Politique

RDC : Félix Tshisekedi en terrain miné au milieu des chefs militaires nommés par Joseph Kabila

Le président Félix Tshisekedi, lors de sa première visite à l’état-major, le 1er février. © J Afrik

Avec l’armée, Félix Tshisekedi marche sur des œufs. Ses chefs, puissants et redoutés, ont tous été nommés par son prédécesseur, mais il n’a d’autre choix que de composer avec eux.

Lorsque la nuit tombe sur le mont Ngaliema et que les derniers fonctionnaires de la présidence regagnent leurs quartiers, Félix Tshisekedi n’a plus comme compagnie que les militaires de la garde républicaine. Leur base, le camp Tshatshi, n’est qu’à un jet de pierre de sa résidence de la cité de l’Union africaine (UA).

Cette présence, dans la nuit kinoise, est-elle de nature à le rassurer ? Ou lui rappelle-t-elle l’influence de son prédécesseur, Joseph Kabila, à qui cette unité semblait dévouée corps et âme il y a encore quelques mois ? Leur commandant, en tout cas, n’a pas changé. Il s’agit toujours d’Ilunga Kampete, nommé en 2014. Ce général de brigade connaît Kabila depuis plus de vingt ans. Ensemble, ils ont vécu l’épreuve du feu à Pweto, en 2000, alors que Laurent-Désiré Kabila était encore au pouvoir et que son fils était un jeune général-major. Peut-on se défaire de pareille fraternité d’armes ?

Inquiétudes

Félix Tshisekedi n’a pourtant pas cherché à le remplacer. Ni lui ni aucun membre du haut commandement de l’armée congolaise. Le chef d’état-major, Célestin Mbala, est resté en place, tout comme son adjoint chargé des renseignements, Gabriel Amisi Kumba, le chef des renseignements militaires, Delphin Kahimbi, et l’inspecteur général des forces armées, John Numbi.


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Cette situation préoccupe tous ceux qui pressent le nouveau chef de l’État de prendre ses distances avec son prédécesseur. En mars dernier, l’archevêque de Kinshasa, Fridolin Ambongo, disait à Jeune Afrique « s’inquiéter » pour la sécurité de ce président « qui n’a pas la main sur l’armée ni sur les services de renseignements ». « Étant donné leur profil, je pense que ces officiers sont toujours sous le contrôle de Joseph Kabila, renchérit Jean-Jacques Wondo, expert de l’armée congolaise et conseiller de l’opposant Moïse Katumbi. C’est comme si le président était pris en otage ! »

À la présidence, on balaie ces craintes et on affiche sa sérénité. « Félix Tshisekedi est le chef des armées, rappelle un de ses conseillers. Et puis Kabila n’a aucun intérêt à tenter de s’en prendre au président. Cela se retournerait contre lui. »

Lourds soupçons

Reste que, pour l’instant, Tshisekedi n’a pas cherché à reprendre la main sur les hauts gradés comme il a pu le faire vis-à-vis des civils. Il a relevé de leurs fonctions des ministres et des chefs d’agences publiques dans le cadre de la lutte contre l’impunité. Il a aussi remplacé le chef de l’Agence nationale de renseignements (ANR), le redouté Kalev Mutond, devenu en huit ans de service un intime de Kabila – même s’il demeure un « conseiller de l’ombre », selon son entourage.

Avec l’armée, donc, le président marche sur des œufs. De lourds soupçons pèsent pourtant sur certains de ces hommes. L’ONG Global Witness a dévoilé, le 16 avril, un rapport mettant en cause Gabriel Amisi, alias Tango Four, dans des ventes illégales de permis d’exploitation forestière. Human Rights Watch demande aussi que des poursuites soient engagées contre lui pour des abus commis, en 2002, avec la rébellion du Rassemblement congolais pour la démocratie-Goma (RCD-Goma). Quant à Muhindo Akili Mundos, le commandant de la 33e région militaire (Sud-Kivu et Maniema), il a été sanctionné par l’ONU, qui l’accuse d’avoir joué un rôle trouble dans les tueries qui ensanglantent régulièrement la ville de Béni depuis maintenant plusieurs années.

Pour Kabila, la présence de ces officiers qui lui sont réputés très proches est la garantie qu’un certain équilibre des pouvoirs sera préservé

Ces accusations n’ont évidemment pas échappé au président. Mais ces personnalités sont réputées très proches de Kabila, qui a conservé une large majorité au Parlement. Afin de mettre en place le gouvernement, Tshisekedi n’a d’autre choix que de composer avec son prédécesseur, pour qui la présence de ces officiers est la garantie qu’un certain équilibre des pouvoirs sera préservé. Du reste, une grande partie des nominations aux postes clés de l’armée doit être proposée par le ministre de la Défense. Ce poste est actuellement vacant (ses fonctions sont assurées par intérim par le ministre de la Fonction publique, Michel Bongongo) en attendant la formation de la nouvelle équipe.

Dans d’autres domaines, Tshisekedi a pu prendre des libertés avec le cadre législatif pour impulser un changement. Mais pas là : il s’est même abstenu d’utiliser ses prérogatives alors qu’il avait les mains libres pour le faire. Le chef de la maison militaire – équivalent du chef d’état-major particulier – n’a pas changé depuis la transition : il s’agit toujours de Jean-Claude Yav, lui aussi proche de Kabila.

