Politique

Tunisie – Selim Azzabi : « Tahya Tounes aura un candidat à la présidentielle »

Selim Azzabi dans son bureau, le 21 mai à Tunis.

Selim Azzabi dans son bureau, le 21 mai à Tunis. © Ons Abid pour JA

Selim Azzabi est à la tête du nouveau poids lourd de la scène politique tunisienne. Ligne idéologique, relations avec les autres partis, fonctionnement interne : l’ancien directeur de cabinet du chef de l’État dit tout.

Créé le 27 janvier, Tahya Tounes a tenu son congrès constitutif en mai. Et promet d’avoir un candidat à la présidentielle de novembre. Une structuration éclair pour ce nouveau poids lourd de la scène politique tunisienne, dont la raison d’être est de soutenir le chef du gouvernement, Youssef Chahed. Ce dernier n’y est pourtant toujours pas encarté. Une question de temps, nous assure Selim Azzabi, secrétaire général du parti, qui, en attendant, œuvre à l’union de la famille « progressiste ». En témoigne la récente alliance avec Al Moubadara de l’ancien ministre Kamel Morjane.

Jeune Afrique : Vous avez annoncé ce 24 mai votre fusion avec Al Moubadara. Quelle répartition des rôles envisagez-vous avec Kamel Morjane ?

Selim Azzabi : Notez d’abord que c’est un fait majeur que ces deux partis aient été capables de mettre les ego de côté pour s’allier ! Kamel Morjane a fait preuve d’une approche réellement constructive, faisant passer les intérêts de la famille démocrate avant toute considération partisane. Il occupera un poste clé au sein de Tahya Tounes et pourra briguer la présidence de son conseil national.

Al Moubadara poussait Kamel Morjane à briguer plutôt la présidence de la République. Excluez-vous d’en faire votre candidat ?

Tout est possible. Kamel Morjane est une personnalité nationale avec une forte compétence, et aujourd’hui un leader de Tahya Tounes. Nous trancherons ces questions d’ici début juillet. Ce qui est sûr, c’est que Tahya Tounes aura un candidat à la présidentielle. Un parti qui se respecte doit en avoir un.

Pourquoi avoir créé un nouveau parti au lieu de rejoindre d’autres formations au même référentiel « progressiste » ?

Concernant l’approche idéologique, de nombreux partis se ressemblent, c’est vrai. Notre principale différence, c’est la gouvernance. Nous avons opté pour une approche régionale consultative, qui explique d’ailleurs notre popularité.

Notre visibilité sur le terrain peut apporter beaucoup à notre famille

Nous comptons 5 900 cadres au niveau de nos secrétariats généraux régionaux et de nos bureaux locaux. Notre visibilité sur le terrain peut apporter beaucoup à notre famille. Cela porte déjà ses fruits, comme le montre le rassemblement avec Al Moubadara. Tahya Tounes doit être la locomotive de ce rassemblement.

Vous revendiquez quelque 80 000 adhérents depuis le lancement du parti il y a quatre mois. Quel bilan tirez-vous de ces débuts ?

Nous avons tenu parole en construisant nos structures de manière démocratique, du bas vers le haut. C’est nouveau sur la scène politique tunisienne. Nous avons choisi la voie la plus difficile : consultations régionales et tenue d’un congrès, pour bâtir, en un temps record, un parti solide, organisé démocratiquement autour de structures et non d’une personne, comme le nécessite le régime actuel. Notre principal adversaire, Ennahdha, est l’un des rares à l’avoir compris.

Le chef du gouvernement Youssef Chahed, s'exprimant lors du congrès constitutif de Tahya Tounes, mercredi 1er mai 2019.

Le chef du gouvernement Youssef Chahed, s'exprimant lors du congrès constitutif de Tahya Tounes, mercredi 1er mai 2019. © Ons Abid pour JA.

Quelles sont les prochaines étapes pour Tahya Tounes ?

Un contact direct avec les Tunisiens : un travail de porte à porte et de réunions thématiques. Le but est d’écouter d’abord, pour proposer ensuite des solutions sur mesure répondant aux spécificités sociales et économiques des régions. La présence de Tahya Tounes sur l’ensemble du territoire lui permet de trouver sa place dans différents scrutins.


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Pendant quelques mois, nous allons nous transformer en machine électorale, mais, dès la fin des élections, Tahya Tounes devra redevenir un parti. C’est l’absence d’une majorité solide soudée autour d’un vrai parti gouvernemental qui est la cause des problèmes de ce quinquennat.

Vous êtes-vous inspirés d’Emmanuel Macron et de sa façon de créer son parti, En Marche ?

