Politique

[Édito] Algérie : la révolution confisquée par Ahmed Gaïd Salah

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h54

Par  Marwane Ben Yahmed

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

(@marwaneBY)

Des manifestants dans le centre-ville d'Alger, vendredi 17 mai 2019.

Des manifestants dans le centre-ville d'Alger, vendredi 17 mai 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Alors que la contestation populaire qui a poussé le président Abdelaziz Bouteflika à la démission ne faiblit pas, le chef d’état-major de l’armée Ahmed Gaïd Salah a pris les rênes du pouvoir, menant une purge moins motivée par la soif de justice que par sa propre survie et la volonté de revanche contre l’entourage de son ancien maître.

Semaine après semaine, l’immense mouvement populaire qui a eu raison d’Abdelaziz Bouteflika ne donne aucun signe d’essoufflement. Il faudrait bien mal connaître les Algériens pour imaginer qu’il puisse en être autrement : jamais au cours leur histoire ils n’ont cédé un pouce de terrain dès lors qu’ils avaient décidé d’affronter l’ennemi, quel qu’il soit, intérieur ou extérieur.

Aujourd’hui, à la surprise générale, ils ont subitement entrepris de reprendre leur destin en main. Et rien ne les arrêtera. La transition que le pâle Abdelkader Bensalah a été chargé de conduire pendant quatre-vingt-dix jours est unanimement rejetée par la rue. Le gouvernement, l’Assemblée nationale et la quasi-totalité du personnel politique ne trouvent pas davantage grâce à ses yeux. Même le projet de tenir une élection le 4 juillet ne la séduit pas. C’est dire si la marge de manœuvre du pouvoir, ou ce qu’il en reste, est ténue. Et d’ailleurs, qui tient vraiment les rênes du pays ?

Une purge qui n’en est qu’à ses débuts

La réponse fait un peu froid dans le dos. Le patron, c’est désormais Ahmed Gaïd Salah, bientôt 80 ans, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) depuis quinze ans. Son principal fait d’armes ? S’être usé la langue au-delà de toute raison sur les babouches de « Boutef ». Il a le corps de celui qui ne va plus sur le terrain depuis longtemps, mais la colonne vertébrale d’un crotale.« Je serai avec le moudjahid [Bouteflika] jusqu’à sa mort », jurait-il naguère. Pharisien jusqu’à la nausée, le général jette aujourd’hui en prison tous ceux devant qui il a si longtemps courbé l’échine.


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« Quiconque flatte ses maîtres les trahit », écrivait déjà l’évêque Massillon (1663-1742). Mais Gaïd Salah va plus loin. Il croit habile de complaire aux Algériens en incarcérant « Monsieur Frère », Saïd Bouteflika, alors que chacun voit bien qu’il ne fait que régler de vieux comptes, après une décennie de frustrations et de veulerie au cours de laquelle il a obéi sans états d’âme aux ordres de celui que l’on appelait alors le « vice-président ». Il écarte un à un ses ennemis par le biais d’accusations de complot, de corruption, d’atteinte à la sûreté de l’État ou à l’autorité de l’armée.

Tout le monde y passe, au mépris des règles les plus élémentaires de la justice et du droit

Tout le monde y passe, au mépris des règles les plus élémentaires de la justice et du droit. Une véritable chasse aux sorcières dont le seul objectif est d’écarter tous ceux en qui il voit, à tort ou à raison, des ennemis : les généraux Mohamed Mediène, alias Toufik, l’ex-patron tout-puissant du DRS (aujourd’hui dissous), Athmane Tartag, alias Bachir, ancien coordinateur des services secrets et conseiller à la sécurité du président déchu, mais aussi le milliardaire Issad Rebrab, patron du groupe Cevital, premier employeur privé du pays, et Louisa Hanoune, la pasionaria de gauche qui dirige depuis des lustres le Parti des travailleurs. Ces deux derniers ne peuvent pourtant pas être soupçonnés d’être des barons du clan Bouteflika ! Selon toute apparence, la purge n’en est d’ailleurs qu’à ses débuts.

Monarque obsédé

Au lieu de prendre de la hauteur et d’assumer son rôle de patron d’une difficile transition observée de près par toute l’Afrique ; au lieu de rassembler les acteurs de la crise et de susciter un débat sur l’avenir de l’Algérie ; au lieu de libérer les énergies et de répondre aux attentes de ses compatriotes tout en préservant les intérêts de l’État, Ahmed Gaïd Salah se comporte en monarque obsédé par sa survie et animé par une inextinguible soif de vengeance.


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Le nouveau maître du pays – pour combien de temps ? – se trompe d’époque et de pays. Les Algériens ont besoin d’un arbitre, d’un passeur de témoin. L’Histoire et le plus élémentaire pragmatisme incitent à croire que la grande muette est toute désignée pour jouer ce rôle. Mais l’armée algérienne, dans son écrasante majorité, est aujourd’hui composée d’officiers et d’hommes du rang intègres et patriotes, bien formés et soucieux de l’intérêt général. Pourquoi devraient-ils accepter d’être pris en otage par un chef de junte loin d’être au niveau des enjeux et des défis cruciaux que le pays n’a d’autre choix que de relever ? Les Algériens le savent : tant que Gaïd Salah sera aux manettes, leur « révolution » sera confisquée. Heureusement, ils ont toujours été très, très têtus…

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