaît bien. C’est un civil, mais, comme l’explique l’un de ses proches, « c’est aussi un enfant du camp Guillaume Ouédraogo », le grand quartier général de l’armée, au cœur de Ouagadougou.

Il est surtout le fils de Baba Sy, l’un des premiers généraux du pays. De son père, il a hérité la droiture, le patriotisme et la connaissance des arcanes complexes du système sécuritaire. Une certaine aura, aussi. Si les hauts gradés vieillissants regardent ce personnage peu conventionnel d’un œil méfiant, les jeunes officiers apprécient son dynamisme et son pragmatisme.

Depuis la tentative de coup d’État de 2015, une partie de l’armée, celle qui a fait échec au putsch du général Gilbert Diendéré et du RSP, voit en lui un courageux meneur d’hommes. Elle se souvient que le 16 septembre 2015, sitôt informé de l’arrestation de Kafando et de Zida en plein Conseil des ministres, Sy entre en résistance. Il annonce que lui, le président du CNT, assumera les fonctions de chef de l’État par intérim. Et tandis que le RSP cherche à l’arrêter, il se cache et organise la riposte.

« Intello engagé »

Avec son premier cercle, il lance une station pirate, Radio Liberté, sur laquelle il fait diffuser ses communiqués et appelle la population à s’opposer au coup d’État en cours. Rapidement, il noue des contacts avec de jeunes officiers qui refusent d’obéir au général Diendéré. « Il nous a soutenus dès le début, notamment en nous payant des vivres et du carburant pour encercler Ouagadougou et mettre la pression sur les putschistes, explique l’un d’entre eux. Il a eu un rôle décisif et a été la seule personnalité politique de premier plan à nous soutenir. »

Ceux qui le connaissent disent ne pas être étonnés. « Idéologue », « intello engagé », « révolutionnaire »… Autant d’adjectifs lâchés pour qualifier cet ancien professeur, qui fut un militant actif de la révolution sankariste jusqu’à ce qu’il appelle « l’effraction sanglante du 15 octobre 1987 » – le jour de l’assassinat de son mentor, Thomas Sankara. Arrêté, il est torturé par les soldats fidèles à Blaise Compaoré qui constitueront plus tard le RSP –, d’où son mépris viscéral à l’égard de la garde prétorienne de l’ex-président. Chérif Sy fuit le Burkina, où il ne revient qu’au début des années 1990 pour fonder Bendré. Le 13 décembre 1998, après l’assassinat de son confrère Norbert Zongo, il fait partie de la commission d’enquête indépendante qui conclut à la responsabilité des soldats du RSP. Resté proche de la famille Sankara, il devient l’une des figures de l’opposition au régime Compaoré.

Réseau étendu

L’avenir du pays, Chérif Sy et ses camarades en discutent avec passion durant des heures « place Tian’anmen », le grin de thé installé devant son domicile du quartier des 1 200 logements, dans le centre de Ouaga. Il enchaîne les cigarettes, sirote du café et du thé – mais jamais une goutte d’alcool. Parfois, les discussions se prolongent autour d’un repas préparé par son épouse, Agathe. On y parle de tout, et souvent de la tentative de révision de la Constitution par Blaise Compaoré et des moyens de s’y opposer. Dans les jours qui précèdent le 30 octobre 2014, une partie de l’avenir du pays se joue « place Tian’anmen », où El Commandante et ses proches encouragent l’insurrection populaire.

Sous les feux de la rampe depuis la chute de Compaoré, ce grand danseur, amateur de vieilles voitures et de belles chaussures, cultive pourtant une forme de discrétion, voire de mystère. Il évite les journalistes, décline les demandes d’interviews. « C’est sa manière à lui de se protéger et de durer », justifie l’un de ses intimes. Durer pour quoi ? Nul ne le sait vraiment. Ses détracteurs le décrivent comme un ambitieux, ses partisans comme un simple citoyen qui se serait mis au service du peuple. Mais avec son réseau, allant de militants des quartiers de Ouaga à des chefs d’État, sa fibre patriotique et l’expérience qu’il est en train de se constituer, Chérif Sy n’a pas fini de faire parler de lui.


Guillaume Soro, l’ennemi juré

Chérif Sy (à g.) et Guillaume Soro. © Montage JA/Schalk van Zuydam/AP/SIPA

« Quand on va finir tout ça, il y a deux personnes que tu dois accepter que je règle : Salif Diallo et Chérif Sy. Je ne vais pas laisser ça. Non Bassolé, quand même… Vous ne pouvez pas être tranquilles tant que ces gens sont vivants. » La menace est très claire, et c’est Guillaume Soro, l’ancien président de l’Assemblée nationale ivoirienne, qui est soupçonné de l’avoir formulée lors d’une conversation téléphonique avec Djibrill Bassolé, ex-ministre burkinabè des Affaires étrangères, pendant la tentative de coup d’État de septembre 2015.


>>> À LIRE – [Exclusif] Procès du putsch manqué au Burkina : Chérif Sy et Guillaume Soro se sont bien vus à Paris en 2015


Ces écoutes téléphoniques, dont Guillaume Soro conteste l’authenticité, sont au cœur du procès du putsch manqué, qui s’est ouvert au début de 2018. En mars dernier, Chérif Sy a relancé cette affaire à tiroirs. Convoqué à la barre comme témoin, il a affirmé avoir croisé Guillaume Soro lors d’une rencontre interparlementaire à Paris, à la fin de 2015. Selon lui, l’Ivoirien lui avait alors glissé qu’il avait bien tenu les propos qui lui sont reprochés.

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