Musique

Musique – Kassav’ : « L’Afrique s’est ouverte à nous avant la France »

Jocelyne Béroard 
et Jacob Desvarieux.

Jocelyne Béroard et Jacob Desvarieux. © URMAN LIONEL/SIPA

La formation zouk, qui fête ses quarante ans de carrière, a programmé cette année une tournée internationale qui passera par le Mozambique et la Côte d’Ivoire.

« Vous venez pour Kassav’ ? Ils sont encore là ? Ça ne vous dérange pas si je leur parle un peu ? » À la Maison de la radio, à Paris, le vigile a un sourire d’enfant qui va rencontrer le père Noël. Cet Ivoirien de 46 ans, qui vit en France depuis une vingtaine d’années, n’a jamais vu le groupe créole en concert… mais connaît leurs hits par cœur. Comme beaucoup d’Africains.

Même si Kassav’ est officiellement né en 1979 en Guadeloupe, à près de 5 000 km du continent, les ambassadeurs du zouk y sont accueillis comme chez eux. Certes, cette mode musicale est un peu retombée (20 000 spectateurs à Abidjan en 2009 au Parc des sports de Treichville, contre 40 000 en 1985).

Mais la passion reste durable. Rencontre avec Jacob Desvarieux et Jocelyne Béroard, deux membres historiques de cette formation qui vient de faire le plein dans la gigantesque salle de spectacle Paris La Défense Arena (40 000 places), en banlieue parisienne.

JeuneAfrique : Comment expliquez-vous la longévité de Kassav’ ?

Jacob Desvarieux : Il y a eu un très bon casting ! [Rires.] L’idée est venue de Pierre-Édouard Décimus, puis des candidats intéressants, intéressés, ont été auditionnés. On a tenté de s’appuyer sur un concept plutôt que sur de la musique : créer une musique antillaise, appréciée par les Antillais, qui puisse parler au reste du monde. L’idée n’était pas, comme pour la world music, de poser un artiste du Tiers Monde sur de la variété internationale, mais de partir de nos racines.

Nous avons envie de faire quelque chose qui nous ressemble, de dire aux gens qui nous sommes. On ne sera jamais un sous-produit américain

Jocelyne Béroard : On n’a jamais fait de la musique pour devenir des stars ou passer à la télé… Nous avons envie de faire quelque chose qui nous ressemble, de dire aux gens qui nous sommes. On ne sera jamais un sous-produit américain.

Avez-vous été surpris de votre succès en Afrique ?

J.D. : Nous qui venions de petites îles, on n’imaginait même pas que les Africains avaient accès à notre musique ! Je me souviens qu’un jour, au début des années 1980, un commerçant camerounais qui vivait en Guadeloupe nous a dit : « Il faut que vous veniez sur le continent, vous êtes des stars ! » Nous avons traduit : « Votre chanson est passée une fois à la radio. » Mais lors de notre premier concert un peu privé à Abidjan, à l’Hôtel Ivoire, organisé par un club Soroptimist qui voulait faire construire un dispensaire, on s’est rendu compte qu’on avait un impact réel.

On nous disait : « Vous êtes des dieux ! » C’était fou, quelquefois gênant…

J.B. : Après les concerts, en boîte, des fans nous monopolisaient pour faire des photos, certains étaient en larmes. On nous disait : « Vous êtes des dieux ! » C’était fou, quelquefois gênant… Bien sûr, ils ne comprenaient pas le créole, mais ils répétaient plus ou moins phonétiquement, ou ils créaient leurs propres versions. « Zouk-la Sé Sel Médikaman Nou Ni » est, par exemple, devenu « Zouk-la, j’ai mangé un demi-kilo de riz » !

Entre 1985 et 1987, vous sillonnez le continent : Kinshasa, Yaoundé, Luanda, Dakar… Comment s’est passée cette tournée africaine ?

J.B. : C’était l’aventure ! Il y avait alors peu de gens fiables pour planifier des dates, et parfois ça a été chaud. Certains organisateurs ont disparu au moment où on devait payer l’hôtel… Au Gabon, Mme Bongo [la chanteuse Patience Dabany] avait loué du matériel à un autre organisateur qui s’est évaporé. En 1987, quand nous sommes partis au Zaïre, c’est un avion de type Hercules, généralement utilisé par les militaires, qui a été affrété. Nous étions assis sur des chaises semblables à celles des écoliers, qui n’étaient pas fixées au plancher, avec une même ceinture de sécurité pour une rangée de cinq personnes ! Il nous est même arrivé de faire des trajets aériens carrément sans siège…

Nous étions logés dans des casernes, et il y avait 30 à 50 m de soldats en kaki, avec leurs armes, devant la scène lorsque nous jouions

J.D. : Quand nous avons joué en Angola, en 1988, l’ambiance était survoltée… le pays était en guerre. Nous étions logés dans des casernes, et il y avait 30 à 50 m de soldats en kaki, avec leurs armes, devant la scène lorsque nous jouions. Les étrangers venant dans le pays étaient alors des cibles de choix, et nous étions constamment suivis par des gardes du corps.