Nous nous sommes surtout inspirés de l’expérience tunisienne, de ce miracle de la transition démocratique. Cela dit, nous avons d’excellentes relations avec la France, avec En Marche, et d’autres partis progressistes, notamment allemands. Nous échangeons avec ces formations, qui ont été conviées à notre congrès.

Jusqu’ici, vous étiez décrit comme un conseiller de l’ombre. Pourquoi avoir accepté cette place de secrétaire général ?

J’ai constaté que nous avions besoin d’une nouvelle génération politique, incarnée par Youssef Chahed. Nous nous reconnaissons dans son approche réformiste et réaliste. Nous avons aussi adhéré à son projet de rupture avec les anciennes méthodes, illustré par son combat contre la corruption et pour la moralisation de la scène politique.


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C’est un honneur et un privilège de lancer un parti, et, bientôt, de faire campagne. Quatre ans nous séparent du prochain congrès. À court terme, ma seule ambition est d’emmener le parti vers une victoire aux législatives.

Lors du congrès, votre liste a été désignée par consensus, et non par vote. Peut-on vraiment parler d’un processus démocratique ?

Le consensus fait partie de la démocratie. Les trois listes concurrentes au niveau national ont envoyé un message fort à nos bases en se mettant d’accord. Nous avons procédé à des élections dans les bureaux régionaux qui étaient opposés à ce processus. Cette page du congrès est tournée, l’union sacrée prime.

Vos détracteurs vous accusent d’avoir utilisé l’appareil d’État – via des déplacements de ministres – et l’image du chef de gouvernement pour mûrir le projet Tahya Tounes…

C’est une tentative de diabolisation. Tahya Tounes n’a jamais utilisé l’appareil d’État. Le chef du gouvernement a instauré une séparation claire entre le travail du gouvernement et celui des partis. Cela dit, nous considérons qu’il est normal que les ministres, qui sont des politiques, portent un projet et un programme. Ils ont effectué ces déplacements en dehors de leurs heures de travail.

Pourquoi Youssef Chahed, apparu sur scène lors de votre congrès et que vous qualifiez de « leader politique » de Tahya Tounes, n’y a-t-il aucun rôle officiel ?

Tahya Tounes reste le parti de Youssef Chahed, qui en incarne le projet de façon claire pour nos militants et adhérents. Aujourd’hui, il est engagé dans un programme de réformes gouvernementales et n’a donc pas de temps à consacrer à Tahya Tounes.

Quand le moment viendra, Youssef Chahed occupera le poste qui lui revient, celui de président du parti

C’est sa liberté de choisir le bon timing. Quand ce moment viendra, il occupera le poste qui lui revient, celui de président du parti.

La clarification de sa position dépend-elle des jeux d’alliance ou des sondages à venir ?

Il choisira le bon moment, c’est-à-dire quand nous aurons réussi à rassembler au maximum la famille progressiste. Qu’il puisse trouver en Tahya Tounes l’appui dont il a besoin pour mener à bien la fin de son mandat.

Il n’a toujours pas quitté Nidaa Tounes. L’encouragez-vous à clarifier sa position ?

Ces problèmes sont secondaires pour l’opinion. Pour le moment, il n’est ni à Nidaa ni à Tahya Tounes. Il se consacre à 100 % à sa tâche gouvernementale.

Beaucoup vous prêtent des liens de parenté avec Youssef Chahed… Quelles sont vos relations ?

Excellentes, amicales et de confiance, ce qui nous permet de travailler de manière constructive et dans de bonnes conditions. Notre relation date de nos années d’études, nous avons eu un parcours similaire. Mais nous n’avons pas de lien de parenté !

Youssef Chahed (à gauche) avec Selim Azzabi, ancien directeur de cabinet de la présidence.

Youssef Chahed (à gauche) avec Selim Azzabi, ancien directeur de cabinet de la présidence. © Hichem

Quel poste souhaitez-vous le voir briguer pour la mandature à venir ?

Il faut d’abord qu’il aille au bout de son mandat. Être candidat à la présidentielle ou se maintenir à la Kasbah relève de son choix personnel. Tahya Tounes ambitionne de remporter les législatives pour pouvoir poursuivre le travail lancé par Youssef Chahed.

Nombre de vos cadres sont issus de Nidaa Tounes. La rupture est-elle consommée avec votre ancienne formation ?

Tahya Tounes n’est pas une émanation de Nidaa et transcende sa coloration politique. Nous n’avons aucun contact. Dans l’absolu, nous sommes toujours favorables au rassemblement. Nidaa est un cas particulier car il compte désormais deux branches. Dès que Nidaa aura finalisé son congrès et clôturé ses conflits légaux, Tahya Tounes pourra envisager la possibilité de travailler avec lui.

Vous évoquez les déchirements au sein de Nidaa… Comment éviter de reproduire ce schéma ?

