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Bertrand Badie : « En Europe, les migrations sont devenues une marchandise électorale »

Bertrand Badie (France), politologue spécialiste des relations internationales, professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris. A l’IEP le 15.07.2011. © VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE

À la veille du grand scrutin européen, le politologue analyse le repli identitaire du Vieux Continent. Et propose des solutions à la crise migratoire.

À la fin du mois de mai, les Européens votent pour renouveler leur Parlement, dans un contexte compliqué lié au Brexit. Une forte poussée des partis nationalistes, souverainistes et antimigrants est d’ores et déjà annoncée dans de nombreux pays. Comment expliquer cette tentation du repli ? Les explications de Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris.

JeuneAfrique : Diriez-vous que l’Europe traverse une phase de repli nationaliste ?

Bertrand Badie : Il faut d’abord éviter de tomber dans de mauvaises interprétations du terme « nationalisme » et ne pas oublier que l’Histoire a vu se succéder différentes de ses variantes. Tous les pays passent par une première phase nationaliste, qui est en fait une démarche d’émancipation.

La Révolution française a incarné celle-ci en promouvant une revendication de souveraineté populaire et nationale. Plus tard, d’autres régions du monde sont passées par ce même nationalisme pour sortir de la tutelle qui leur était imposée. Nehru ou Mao étaient des nationalistes très militants, mais d’abord dans un but d’émancipation.

L’Afrique aussi a traversé une phase de nationalisme de libération visant à mettre à bas la tutelle coloniale et ses injustices. Avec cette spécificité, tout de même, que le but était souvent d’aboutir au panafricanisme plus qu’à la constitution d’États-nations. C’est en particulier l’idée que défendait Kwame Nkrumah, au Ghana.

Quelle est, alors, la spécificité des mouvements nationalistes européens actuels?

On est dans une autre phase, que je qualifierais de néonationalisme. Il ne s’agit plus de conquérir de nouveaux droits mais de les restreindre, de fermer, de se replier sur une identité et des valeurs. C’est un nationalisme plus identitaire que politique dont le projet consiste à priver les étrangers, les migrants ou les citoyens binationaux de certains droits.

Ce début de XXIe siècle est marqué par une mondialisation accélérée qui effraie les vieilles puissances, Europe et États-Unis

Comment expliquer l’émergence de ce courant de pensée ?

Ce début de XXIe siècle est marqué par une mondialisation accélérée qui effraie les vieilles puissances, Europe et États-Unis. Ces pays y voient une menace et la perspective de perdre leurs avantages, ce qui n’est pas faux, surtout pour leurs classes moyennes. Au niveau même des États, la mondialisation induit aussi la peur de sortir du système international classique, « westphalien », qui garantissait la domination des vieilles puissances.

Mais la mondialisation s’impose à tous.Pourquoi certains la craignent-ils plus que d’autres ?

Tout dépend des pays concernés. Si vous prenez les grands pays émergents, Chine ou Inde, par exemple, vous constatez qu’une fois l’indépendance acquise ils ont su adopter une attitude mêlant souverainisme sourcilleux et ouverture à une mondialisation qui leur était économiquement favorable : aussi, leur adhésion volontaire à la mondialisation ne s’est pas faite, comme en Europe, contre leurs aspirations nationalistes. On peut même avancer que le génie des Chinois a été d’affirmer la compatibilité entre les deux. Plus généralement, et pour tous les pays du Sud, grands ou modestes, il y a à la fois un attachement à l’idée de nation, la conscience que la mondialisation peut être dangereuse, mais qu’elle leur offre aussi une chance d’exister sur la scène internationale.

Que proposent les mouvements nationalistes dans la perspective des élections européennes ?

Tout repose sur l’idée que « les autres », Européens ou non, veulent « nous envahir ». On voit aujourd’hui émerger un discours politique qui se restructure autour de ces peurs. De ce fait, l’offre politique se droitise, les notions les plus populaires dans le discours sont celles de territoire et de frontière. Pourtant, lorsque ces formations populistes arrivent au pouvoir, comme en Italie, en Hongrie, en Pologne, elles n’ont finalement rien de nouveau à vendre. Elles parlent de « réformer l’Europe » mais ne proposent rien, se contentent de dénoncer des boucs émissaires.


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D’où cette obsession antimigrants ?

Bien sûr. Le « migrant » est devenu le bouc émissaire principal. Mais cette stigmatisation relève en fait du déni de réalité. La mondialisation est porteuse de mobilité et, de toute façon, celle-ci continuera dans son irréversibilité. Le flux migratoire en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient ne se tarira pas. Il trouve sa source dans le développement des transports et des moyens de communication, mais surtout dans la mondialisation irrépressible des imaginaires qui conduit chacun à mondialiser son projet de vie et à réagir individuellement aux injustices mondiales. La question n’est donc pas de combattre ce flux migratoire, qui est un phénomène moderne d’ajustement, mais de réfléchir aux moyens de le rendre compatible avec les intérêts de chacun.

Nul ne parle sérieusement de totale liberté, mais d’un processus mondialement conçu d’accompagnement des flux

Que faudrait-il faire pour encadrer ces mouvements de façon juste et satisfaisante ?

La seule solution tient à la mise en place d’une gouvernance mondiale des migrations : nul ne parle sérieusement de totale liberté, mais d’un processus mondialement conçu d’accompagnement des flux. Il conviendrait d’y associer les pays de départ, les pays d’accueil, et bien sûr les migrants eux-mêmes. Créer des agences onusiennes pour organiser les départs et informer les candidats à l’exil, d’autres agences dans les pays d’accueil pour favoriser l’insertion des migrants et une structure de négociation permanente pour équilibrer les flux sur le plan mondial. Je dis bien mondial, pas seulement européen.

Ça ne semble pas si simple…

Pourtant on a conçu, dans bien des domaines et avec succès, des modes de régulation valant abandon partiel de souveraineté pour organiser, par exemple, le trafic aérien mondial, et tout le monde en respecte les règles. Ce que l’on consent sur le plan matériel devrait a fortiori l’être sur le plan humain : c’est une question de volonté politique.

On est dans une période d’altérophobie, de peur de l’autre… