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Cet article est issu du dossier «Afrique de l’Ouest : état d’urgence face à la menace jihadiste»

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Sécurité

Menace jihadiste : Bénin, Togo et Ghana à l’heure de la mobilisation générale

Désormais, des militaires patrouilleront avec les rangers dans la Pendjari, au Bénin. © STEFAN HEUNIS/AFP

Confrontés au risque de l'infiltration de jihadistes, le Bénin, le Togo et le Ghana se trouvent désormais obligés de relever leurs niveaux de vigilance, et de renforcer les liens avec les services de renseignements des pays en première ligne.

Voilà plusieurs mois que Ouagadougou a alerté Cotonou, Lomé et Accra du risque d’infiltration de jihadistes sur leurs territoires. « Quand ils n’attaquent pas chez nous, ils se réfugient chez nos voisins pour se reposer, se réapprovisionner ou encore vendre le bétail qu’ils ont volé », explique un officier burkinabè.

Selon plusieurs hauts responsables sécuritaires à Ouaga, la coopération entre les pays côtiers s’est récemment accrue, et l’échange d’informations serait désormais plus fluide. Il n’empêche : en matière de renseignement, prudence et méfiance sont toujours de mise, même entre alliés. « Nous sommes sur la bonne voie, mais nous devons encore travailler pour améliorer notre collaboration avec ces pays », admet un proche du président Roch Marc Christian Kaboré.

Après l’enlèvement de deux Français et de leur guide au Bénin le 1er mai, beaucoup d’interrogations ont émergé sur la prise au sérieux de la menace. Malgré les mises en garde, les autorités n’avaient pas renforcé leur dispositif dans la zone frontalière. Quant au parc de la Pendjari, il était seulement sécurisé par les rangers d’African Parks, une ONG sud-africaine spécialisée. Les forces de défense et de sécurité n’y étaient pas présentes, bien que la Pendjari jouxte la forêt d’Arly et le département de Pama, au Burkina, connus pour être des zones d’action des groupes criminels et jihadistes.

Pris au dépourvu

Confronté à une grave crise politique à Cotonou ces dernières semaines, Patrice Talon a-t-il manqué de vigilance ? Pris au dépourvu par ce premier rapt de touristes occidentaux, il a tenu une réunion de crise à son domicile dès le 2 mai. Étaient présents Fortunet Alain Nouatin, le ministre de la Défense, et le colonel Fructueux Gbaguidi, chef d’état-major de l’armée de terre et homme de confiance du président sur les questions sécuritaires. Au téléphone, James Terjanian, d’African Parks. Il est décidé d’envoyer sur-le-champ un détachement de l’armée pour sécuriser la zone et y recueillir des renseignements. Depuis, un bataillon a été déployé pour mieux contrôler la frontière nord. Et des militaires vont patrouiller en permanence dans la Pendjari, en collaboration avec African Parks.


>>> À LIRE – [Tribune] Bénin : le pire moment pour s’enfoncer dans une crise politique


Contrairement à leurs voisins béninois, les autorités togolaises avaient pris leurs dispositions au moment de l’opération Otapuanu, menée de mars à avril par l’armée burkinabè. Lomé a déployé des troupes supplémentaires dans le Nord pour empêcher un éventuel repli de combattants jihadistes sur son territoire.

Plusieurs individus ont été arrêtés après avoir franchi la frontière et remis aux forces burkinabè. Mi-mars, Oumarou Diallo, alias Diawo Oumarou, l’un des principaux chefs des maquis jihadistes implantés dans l’est du Burkina, a aussi été interpellé alors qu’il tentait de se réfugier côté togolais. Ce quadragénaire burkinabè a combattu au Mali, où il s’est lié à Amadou Koufa. Il avait été l’un des premiers à s’implanter dans l’est du Burkina, où il était à la tête d’une katiba de plusieurs dizaines d’hommes dite « groupe de Diawo ». Mi-mai, un comité interministériel a été créé pour évaluer la menace et identifier les zones à risque. Malgré tout, certains spécialistes militaires n’excluent pas que des cellules jihadistes aient réussi à s’implanter dans le nord du pays ces derniers mois.