En Angola, justement, dans le sud de Luanda, existe aujourd’hui la Maison du zouk, qui rassemble plus de 10000 albums.

J.D. : Oui, c’est un musée, le seul consacré à notre musique. Dans nos îles, la reconnaissance institutionnelle a encore du mal à venir. Je vois plus facilement une « maison de la musique » ouvrir qu’une « maison du zouk ».

Et c’est à Kinshasa que vous avez tourné le clip de Syé Bwa…

J.D. : Nous étions alors sur place pour un concert. Une équipe de télévision était avec nous et nous a invités à faire une vidéo. Moi j’étais dubitatif, je ne voyais pas bien ce que nous pouvions filmer. Mais, dans le quartier de Matonge, le cameraman a posé son pied de caméra et m’a dit : « Attends, tu vas voir. » Cinq minutes plus tard, il y avait un attroupement autour de nous… ce qui donne ces scènes dingues de foule dans le clip.

J.B. : Oui… L’Afrique s’est ouverte à nous avant même la France, l’Europe ou les États-Unis. Le continent a accueilli nos premiers gros concerts hors des Antilles… Il y a un lien particulier.

Vous vous y reconnaissez des héritiers ?

J.D. : Quand on crée un style musical, il ne nous appartient plus. Il y a beaucoup de gens qui font du zouk aujourd’hui : au Mozambique, en Angola, au Cap-Vert… Il y a eu Monique Seka, Meiway, à une époque. Récemment, c’est le groupe togolais Toofan qui est venu me trouver pour la reprise de Ou Lé. Je ne les avais jamais rencontrés avant de nous retrouver pour le clip ! Et nous avons naturellement pensé à eux pour notre anniversaire des quarante ans à La Défense Arena.

Mais jouer avec des Camerounais ne signifie pas que nous leur avons pris leur musique

Inspirés du makossa ?

On souligne souvent les racines africaines du zouk, qui puise dans les rythmes du makossa camerounais. Un bassiste et un pianiste camerounais ont joué avec Kassav’, et plusieurs membres du groupe ont travaillé avec Manu Dibango. Le saxophoniste a notamment produit La Vie ka roulé, le premier single de Jean-Claude Naimro, l’un des pionniers de Kassav’, en 1980. « Mais jouer avec des Camerounais ne signifie pas que nous leur avons pris leur musique, souligne Jacob Desvarieux. Des passerelles existent, c’est évident, car nous partageons la même histoire… Et lors de nos tournées africaines, des gens de tous pays ont pu nous dire que telle ou telle chanson leur rappelait la musique de leur village. »

Manu Dibango au festival Nuits d'Afrique de Montréal, lundi 18 juillet 2016.

Manu Dibango au festival Nuits d'Afrique de Montréal, lundi 18 juillet 2016. © M. Belmellat / DR

Pluie de cailloux au Cameroun

En 1987, aux prises avec un souci d’hôtel impayé, Kassav’ arrive en retard à Douala pour un concert. Le public sur place piaffe depuis une dizaine d’heures, convaincu que le groupe est depuis longtemps dans la ville. La colère de la foule est telle que les musiciens locaux qui doivent théoriquement partager le plateau avec les Guadeloupéens refusent de monter sur scène. « À minuit, on nous a dit : “Maintenant il faut aller jouer !” » se souvient Jocelyne Béroard. Problème : des averses violentes balaient la capitale économique du Cameroun. « Quand nous avons pris le bus pour nous rendre au concert, il y a eu une accalmie… puis, au dernier virage, une pluie torrentielle ! »

Les cailloux jetés par les spectateurs mécontents s’ajoutent aux gouttes de pluie dans un vacarme épouvantable

Le groupe est contraint de se replier sous la scène, où sont installées les loges. Les cailloux jetés par les spectateurs mécontents s’ajoutent aux gouttes de pluie dans un vacarme épouvantable. « Un jeune me dit : “Mon frère, je vois ma mort !” On n’en menait pas large ! » Finalement, au bout de deux heures, un homme réussit à amadouer la foule en invoquant « l’hospitalité camerounaise » au micro, l’arrivée de camions à eau finit de calmer les spectateurs. Le concert aura finalement lieu le lendemain… dans une ambiance apaisée.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte