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Cet article est issu du dossier «Coup d'envoi pour la Zone de libre-échange continentale»

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Économie

Vera Songwe (ONU) : « La Côte d’Ivoire est l’antidote contre le protectionnisme »

Issam Zejly; Suprême Communication; TruthBird Médias; TruthBird.com; issamz.com; supreme-communication.com

Issam Zejly; Suprême Communication; TruthBird Médias; TruthBird.com; issamz.com; supreme-communication.com © Issam Zejly pour JA

Diversification de l’économie, innovation, Zlec, évolution des relations internationales… La secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies, Vera Songwe, pose un regard lucide sur les défis auxquels le continent est confronté.

Économiste chevronnée et technicienne respectée, Vera Songwe a effectué un parcours sans faute dans le monde fermé des institutions multilatérales, depuis son entrée à la Banque mondiale, en 1998, à l’âge de 30 ans. La Camerounaise, élevée dans la région anglophone du Nord-Ouest, est devenue la première femme à occuper le poste de secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) des Nations unies à l’été 2017, après un court passage à IFC comme directrice du bureau Afrique de l’Ouest et Afrique centrale (2015-2017).

L’ancienne étudiante en économie de l’université du Michigan (États-Unis) et de l’université catholique de Louvain (Belgique) a hérité de la lourde charge de succéder à Carlos Lopes (2012-2016), dont l’empreinte demeure tenace au siège de la CEA, à Addis-Abeba. Toujours entre deux avions, nous l’avons rencontrée lors du Mo Ibrahim Weekend 2019 – elle est administratrice de la fondation du milliardaire d’origine soudanaise – en avril, à Abidjan, où elle était venue participer à un panel sur le thème des migrations. Volontiers souriante, « Dr Songwe » a répondu avec enthousiasme mais en évitant soigneusement de prendre position sur le champ politique. Extraits.


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Jeune Afrique : Jusqu’ici, vous aviez plutôt exercé des rôles opérationnels. Au CEA, vous avez un rôle plus technique. Quel impact parvenez-vous à avoir à ce poste ?

Vera Songwe : Notre vision, c’est de donner des idées pour une Afrique prospère, et notre mission, c’est de transformer nos idées en action. La CEA demeure avant tout un think tank, et il est vrai qu’elle n’est pas toujours parvenue à traduire ses rapports en action. Ce que nous voulons, c’est en faire un initiateur et un catalyseur de bonnes idées. En ce moment, nous regardons comment parvenir à faire la jonction entre le monde digital et le monde fiscal afin d’améliorer le service aux petites et moyennes entreprises.

Des missions d’investigation ont été menées en Côte d’Ivoire, en Éthiopie et au Sénégal, une phase de test l’a été en Guinée. Si les tests sont concluants, nous irons voir une autre agence des Nations unies, un acteur privé ou même des bailleurs de fonds pour étendre le déploiement de ces projets. Le rôle de catalyseur, c’est par exemple quand nous avons réuni, l’an passé à Dakar, des fonds de pension américains et africains représentant pour presque 1 000 milliards de dollars afin qu’ils apprennent à mieux se connaître pour travailler ensemble. Cet événement a débouché quelques mois plus tard sur des millions de dollars d’investissements au Sénégal. En avril 2019, nous avons organisé le même type d’événement à Nairobi.

Actuellement, nous travaillons sur les passations de marché en Afrique de l’Est dans le secteur pharmaceutique. Le but est de diminuer le prix d’acquisition des médicaments en fédérant les demandes de Madagascar, des Seychelles et de Djibouti avec celle de l’Éthiopie et du Kenya. Ces projets sont directement inspirés de rapports publiés par le CEA.

Deux mot d’ordre : diversifier l’économie et mettre l’accent sur le secteur privé

Carlos Lopes, votre prédécesseur, avait fait de l’industrialisation de l’Afrique son mot d’ordre. Quel est le vôtre ?

J’en ai deux : la diversification de l’économie et l’accent à mettre sur le secteur privé. En d’autres termes, s’appuyer sur les entreprises pour se diversifier. Quand on analyse la structure de l’économie africaine, on s’aperçoit que 50 % de sa croissance provient du secteur des services. Pour augmenter la prospérité, nous devons développer les autres secteurs.

Demander au pays de s’industrialiser sans tenir compte de leurs avantages comparatifs, ce serait dangereux. Aujourd’hui nous travaillons avec vingt pays pour identifier ces avantages. Avec Djibouti, nous étudions la façon dont ils peuvent devenir un hub de services. Aux Seychelles, comment se transformer en hub pour les nouvelles technologies. À Maurice, comment devenir un hub financier. Au Kenya, on met l’accent sur l’industrialisation. C’est cette forme de spécialisation qui donnera toute sa valeur à une zone de libre-échange continentale.

Le Nigeria, première économie d’Afrique, a pour l’instant suspendu sa participation à la Zlec. Quelle lecture faites-vous de son attitude et pensez-vous que cela puisse mettre en péril le succès de la zone ?

Que ce soit avec la Zlec ou autre chose, il ne faut pas se leurrer, un jour ou l’autre, le Nigeria sera confronté à la concurrence. Et l’exemple de la Côte d’Ivoire devrait rassurer les sceptiques. Son marché est ouvert. Son PIB croît à 8 % par an. Près de 20 % de son PIB provient des populations migrantes… Pour moi, la Côte d’Ivoire est l’antidote aux velléités protectionnistes. Le Nigeria prend le temps de consulter son secteur privé avant de s’impliquer, et nous appuyons cette démarche.

Depuis quinze ans, l’Afrique a produit des ensembles économiques sous-régionaux qui fonctionnent relativement bien

Plusieurs pays craignent de voir leur industrie manufacturière disparaître ou de perdre d’importantes recettes d’importation à cause de la Zlec, d’où des demandes visant à mettre en place des mesures d’atténuation. Pensez-vous que ces craintes soient justifiées ?

Ce type de mesures est en effet en cours de discussion, mais ces différentes réticences me font penser qu’il y a un véritable déficit de communication autour de la Zlec. Il faudrait sans doute mieux l’expliquer : « De quoi s’agit-il ? Quand ? Avec quels mécanismes ?… » J’ai parfois l’impression que les gens oublient que, depuis quinze ans, l’Afrique a produit des ensembles économiques sous-régionaux qui fonctionnent relativement bien.

C’est l’argument inverse qu’invoquent certains grands patrons nigérians en expliquant que cela ne sert à rien de se précipiter pour constituer un ensemble économique continental quand les blocs sous-régionaux ne fonctionnent pas bien…

Mais si, ils fonctionnent ! La SADC (Communauté de développement d’Afrique australe) en est un très bon exemple. Après, si le Nigeria ne veut pas faire partie de la Zlec, ce sera difficile de lui prouver le contraire…


>>> À LIRE – Cedeao, Cemac, SADC… Quels sont les points forts et les faiblesses des organisations africaines ?


Pour expliquer ses réticences, Aliko Dangote a notamment pris pour exemple le Bénin, qui ne l’autorise pas à vendre du ciment sur son sol alors que le Nigeria et le Bénin font tous deux partie de la Cedeao. Vous le pensez de mauvaise foi ?

Non. Aliko est un businessman qui cherche à protéger ses investissements. Il aurait été un très mauvais businessman s’il avait dit : « Je veux la compétition. » Google ne veut pas de concurrence. Facebook ou Boeing non plus. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons besoin des États, des gouvernements et des institutions de régulation pour dire : « Vous ne voulez pas de régulation, mais si nous voulons augmenter les revenus de nos citoyens, nous avons besoin de davantage de concurrence. »

L’avenir des accords commerciaux Afrique-Europe est également en question avec l’expiration de l’accord de Cotonou en 2020. Quelle doit être l’ambition de l’Afrique dans cette renégociation dont les discussions sont en cours ?

Cet accord devrait être revu à la lumière de la situation actuelle, dans le contexte d’une Zlec ratifiée, en considérant l’économie africaine dans son ensemble. Par exemple, l’accord ne comportait pas de volet compétitivité-commerce. Or, le continent se dirige vers un commerce ouvert à même de créer de l’activité et de l’emploi. Pour le moment, nous nous concentrons sur la Zlec en espérant qu’il y aura une convergence entre les deux accords d’ici à 2020.

Vous aviez dit avoir un plan spécifique pour l’innovation en Afrique. Qu’en est-il ?

Nous avons ouvert un centre d’excellence digitale à la CEA avec des conseillers comme Eric Jing, directeur général de Ant Financial Services [ex-Alipay], avec le cofondateur d’Infosys, Nandan Nilekani, avec Bill Ford, le DG de General Atlantic, avec Amel Saidane, qui gère la réforme autour du monde digital en Tunisie, ou encore Cina Lawson, la ministre togolaise des Télécommunications. Le tout est chapeauté par le président du Rwanda, Paul Kagame, et par le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed.

L’idée de départ était de se demander : « Que faire pour produire un véritable boom économique sur le continent ? » Une partie de la réponse se trouve dans l’accès au monde numérique. Et nous réfléchissons aujourd’hui à une idée en ce sens. Parallèlement, nous travaillons sur un processus d’harmonisation des règles de création d’une autorité réglementaire, sur la question des données privées et des données d’État, et, évidemment, sur le renforcement des infrastructures numériques.

Un projet viable sur deux ans devient nécessairement non viable quand il est exécuté en six ans

Le tout va fédérer des idées de la Banque mondiale, de la BAD… Nous voulons aborder la question numérique de manière holistique et montrer qu’elle peut représenter un véritable saut quantitatif et qualitatif. Quand on voit combien d’emplois ont généré Uber ou Google, on se dit que c’est ce type de licornes qui est capable de créer les emplois dont l’Afrique a besoin.

Fin avril, Brazzaville et Pékin se sont entendus sur la restructuration de 3,15 milliards de dollars de dettes à l’égard de la Chine. Le FMI en avait fait un prérequis à son soutien au Congo dont la dette totale approche 9 milliards de dollars – plus de 90 % du PIB. Comment jugez-vous cet accord ?

On ne peut d’abord que s’en réjouir. Cela va redonner des marges de manœuvre au Congo. Mais ce qui serait mieux encore, c’est que les pays créditeurs comme débiteurs se dotent d’institutions indépendantes qui auraient la capacité de refuser des prêts quand elles jugent les projets d’investissement non viables.

Autre aspect à résoudre : le retard pris dans la mise en œuvre des projets. Un projet viable sur deux ans devient nécessairement non viable quand il est exécuté en six ans. Dans ces cas-là, une institution multilatérale type Club de Paris est nécessaire. Or, les nouveaux pays créditeurs comme la Chine, l’Inde, la Turquie ou la Malaisie n’appartiennent à aucun club de ce type.

Enfin, il existe globalement un manque de transparence. à quel moment les peuples congolais ou chinois ont pu avoir accès aux détails des prêts conclus entre les deux pays ? Si ces informations étaient publiques, les pays et les entreprises créditeurs réfléchiraient à deux fois avant de signer des accords déséquilibrés qui nuiraient à leur image.

Le problème provient-il avant tout de la dette chinoise ?

Pas seulement, la Chine ne détient qu’environ 20 % de la dette africaine. C’est moins que les eurobonds. La clé, c’est la qualité de l’investissement, dont dépend la capacité à rembourser. En Afrique de l’Est, c’est la question qu’on se pose concernant certaines infrastructures ferroviaires. Actuellement, à la CEA, nous réfléchissons à des modes de financement innovants qui permettraient de réduire d’un tiers le coût financier de ces projets.

En tant que Camerounaise anglophone, quel est votre avis sur la « crise anglophone » qui secoue actuellement votre pays ? Avez-vous une idée sur la façon de la résoudre ?

Bien sûr que j’ai un avis, mais il est personnel.

Le rôle et la place de la France sur les plans économique et politique sont toujours sujets à débat en Afrique francophone. Quel est votre regard sur son influence en Afrique aujourd’hui ?

Ma première préoccupation quand je me réveille le matin est la prospérité de notre continent. Tous ceux qui souhaitent participer à cet objectif de façon constructive sont les bienvenus.

Nous devons remettre en cause le multilatéralisme tel qu’il est sorti de la Seconde Guerre mondiale

Le monde fait face à une crise du multilatéralisme. Presque toutes les grandes organisations internationales issues de la Seconde Guerre mondiale sont contestées ou remises en cause, avec notamment un président américain qui clame haut et fort qu’il ne veut plus payer pour ces institutions alors que les États-Unis en sont les premiers contributeurs. Que pensez-vous de cette remise en question ?

Ce que vient de faire l’Afrique avec la Zlec, ce que continue de faire l’Asie avec toujours plus d’intégration économique, ce qui se passe en Europe, où le Brexit est bien moins simple que ce qui avait été promis aux Britanniques, montre que le multilatéralisme en vaut la peine. Donald Trump lui-même est en train de renégocier l’Alena [l’Accord de libre-échange nord-américain] et non d’en sortir. C’est bien qu’il pense que cela en vaut la peine. Alors, certes, en 2019, nous avons besoin de revoir les formes du multilatéralisme.

L’accord de Cotonou est-il suffisamment équilibré ? Les accords de l’OMC sont-ils suffisamment équilibrés pour les pays en voie de développement ? Nous-mêmes Africains devons remettre en cause le multilatéralisme tel qu’il est sorti de la Seconde Guerre mondiale. Le monde a énormément changé depuis. La Chine pose la question de cet équilibre. L’Afrique doit aussi poser cette question. Comme le dit Hillary Clinton : « Il ne faut jamais gaspiller une crise. » Espérons qu’au bout de ce processus de redéfinition l’Afrique aura acquis une meilleure position que précédemment.


11 %

Selon la CEA, pour accomplir les Objectifs du millénaire pour le développement (Agenda 2030), l’Afrique devra réussir à mobiliser 11 % de son PIB par an au cours des dix prochaines années pour combler le déficit de financement nécessaire. Un chiffre qui semble impossible à atteindre, alors que les recettes fiscales en Afrique représentent en moyenne moins de 16 % du PIB (contre 34,9 % dans les pays de l’OCDE).


Zlec – Buhari pressé de décider

Jusque-là peu enclin à participer au projet, le Nigeria vient de donner un signe positif quant à une possible ratification de l’accord sur la Zone de libre-échange continentale. Mardi 21 mai, le ministre nigérian de l’Industrie, du Commerce et de l’Investissement, Okechukwu Enelamah, a déclaré que son pays devait « conclure son processus de décision et faire en sorte que le train […] ne parte pas trop loin avant de rejoindre [la Zlec] ». Il a également confié que le président Muhammadu Buhari éprouvait un « sentiment d’urgence » vis-à-vis de cette question.


L’Africa Hall bientôt rénové pour 28 millions de dollars

Vue du 'Africa Hall', siège de la Commission économique pour l'Afrique des Nations unies. © Wikimedia Commons

La rénovation du siège de la CEA, édifié en 1961 à Addis-Abeba par l’architecte éthiopien Afewerk Tekle, a été attribuée à trois entreprises après deux longues années et demie de négociations : Construzioni 2000 (Italie), Bridge Construction (Éthiopie) et R.C. Trade (Émirats arabes unis). C’est dans ce bâtiment que, le 25 mai 1963, fut officiellement fondée l’Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue l’Union africaine (UA). Malgré le retard pris, le directeur de l’administration de la CEA, Carlos Haddad, a promis que la livraison interviendrait pour 2021 comme stipulé dans le calendrier originel.

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