Le colonel Jean-Claude Yav, proche de Joseph Kabila, est toujours chef de la maison militaire. © PHIL MOORE/AFP

D’autres facteurs expliquent sa timidité sur le sujet. Le chef de l’État doit ménager la susceptibilité des officiers concernés : la plupart ont conquis leur position actuelle par la guerre. Ils conservent un pouvoir de nuisance considérable dans ce vaste pays où il est si facile de monter une rébellion – ou d’alimenter l’insécurité en sous-main. De ce fait, ils ont aussi un poids politique. Pour preuve, certains d’entre eux ont été informés des accords passés entre Kabila et Tshisekedi avant même que ce dernier ait été déclaré vainqueur de la présidentielle.

Desserrer l’étau

Pour parvenir à les remplacer sans drame, Tshisekedi va donc devoir manœuvrer habilement et leur proposer un poste qui ne sera pas pris comme une humiliation. Mais se pose aussi la question de leurs remplaçants. Il n’est pas simple de trouver des officiers expérimentés et disposant d’une réelle aura auprès de la troupe en dehors des cercles kabilistes. Contrairement à tant d’autres mouvements politiques congolais, le parti du président, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), n’a pas de tradition militaire.

Pacifiste, il n’a jamais eu de branche armée. Les réseaux communautaires ou familiaux du chef de l’État ne lui sont pas non plus d’un grand secours : on y compte assez peu de soldats. La présidence a bien trouvé quelques formations aux métiers des armes pour certains de ses « combattants », ces militants radicaux de l’UDPS. Mais les transformer en officiers de valeur ne sera ni facile ni rapide. « Nous sommes encore dans une phase d’identification de ceux qui seront appelés à jouer un rôle important à l’avenir », reconnaît un proche du président.


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La coopération militaire avec la Belgique pourrait permettre à Félix Tshisekedi de desserrer l’étau des militaires kabilistes. Cette aide, qui portait essentiellement sur la formation de troupes d’élites, avait été interrompue par Kabila en 2017, au plus fort des tensions avec Bruxelles. Le 14 mai, Tshisekedi a annoncé sa reprise, après un entretien avec l’envoyé spécial belge pour la région des Grands Lacs, Renier Nijskens, et avec le général-major Philippe Boucké, adjoint du chef de l’état-major de la Défense belge.

Parade des Forces armées de RDC à Kinshasa, lors du 54e anniversaire de l'indépendance de la Belgique, le 30 juin 2014. © John Bompengo/AP/SIPA

Les officiers qui entourent le président voient que le pouvoir a changé et cherchent à se rassurer sur leur avenir, se félicite un proche du chef de l’État

Mais tout cela prendra des mois. Pour l’heure, le président congolais doit donc trouver des éléments loyaux parmi les officiers qui l’entourent. « Ceux-ci voient que le pouvoir a changé et cherchent à se rassurer sur leur avenir », se félicite un proche du chef de l’État. Son conseiller spécial en matière de sécurité, François Beya, originaire du Kasaï comme le président, est d’ores et déjà une pièce maîtresse de son dispositif, en dépit de son passé de chef de la Direction générale de migration (DGM) sous Kabila.

Bien qu’ancien de l’ANR, sous sanctions de l’UE et vivement critiqué par la société civile, l’assistant de Beya, Roger Kibelisa, jouit lui aussi d’une certaine confiance. Le président s’est rapproché de Mbala, le chef d’état-major – un des rares officiers de très haut rang qui n’est sous le coup d’aucune sanction. Et il a aussi fait appel à John Numbi pour lutter contre l’insécurité à Lubumbashi. Cet ancien chef de la police est pourtant régulièrement mis en cause dans l’assassinat du défenseur des droits de l’homme Floribert Chebeya. Les vigoureux démentis de l’intéressé semblent avoir convaincu le chef de l’État. À moins que ce dernier n’ait pu faire autrement… « Visiblement, le président a besoin des chefs militaires », s’amuse un proche de Joseph Kabila.


Vers une levée des sanctions ?

Félix Tshisekedi a toujours soigneusement évité de réclamer publiquement la levée des sanctions américaines et européennes qui pèsent sur nombre de sécurocrates nommés par Kabila. Jusqu’à son départ du ministère de la Justice, le 30 avril, c’est Alexis Thambwe Mwamba qui coordonnait la riposte diplomatique et juridique contre ces mesures. Depuis, et en attendant la nomination du nouveau gouvernement, cela ne semble pas être une priorité de la présidence.


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Cela n’empêche pas Thierry Bontinck de déposer des recours contre l’Union européenne (UE) pour obtenir leur levée. Cet avocat belge défend quinze responsables ou ex-responsables congolais visés par un gel de leurs avoirs et une interdiction de pénétrer sur le territoire européen. Et une bonne partie d’entre eux occupent encore des postes stratégiques, comme Ilunga Kampete, Gabriel Amisi Kumba ou John Numbi. Bontinck tente de faire valoir la tenue des élections du 30 décembre 2018 et les changements intervenus depuis.

Dans un courrier daté du 13 mai, le Conseil européen a répondu qu’il ne se prononcerait pas tant que le cycle électoral ne serait pas « achevé » et que le « gouvernement central » ne serait pas « formé ». L’avocat veut y voir une preuve que les sanctions seront levées d’ici à quelques semaines, quand ces conditions seront remplies. Mais les sanctions de l’UE sont aussi – et peut-être surtout – politiques (elles sont prises par les ministres des Affaires étrangères des États membres), et l’éventualité de leur suspension dépendra de la stratégie des Européens vis-à-vis de Kinshasa. Pour l’instant, Bruxelles veut isoler Kabila. Cela n’aidera pas nécessairement les responsables sécuritaires congolais qui lui sont restés fidèles.

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