Économie

Côte d’Ivoire : Sifca met le cap sur l’aval

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 16h09
Plantation d'huile de palme (photo d'illustration)

Plantation d'huile de palme (photo d'illustration) © Nabil ZORKOT pour JA

Face à la morosité des cours de l’huile de palme et du caoutchouc, le géant de l’agrobusiness entame un virage dans les produits de consommation. Mais il doit encore accroître sa production agricole et moderniser ses usines.

C’est un serpent de mer… Le géant ivoirien de l’agro-­industrie Sifca annonce, depuis plusieurs années déjà, une diversification dans l’aval de ses trois filières clés que sont l’huile de palme, le caoutchouc et le sucre. Et cette fois pourrait être la bonne pour le groupe piloté par Pierre Billon, directeur général, et Alassane Doumbia, président.

Depuis dix ans, Sifca était contraint par une clause de non-concurrence avec Unilever. Un fait lié à la cession par le groupe européen en 2008 de ses parts dans Palmci et PHCI à Sifca et, via la coentreprise Nauvu, aux groupes de négoce singapouriens Wilmar et Olam (lequel est sorti en 2018). Mais, depuis l’an dernier, cette clause est échue. Et Sifca peut envisager la vente au consommateur de produits de grande consommation tels que les détergents, le savon, l’huile, la margarine, le bouillon, les confiseries ou les biscuits. Ce qui pourrait bien tout changer pour le premier employeur privé de Côte d’Ivoire et ses 33 000 salariés.

« Le groupe a les mains libres pour se développer dans l’aval. Il ne va pas s’en priver », estime Hamza Haji, directeur du crédit au sein de l’agence de notation Wara. Selon lui, cette diversification est essentielle pour Sifca, car « elle permettrait d’atténuer sa dépendance à l’égard des matières premières ».

Activité rizicole en hausse

Comme pour toute entreprise d’agrobusiness, ses résultats jouent au yo-yo au gré des cours du caoutchouc à Singapour ou de l’huile de palme à Kuala Lumpur. L’année 2015 avait été mauvaise, avec un résultat net juste à l’équilibre. Au contraire, 2017 a été un très bon cru avec 84 millions d’euros de résultat net… Mais 2018 s’annonce morose.

« Les cours de l’huile de palme et surtout du caoutchouc suivent une tendance baissière depuis 2012, ce qui a un impact significatif sur l’activité, souligne Boris Afran, analyste financier chez Hudson & Cie. Cette dépendance est le principal point faible du groupe. »

Le virage en direction de l’aval sera progressif pour le groupe d’Abidjan, qui possède déjà des marques de produits de consommation telles que Palm d’or, Dinor ou Dora dans l’huile de table raffinée, ou Saint Avé et Delicia dans la margarine, sans oublier Sucrivoire pour le sucre.

Depuis l’an dernier, la filiale de vente d’huile alimentaire Sania commercialise aussi du riz sous la marque Dinor. Cet enrichissement du portefeuille a été rendu possible par Wilmar, son actionnaire à hauteur de 27 % depuis mai 2018, dont le négoce en Asie constitue l’un des points forts. Une activité rizicole qui, selon nos informations, pourrait aussi se développer à travers des filières de production ivoiriennes.

De l’huile de palme pour les cosmétiques

Une autre piste réside dans les usages non alimentaires. C’est ce que confie à Jeune Afrique Jean-Louis Kodo, aujourd’hui conseiller spécial d’Alassane Doumbia après avoir dirigé les filiales huile de palme Sania et Palmci. « Sania transforme déjà la noix de palme en huile raffinée puis en sous-produits destinés à l’industrie cosmétique, note-t-il. Le premier client est d’ailleurs Unilever. Bientôt, nous fabriquerons nous-mêmes du savon ! »

Mais pour conduire cette diversification tout en continuant à satisfaire ses grands clients acheteurs d’huile de palme comme Wilmar ou de caoutchouc comme Michelin, Sifca doit produire plus.