Le Ghanéen Nana Akufo-Addo est convaincu que si le Burkina ne parvient pas à endiguer l’extension de la menace jihadiste, son pays sera rapidement touché

Parmi les présidents ouest-africains les plus préoccupés par l’extension de la menace jihadiste vers le sud figure le Ghanéen Nana Akufo-Addo. Lui est convaincu que, si le Burkina ne parvient pas à endiguer le problème, son pays sera rapidement touché. Le 22 février, il a organisé à Accra un sommet avec ses homologues Roch Marc Christian Kaboré, Patrice Talon et Faure Gnassingbé, ainsi qu’avec Daniel Kablan Duncan, le vice-­président ivoirien. Baptisée Initiative d’Accra, la rencontre avait pour objectif d’harmoniser les efforts en matière de défense, de sécurité et de renseignement. Tous ont pris l’engagement de se revoir régulièrement.

Cible de choix

Nana Akufo-Addo a également déployé plusieurs centaines d’hommes à sa frontière avec le Burkina Faso. Albert Kan-Dapaah, son ministre de la Sécurité nationale, échange régulièrement avec les autorités burkinabè, lesquelles se montrent très satisfaites de cette coopération et de l’engagement ghanéen sur ces questions de sécurité. Le gouvernement a par ailleurs renforcé son dispositif le long des côtes, très fréquentées par les touristes étrangers.

À Abidjan, la question n’est pas de savoir s’il y aura un jour un nouvel attentat, mais plutôt quand. Frappée en mars 2016 à Grand-Bassam, la Côte d’Ivoire a conscience d’être une cible de choix. Encore plus depuis qu’elle a décidé de porter sa contribution à la Minusma de 150 à 800 hommes – le contingent sera déployé dans les six prochains mois. Selon une source au sein des services de renseignements ivoiriens, « au moins deux attentats ont été déjoués ces derniers mois ». Un commando de cinq terroristes prévoyait notamment de s’en prendre à un hôtel d’Abidjan. L’opération a pu être déjouée grâce aux renseignements français. Plusieurs individus ayant participé à des attaques au Burkina ont également été arrêtés sur le territoire ivoirien.

La Côte d’Ivoire a également acquis des drones militaires pour surveiller son septentrion

Le gouvernement a organisé plusieurs exercices de simulation d’attaque et a mis en place un nouveau schéma de sécurisation des frontières, avec une attention particulière portée sur celles que le pays partage avec le Mali et le Burkina Faso, où des comités civilo-militaires ont été mis en place en 2016. En avril, 300 éléments supplémentaires y ont été déployés. La Côte d’Ivoire a également acquis des drones militaires pour surveiller son septentrion. Enfin, les forces spéciales disposent d’une unité antiterroriste mobile positionnée dans la région de Ferkessédougou.

Académie antiterroriste

Bien qu’encore dépendante de l’aide extérieure, la Côte d’Ivoire a fait des progrès en matière de renseignement, et un projet de loi réorganisant les services doit prochainement être présenté devant l’Assemblée nationale. En 2016, un budget d’urgence de 122 millions d’euros a été alloué à la lutte antiterroriste, mais les moyens demeurent insuffisants. Abidjan bénéficie néanmoins de l’assistance de plusieurs pays. Les États-Unis ont récemment proposé une aide financière et militaire. La France a fourni des équipements de dernière génération et a financé la création d’une académie de lutte contre le terrorisme qui sera basée à Jacqueville, non loin d’Abidjan. Enfin, l’Union européenne a mis en place un programme de formation des services de renseignements ivoiriens.

Après la vague d’attentats entre 2015 et 2016, le niveau de sécurité a été renforcé dans les grands hôtels de Conakry

En Guinée aussi, on prend la menace au sérieux. Après la vague d’attentats qui a frappé Bamako, Ouagadougou et Grand-Bassam entre 2015 et 2016, le niveau de sécurité a été renforcé dans les grands hôtels de Conakry. En janvier 2016, Saleck Ould Cheikh, un jihadiste mauritanien qui s’était évadé de prison à Nouakchott, avait été arrêté par la gendarmerie dans la zone de Boké après être passé par la Guinée-Bissau. L’affaire avait fait grand bruit et soulevé des interrogations sur les menaces pesant sur la Guinée, qui compte quelques ressortissants dans les rangs des katibas jihadistes au Sahel.

Les autorités se montrent surtout vigilantes le long de leurs près de 900 km de frontière avec le Mali. En particulier dans les alentours de Siguiri, ville de transit située à trois heures de route de Bamako. Les services de renseignements surveillent de près certaines mosquées de Conakry, notamment dans le quartier de la Cimenterie, où des imams salafistes ont été rappelés à l’ordre. Alors que la tension monte à l’approche de la présidentielle de 2020, certains observateurs redoutent que ces questions sensibles soient instrumentalisées à des fins politiques.

 

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