Jusqu’ici, l’ancrage au sein des partis était réduit à son strict minimum. Tahya Tounes compte être plus proche de ses députés, les accompagner de façon efficace et leur apporter l’assistance nécessaire en matière d’expertise, de critique des lois, de propositions d’amendement.

Les tensions et les conflits sont le lot du quotidien d’un parti

Les tensions et les conflits sont le lot du quotidien d’un parti. La seule garantie, c’est la démocratie interne. Nous allons aussi nous doter d’un comité restreint de sages chargé d’émettre des recommandations. En l’absence de compromis, le vote restera la règle de base.

Beaucoup évoquent aussi de récentes tensions avec Ennahdha, alliée de Youssef Chahed au gouvernement…

Deux sujets lient Tahya Tounes à Ennahdha : la garantie de la stabilité gouvernementale d’ici la fin du mandat et la finalisation de la mise en place par l’Assemblée des instances constitutionnelles. Mais Ennahdha reste notre principal adversaire dans les urnes. Nous avons des visions sociétales opposées. La question des libertés est essentielle pour nous. Jamais nous ne rentrerons dans un gouvernement qui toucherait aux droits des femmes, au modèle sociétal tunisien, à sa modernité, à la démocratie.


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Nous sommes sans équivoque partisans de l’égalité totale dans l’héritage. Nous sommes très attachés à la Constitution et à la liberté de conscience. Il y a des traditions à respecter, mais il faut aussi tenir compte de l’ensemble des libertés individuelles et des différentes croyances. Ce vivre-ensemble, nous sommes en train de le réussir. Aux législatives, il reviendra au peuple de redéfinir les rapports de force au sein de l’Assemblée.

Quelles sont les lignes de force de votre programme ?

Les libertés et la sauvegarde des acquis démocratiques. Nous allons aussi proposer un nouveau modèle économique. Il nous faut renforcer les anciens acteurs du textile, du phosphate, du tourisme, de services qui peuvent nous apporter 3 ou 4 points de croissance. Car nous avons besoin d’un nouveau modèle à 6 ou 7 % de croissance, un modèle fondé sur l’écologie, le numérique, l’agriculture, et les piliers que sont l’éducation et la santé. La Tunisie peut sortir de la crise économique d’ici deux à trois ans.

Meeting de lancement du parti Tahya Tounes, à Monastir, le 27 janvier.

Meeting de lancement du parti Tahya Tounes, à Monastir, le 27 janvier. © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

Êtes-vous des libéraux ?

Libéraux d’un point de vue sociétal, pragmatiques en matière d’économie. Ni ultralibéraux, ni d’extrême gauche. L’identité de Tahya Tounes s’incarne dans les prises de position du gouvernement. Il suffit de voir les réformes au niveau des sociétés d’État, des finances publiques, de la lutte contre la corruption, de l’aide aux classes les plus démunies, des minima sociaux, la politique de couverture des femmes dans les campagnes. Nous avons une approche réaliste en fonction des moyens de la Tunisie, loin des idéologies.

Craignez-vous une montée en puissance des indépendants aux législatives, comme lors des municipales ?

Les indépendants ont envoyé un message à la classe politique. Il s’agit désormais de se remettre en question. Les Tunisiens voient bien cependant qu’ils ne représentent pas à eux seuls la solution. Malgré leurs compétences et l’apport d’une dynamique nouvelle, l’efficacité de ces conseils municipaux est très volatile. Nous assistons déjà à des dissolutions.

Les indépendants continueront à jouer un rôle, mais il est important que les partis assurent la stabilité et appliquent un programme national

Le scrutin législatif est différent. Les indépendants continueront à jouer un rôle, mais il est important que les partis, s’ils arrivent à se renouveler, assurent la stabilité et appliquent un programme national.

Que pensez-vous d’Olfa Terras Rambourg et de Nabil Karoui, qui pourraient être candidats à la présidentielle ?

Leur approche associative est constructive si elle reste dans ce cadre. Je considère que la politique doit être faite par les partis et obéir à des règles claires. Nabil Karoui a certes été un soutien du président et membre de Nidaa, mais lancer un projet, c’est tout autre chose.

Si vous remportez les élections, modifierez-vous l’équilibre des pouvoirs pour donner plus de prérogatives au président ?

Le système actuel a besoin qu’on l’améliore, sans pour autant tout remettre en cause. Nous proposerons certainement des ajustements, par exemple dans le règlement intérieur de l’Assemblée. Il est important aussi de clarifier les relations entre la Kasbah, Carthage et Le Bardo, et le rôle respectif de chacun, ce pour gagner en fluidité et en efficacité. Mais changer la Constitution ne peut pas se faire par référendum, mais par le vote des trois quarts des députés.

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