 En Côte d’Ivoire, il y a peu de possibilités d’augmenter les surfaces, donc on se concentre sur l’amélioration des rendements

En mal de fonds propres pour financer son programme de transformation, de développement agricole et de diversification dans l’énergie verte (biomasse), le groupe est parvenu l’an dernier à obtenir un prêt syndiqué de 90 millions d’euros auprès de Proparco, de la banque de développement néerlandaise FMO et de la Société générale. « Ce financement est destiné à soutenir notre développement industriel. Toutes les filiales en tireront parti sur la base des budgets d’investissement validés », précise Jean-Louis Kodo.

Ce prêt, dont l’obtention a pris du temps, a été bien accueilli par les analystes, rassurés par la présence d’une banque privée au tour de table. Il est bienvenu car Sifca a engagé de lourds investissements pour moderniser ses usines, améliorer ses performances, accroître ses rendements agricoles ou acquérir du foncier.

Pour répondre à la demande de ses acheteurs de caoutchouc, tel Michelin, l’agro-industriel doit produire plus.

Pour répondre à la demande de ses acheteurs de caoutchouc, tel Michelin, l’agro-industriel doit produire plus. © SAPH

Hors des frontières

Dans l’amont agricole, « en Côte d’Ivoire, il y a peu de possibilités [pour le groupe] d’augmenter [ses] surfaces, donc [il se concentre] sur l’amélioration des rendements », explique Jean-Louis Kodo. Et le groupe s’étend de plus en plus hors de ses frontières ivoiriennes.

« Nous développons nos activités agricoles au Liberia avec nos filiales CRC [caoutchouc] et MOPP [huile de palme], au Nigeria avec Rubber Estates Nigeria Ltd ou encore au Ghana à travers Wilmar Africa Ltd [WAL], Benso Oil Palm Plantation (BOPP) et Ghana Rubber Estate Ltd (Grel) », énumère Jean-Louis Kodo.

Le Liberia notamment offre de belles opportunités. Le pays de George Weah ne pèse que 5 % des 275 000 tonnes d’huile de palme produites par Sifca, mais si le groupe continue « les plantations au rythme actuel, ce pays représentera d’ici à dix ans l’équivalent de la moitié de la production ivoirienne », anticipe Jean-Louis Kodo. L’indonésien Sinar Mas, qui construit au Liberia une usine géante de transformation de noix de palme – l’une des plus grandes du monde avec une capacité de traitement de 80 tonnes par heure –, s’est associé sur ce projet avec Sifca.

Modernisation des pratiques

Parallèlement, en Côte d’Ivoire, le partenariat avec Wilmar, le géant mondial de l’huile de palme et du sucre, commence à porter ses fruits sur le volet agricole. « Wilmar a pris en charge notre filière huile palme depuis un an et demi. Cet industriel connaît parfaitement son métier. Nous avons signé avec lui un contrat d’assistance qui apporte de précieuses ressources techniques opérationnelles, dont deux experts présents sur le terrain », souligne Jean-Louis Kodo, qui poursuit : « Ce n’est pas une révolution car les plantations Sifca ont déjà de très bons rendements, autour de 16 tonnes par hectare. Mais Wilmar nous aide à améliorer certaines pratiques comme le benchmark de nos investissements ou le choix du type de matériel à utiliser. »

Mais là où le potentiel est le plus important – et sans doute le plus difficile à réaliser –, c’est du côté des plantations villageoises dont la production annuelle se situe entre seulement 4 t et 6 t/ha. « Si ces rendements passaient à 12 t/ha, Palmci doublerait sa production », calcule Jean-Louis Kodo.

La situation de Sifca dans le sucre en Côte d’Ivoire est confortable, mais le groupe ne se satisfait pas de sa situation actuelle

Au-delà de ses investissements agricoles, le groupe modernise son appareil productif. Un choix loué par les analystes, notamment la restructuration opérée depuis 2014. Un plan d’allègement des effectifs et d’optimisation des coûts a été lancé, dans la filière caoutchouc par exemple, faisant suite à d’autres actions déjà en cours. La filiale hévéa SAPH est ainsi parvenue à diviser par quatre en cinq ans (de 4,10 à 1,09 dollar) son seuil de rentabilité par kilo de caoutchouc produit. Le succès de ce plan a conduit le groupe à le décliner dans toutes ses filières.

