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Cet article est issu du dossier «Afrique de l’Ouest : état d’urgence face à la menace jihadiste»

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Sécurité

Menace jihadiste : l’Afrique de l’Ouest en état d’urgence

Lancement d’une opération de Barkhane dans la région du Gourma, au Mali,en mars.

Lancement d’une opération de Barkhane dans la région du Gourma, au Mali,en mars. © Daphne Benoit/AFP

La menace jihadiste s’étend inexorablement vers le sud et concerne désormais tous les pays côtiers. Comment et avec quels moyens ces derniers s’organisent-ils pour y faire face ? Enquête.

Ce qu’ils redoutaient a fini par arriver. Fin mars, alors que les premières pluies des mangues tombent sur Ouagadougou, des responsables sécuritaires burkinabè s’inquiètent de l’extension de l’hydre jihadiste vers leurs voisins côtiers. Depuis plusieurs semaines, ils ont la preuve que certains combattants basés dans les forêts de l’Est vont régulièrement trouver refuge, parfois avec leurs proches, de l’autre côté de la frontière, au Bénin, au Togo et même au Ghana.

L’Agence nationale de renseignements (ANR) a également remarqué que des individus placés sous surveillance passent de plus en plus d’appels téléphoniques vers ces trois pays, alors que leurs contacts à l’étranger se résumaient jusque-là à des numéros maliens et nigériens. Avec le lancement de l’opération Otapuanu, vaste ratissage antiterroriste mis en œuvre début mars dans l’Est, ils craignent que les jihadistes ne s’abritent chez leurs voisins. Ceux-ci sont donc prévenus et invités à bloquer toute infiltration sur leur territoire.

Cette vigilance accrue n’a visiblement pas suffi. Le 1er mai, deux Français et leur guide béninois sont enlevés à la lisière du territoire burkinabè, dans le parc de la Pendjari, l’un des principaux atouts touristiques du Bénin. Le corps de leur guide est retrouvé quatre jours plus tard. Les deux Français, eux, sont libérés le 10 mai à l’issue d’une opération des forces spéciales françaises dans le nord du Burkina.


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Trafics lucratifs

Au Bénin, le choc est rude. Jamais le pays n’avait été le théâtre d’une telle attaque. Que ce rapt ait été perpétré par des bandits locaux ou par des jihadistes, il confirme ce que l’attentat de Grand-Bassam (Côte d’Ivoire) laissait entrevoir dès 2016 : les katibas établies au Mali et au Burkina ont des connexions et des capacités d’action dans les pays côtiers ouest-africains, qui, du Sénégal au Bénin, sont tous engagés au sein de la Minusma, ce qui fait d’eux des cibles de choix.

© Sources : SIPRI, CLED, AFRICA CENTRE FORT STRATEGIC STUDIES

Les organisations jihadistes sahéliennes veulent étendre leur zone d’influence

Les organisations jihadistes sahéliennes, à commencer par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, lié à Al-Qaïda) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), ont-elles pour objectif de long terme de « descendre » vers le sud ? « Cela ne fait aucun doute, répond un spécialiste de ces sujets à Bamako. Ils veulent étendre leur zone d’influence, recruter de nouveaux combattants ou encore augmenter leurs sources de revenus. »

Comme ils l’ont fait dans le nord du Mali il y a des années, ces groupes ont noué des liens avec des trafiquants en tout genre implantés de longue date dans l’est du Burkina. « Contrôler les axes de trafic leur permet de gagner de l’argent, poursuit notre source. Pour eux, les pays côtiers donnant sur le Golfe de Guinée sont des terrains vierges à exploiter. » Selon un haut responsable burkinabè, plusieurs cargaisons de cocaïne arrivées d’Amérique du Sud dans des ports du Ghana et du Togo ont récemment transité par le Burkina avant de remonter vers le Niger. Outre la drogue, cigarettes, carburants ou encore faux médicaments font l’objet de trafics lucratifs.

Dans la brèche…

Six ans après l’opération Serval, malgré l’investissement de milliards d’euros, le déploiement de milliers de militaires et la mise sur pied du G5 Sahel, difficile de dresser autre chose qu’un constat d’échec. Loin d’avoir été « anéantis », les jihadistes se sont réorganisés et éparpillés dans l’immensité sahélienne. Ils ont reconstitué des sanctuaires dans le septentrion malien à partir desquels ils ont élargi leurs zones d’influence. D’abord au centre du Mali, puis dans le nord et l’est du Burkina. Face à ces combattants mobiles qui se fondent dans la population et se jouent des frontières, les forces armées nationales et étrangères sont dépassées.


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Chaque fois, le même scénario se répète : ils s’engouffrent dans la brèche ouverte par l’affaissement de l’État ou par un bouleversement à son sommet – d’où l’inquiétude de certains observateurs à l’égard de la Guinée et même de la Côte d’Ivoire, où se tiendront des élections présidentielles en 2020. De leur côté, dirigeants maliens et burkinabè répètent à qui veut l’entendre qu’ils ne sont pas des « maillons faibles », mais des « verrous » protégeant leurs voisins côtiers.

Un nombre croissant de combattants étrangers auraient rejoint les katibas du nord et du centre du Mali ces derniers mois

Dans ce contexte, le récent démantèlement du « califat » proclamé par le groupe État islamique (EI) en Irak et en Syrie n’a pas de quoi rassurer les dirigeants ouest-africains. Pour la première fois depuis cinq ans, Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’EI, est apparu le 29 avril dans une vidéo de propagande. Revanchard, il y indiquait sa volonté d’ouvrir de nouveaux fronts et d’étendre le jihad en Afrique. Selon une source onusienne, un nombre croissant de combattants étrangers auraient rejoint les katibas du nord et du centre du Mali ces derniers mois. Parmi eux figureraient des Égyptiens, des Tunisiens, des Algériens et des Marocains. À cela s’ajoute le déplacement de cellules libyennes de l’EI vers le sud de la Libye et la montée en puissance de la branche de l’État islamique au Nigeria. Autant de combattants aguerris et mobiles auxquels s’ajoutent ceux recrutés localement, en particulier au sein de la communauté peule, souvent discriminée et donc considérée par les responsables du GSIM comme un vivier à exploiter.

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