Pétrole & Gaz

Pétrole : la compagnie angolaise Sonangol sommée de se transformer

La modernisation de Sonangol, dans laquelle l’État a injecté 10 milliards de dollars entre 2015 et 2017, patine. © Joerg Boethling

Sous la pression de l’exécutif, la compagnie pétrolière nationale angolaise Sonangol doit se réformer et relancer sa production. Une situation qui génère des tensions.

Son quotidien n’a jamais été aussi mouvementé. Depuis l’élection, en août 2017, du président João Lourenço, la compagnie nationale de pétrole angolaise vit une période de grands changements. Tout a commencé par la mise à la porte, en novembre 2017, de sa patronne Isabel dos Santos, fille de l’ancien président dos Santos aujourd’hui poursuivi par la justice. Puis, Sonangol, moteur de l’économie du deuxième producteur d’or noir du continent, s’est vu imposer une importante restructuration pour gagner en efficacité et assainir ses finances.

Un programme de choc mené par un nouveau patron, pur produit de la compagnie, Carlos Saturnino. Mais, le 9 mai 2019, coup de théâtre : alors que le pays connaît une pénurie de carburants, le patron est limogé par le chef de l’État, João Lourenço, et remplacé par un autre pur produit de Sonangol, Sebastião Gaspar Martins. Depuis, la compagnie est au milieu du gué.

Perte de pouvoir et de recettes

Le limogeage surprise de Carlos Saturnino illustre les tensions entre la compagnie nationale et la présidence, que deux pénuries de carburants, en mars et en mai 2019, révèlent au grand jour. À l’issue de la deuxième, la présidence déclare que le problème vient d’un « manque de dialogue et de communication entre Sonangol et les différentes institutions de l’État ». Pour justifier ses difficultés dans l’approvisionnement en produits dérivés du pétrole, Sonangol explique manquer de liquidités en dollars pour régler les importations de carburants, pointant la responsabilité du ministère des Finances et de la Banque centrale.

La compagnie plaide aussi pour une hausse du prix des carburants – vendus à un tarif encadré par l’État en dessous du prix de revient – afin d’améliorer ses comptes, ce que la présidence rechigne à faire par peur d’alimenter la contestation sociale. In fine, c’est l’exécutif qui a le dernier mot en congédiant Carlos Saturnino et en sanctionnant Sonangol pour sa mauvaise gestion de la crise.


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Cette passe d’armes intervient alors que la compagnie traverse une phase délicate. La réorganisation du secteur pétrolier souhaitée par l’exécutif est synonyme de perte de pouvoir et de recettes. Ainsi, l’Agence nationale du pétrole et du gaz, créée officiellement en février 2019, remplace Sonangol dans le rôle clé de l’attribution des concessions.

Une situation financière « positive »

En clair, le pétrolier voit lui échapper l’octroi des licences, la validation des projets et la gestion des contrats de partage de production. Il perd la haute main sur l’ensemble des opérations pétrolières et, surtout, il ne touchera plus les recettes liées à l’activité de concessionnaire (notamment le profit oil), soit une part substantielle de ses revenus. Un séisme pour la compagnie créée en 1976, au lendemain de l’indépendance.

Cette réforme, décidée par le président Lourenço, doit améliorer l’efficacité du secteur et limiter les conflits d’intérêts. Elle accroît par ricochet la pression sur Sonangol, contrainte de vivre de sa seule activité d’opérateur. À Luanda, nombre d’observateurs doutent de sa capacité à tenir son équilibre financier dans ces conditions.

« La situation financière de Sonangol est positive, même si elle n’est pas encore la plus recommandable ni la plus souhaitable », résumait, fin février 2019, lors de la conférence annuelle de la compagnie à Luanda, son patron d’alors, Carlos Saturnino. Présentant les résultats provisoires de 2018, il mettait en avant une légère hausse de 2 % sur un an du chiffre d’affaires, à 17,7 milliards de dollars (15,5 milliards d’euros), et une baisse de la dette de 11 %, passée à 4,4 milliards de dollars. Loin des points bas de 2016, lorsque le chiffre d’affaires était tombé à 14,9 milliards de dollars, et de 2015, quand la dette culminait à près de 14 milliards de dollars.

Carlos Saturnino mettait aussi en avant quelques bonnes nouvelles, comme les 1,4 milliard de dollars d’économies, réalisées surtout grâce à la négociation d’un accord avec l’américain Cobalt pour le rachat de ses parts dans les blocs 20 et 21. Grâce à un prêt gagé sur les ventes de pétrole de 1 milliard de dollars obtenu en décembre 2018 auprès d’un consortium bancaire (Afreximbank, Société générale, Natixis, Standard Chartered), Sonangol a également normalisé ses relations avec ses partenaires.