Augmenter la production

Côté sucre, la filiale Sucrivoire, qui opère dans un secteur protégé – le marché ivoirien se résume à un duopole avec Sucaf, une filiale de Somdiaa –, est pour sa part engagée dans un lourd programme d’investissement. Le plan prévoit d’injecter 158,5 millions d’euros d’ici à 2023 dans la filière pour faire passer la production de sucre blanc de 77 000 t (campagne 2016-2017) à 170 000 t.

« La situation de Sifca dans le sucre en Côte d’Ivoire est confortable, observe Hamza Haji, mais, comme dans l’huile de palme et le caoutchouc, le groupe ne se satisfait pas de sa situation actuelle. Et il veut améliorer ses marges. De plus, le gouvernement ivoirien envisage d’ouvrir davantage le marché aux importations. Notamment pour satisfaire les industriels de l’agroalimentaire, pour lesquels le sucre est une matière première et qui se plaignent du prix dirigé trop élevé. »

Sifca peut très bien atteindre 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires assez vite

Pour Sifca, augmenter fortement sa production présenterait ainsi un double bénéfice : mieux couvrir la demande afin de satisfaire les exigences de l’État tout en réalisant des économies d’échelles à même d’abaisser le prix de revient au niveau de celui du marché mondial.

C’est là l’un des multiples chantiers pour le groupe phare de l’économie ivoirienne dont la transformation en cours rend les analystes plutôt optimistes. « Sifca peut très bien atteindre 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires assez vite [contre environ 800 millions en 2017], juge Hamza Haji. Si les cours des matières premières remontent en 2020 – c’est la tendance attendue par les experts – et si le groupe parvient à développer son pôle produits finis, Sifca pourra alors réellement changer de dimension », conclut-il.


Une direction bicéphale

Jean-Louis, fils du fondateur Pierre Billon, possède avec ses frères, Pierre (photo) et David, 44 % de Sifca. Depuis qu’il s’est engagé en politique sous les couleurs du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) – il fut ministre du Commerce de 2012 à 2017 ­ –, on lui prête des ambitions présidentielles pour 2020. Même s’il s’est écarté des fonctions opérationnelles, cela peut être vu comme nuisible.

Selon un analyste, « en attaquant Sifca, certains peuvent penser réduire les ressources de Jean-Louis pour une campagne ». Une théorie à laquelle l’intéressé a donné crédit fin 2018 en se plaignant du « harcèlement fiscal » que subissait Sifca.

Par ailleurs, la direction bicéphale – Pierre Billon, directeur général, et Alassane Doumbia, président – connaît des détracteurs, qui y voient un « facteur d’inertie ».

Pierre Billon, administrateur-directeur général de Sifca.

Pierre Billon, administrateur-directeur général de Sifca. © SIFCA

À côté des 44 % des Billon, Alassane Doumbia, fils adoptif du directeur général historique, Yves Lambelin, possède 21 % de Sifca. Un équilibre en débat. Selon un connaisseur du groupe : « Il faut un seul chef, comme à l’époque de Lambelin. Sifca manque d’un décideur. Exemple avec la récente levée de fonds : elle a été lancée en 2013 et quasi achevée en 2016. Mais Pierre Billon et Alassane Doumbia n’étaient pas sur la même longueur d’onde. La conclusion a traîné. »

Une vue qu’un autre analyste ne partage pas : « C’est normal d’être en désaccord. L’actionnariat reste familial, cela convient à ce type de groupe et induit une vision à long terme. »

Alassane Doumbia, président du conseil d’administration du groupe.

Alassane Doumbia, président du conseil d’administration du groupe. © Olivier pour JA


Sifca en chiffres

• 10 filiales, 6 pays
• 521 milliards de F CFA de chiffre d’affaires en 2017 (+ 14,5 %)
• 247 000 t de caoutchouc produit en 2018
• 256 000 t d’huile de palme brute en 2018
• 70000 t de sucre blanc en 2017
• Leader du pays sur le caoutchouc (28 %)

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