Politique

Tunisie : Kamel Morjane et Abir Moussi, deux anciens alliés de l’ère Ben Ali devenus ennemis politiques

© Jeune Afrique

Kamel Morjane et Abir Moussi, figures de la scène politique tunisienne de l'ère Ben Ali, ont ensuite pris des chemins diamétralement opposés. Quand le premier a adopté une stratégie de rupture, la seconde se revendique toujours du bénalisme.

Tous deux ont été actifs sous l’ancien régime. Kamel Morjane, en tant que membre du comité central du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) dès 2008, puis du bureau politique en 2010. Abir Moussi, en tant que secrétaire générale adjointe de cette formation, également en 2010. Un an plus tard, le parti-État de Ben Ali était balayé. Puis, chacun a abordé l’ère démocratique à sa façon. Le premier a pris ses distances avec le bénalisme ; la seconde, pourtant bien plus jeune, en est une nostalgique.

Huit ans après la révolution, ils ne sont pas les seuls à se revendiquer de l’héritage destourien. Leur particularité est qu’ils l’affichent jusque dans le nom de la formation qu’ils dirigent : en 2011, Morjane a créé El-Moubadara (Initiative destourienne démocratique) ; en 2016, Moussi a pris la tête du Parti destourien libre (PDL).

Opportune sagesse ou traîtrise

C’est paradoxalement l’aîné, 71 ans, qui a su adapter ses principes sans sacrifier à son ambition. Son passif était pourtant difficile à effacer : sous Ben Ali, cet ancien fonctionnaire international avait été ministre de la Défense (2005-2010), puis des Affaires étrangères (2010-2011). Mais il a su présenter ses excuses aux Tunisiens et a assisté aux audiences des victimes de la dictature dans le cadre de la justice transitionnelle. Il s’y est même assis aux côtés de Rached Ghannouchi, le chef d’Ennahdha – un des moments que les photographes ont saisi pour immortaliser leur réconciliation.


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Car Morjane a tendu la main aux islamistes, ses ennemis d’hier, au nom de l’unité nationale. Depuis novembre 2018, il siège avec eux au gouvernement en tant que ministre de la Fonction publique et de la Modernisation de l’administration. Il a rompu avec son allié naturel, le parti Nidaa Tounes.

Invoquant une nécessaire stabilité gouvernementale, les trois députés d’El-Moubadara se sont rapprochés de la Coalition nationale, qui, au Parlement, soutient Youssef Chahed, le Premier ministre. Un rapprochement bienvenu : El-Moubadara envisage d’entrer dans une coalition à l’occasion des législatives d’octobre et pousse Morjane à se présenter à la présidentielle du 17 novembre.

Les détracteurs d’Abir Moussi voient en elle une figure de la contre-révolution, autoritaire et populiste ?

À cette opportune sagesse, qu’elle qualifie de traîtrise, Abir Moussi oppose son refus de tout compromis. L’impétueuse quadragénaire enchaîne les meetings. Son slogan : « Tunisie libre, terrorisme dégage ! » Elle a même mené campagne contre l’Instance Vérité et Dignité, chargée d’enquêter sur les crimes du passé. Ses détracteurs voient en elle une figure de la contre-révolution, autoritaire et populiste ? Moussi assume, appelle à une nouvelle Constitution, au retour du « prestige de l’État ».

Elle se réfère toujours au RCD, qu’elle a représenté en tant qu’avocate en 2011, dont elle conserve certains usages. Lors de la campagne présidentielle, on l’a ainsi vue parader à cheval, entourée d’une troupe de musiciens. Ce folklore aux relents de culte de la personnalité a replongé les Tunisiens des années en arrière. À Sidi Bouzid, qui fut l’épicentre de la révolution, les habitants, ulcérés, lui ont jeté des œufs.

Selon les sondages, Abir Moussi arriverait en troisième ou en quatrième position à la présidentielle et le PDL recueillerait 10 % des intentions de vote

Il n’empêche : selon les sondages, elle arriverait en troisième ou en quatrième position à la présidentielle et le PDL recueillerait 10 % des intentions de vote, loin devant Morjane et sa formation. Ce dernier a toutefois l’expérience des domaines régaliens. Autre atout : né à Hammam Sousse, au sein d’une famille enracinée politiquement dans la région, il pourrait être le candidat du Sahel (Côte), dont les réseaux comptent pour les élections. Mais Moussi, née dans la même région, près de Monastir, n’a pas dit son dernier mot : aux municipales de mai 2018, son parti y avait fait une percée.

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