Des accords pour relancer l’amont

Fin 2017, les opérateurs pétroliers, majors en tête, avaient écrit au président Lourenço pour se plaindre de lenteurs dans la validation des projets et le paiement des sommes dues dans le cadre de leurs opérations avec Sonangol. Si toutes les dettes ne sont pas épurées, la compagnie est en train de régulariser la situation.

Sous la pression de l’exécutif, Sonangol redouble d’efforts. La société signe des accords pour relancer son activité d’amont : exploration dans les blocs 48 (opéré par Total), 18 et 31 (opérés par BP), forage par Eni dans le bloc 15/06, exploitation de champs marginaux… Ces avancées, combinées à la mise en production, mi-2018, par Total du projet offshore profond géant Kaombo, doivent atténuer le déclin de la production du pays, dont 95 % des recettes d’exportations dépendent des hydro­carbures.

Après un pic à 1,8 million de barils par jour (b/j) en 2015, elle se situe autour de 1,4 million de b/j, après avoir encore reculé de 9 % en 2018 (– 2 % pour le gaz). En aval, Sonangol revoit sa copie sur la fourniture de carburants, mettant fin au quasi-­monopole de Trafigura pour octroyer des contrats d’importation à Total et à Glencore par des appels d’offres.

Les comptes définitifs de 2017 n’ont été présentés qu’en décembre 2018

D’autres décisions doivent encore intervenir d’ici à fin 2019. Des négociations sont en cours pour la vente de parts dans une demi-douzaine de blocs, avec l’espoir de rentrées d’argent. La compagnie devrait aussi procéder à ses premières cessions d’actifs et de filiales non pétrolières. Une cinquantaine de sociétés sont visées. Dossier politiquement sensible, Sonangol devra décider de l’avenir de participations stratégiques, comme sa présence dans le capital de l’opérateur de télécoms angolais Unitel, de plusieurs banques ou du groupe énergétique portugais Galp.

Un mastodonte marqué par l’inertie et la bureaucratie

Autant de défis pour le nouveau patron de la compagnie, Sebastião Gaspar Martins. Avec près de quarante ans de service au sein de Sonangol, il est rompu au fonctionnement de ce mastodonte – 17 filiales et plus de 8 000 collaborateurs – marqué par l’inertie et la bureaucratie. Il sait que sa restructuration passe par l’adoption de pratiques conformes aux standards internationaux. Pourra-t-il mettre en œuvre ce changement ? Le voudra-t-il ?

« Les comptes définitifs de 2017 n’ont été présentés qu’en décembre 2018, une illustration du chemin restant à parcourir », souligne le professeur d’économie Carlos Rosado. Pour devenir compétitive, Sonangol devra réduire ses effectifs, évaluer sa performance et en finir avec la pratique des arrangements entre amis… Autrement dit, tirer définitivement un trait sur son passé.


Baptême du feu pour l’agence nationale du pétrole et du gaz

Mettre aux enchères dix blocs offshore dans des zones inexplorées avant fin 2019… C’est la première mission de la nouvelle Agence nationale du pétrole et du gaz. Neuf blocs sont situés dans le bassin du Namibe (Sud) et un dixième dans le bassin de Benguela, au large de la deuxième ville du pays – des régions vierges et potentiellement prometteuses. Devenue concessionnaire des champs angolais à la place de Sonangol, l’Agence est placée sous la tutelle du ministère du Pétrole et dirigée par l’ancien secrétaire d’État à l’or noir Paulino Jerónimo.

La réforme doit générer efficacité et transparence. Sauf que l’Agence va fonctionner avec 600 salariés venus de Sonangol, dont Paulino Jerónimo est un ancien dirigeant. L’assurance d’une transition en douceur pour certains. Un risque d’immobilisme pour d’autres.


La deuxième raffinerie du pays sur les rails

La Sonangol vient d’annoncer la signature d’un accord avec le consortium United Shine pour la construction de la seconde raffinerie du pays. Détenue à 90% par United Shine et à 10 % par l’opérateur angolais, elle sera implantée dans la province de Cabinda, enclave angolaise située entre le Congo et la RDC. Selon la société, cette raffinerie de pétrole à « haute conversion » aura une capacité de traitement de soixante mille barils par jour, et produira de l’essence, du gasoil, des huiles et du kérosène.

L’État entend ainsi doubler sa capacité de production de carburant et réduire sa dépendance aux importations de produits raffinés.

La Sonangol a par ailleurs annoncé l’augmentation, d’ici à deux ans et demi, de la capacité de production de la raffinerie de Luanda. Ce projet, conclu avec la société italienne ENI, doit permettre de « quadrupler la production d’essence riche en octane », indique un communiqué.

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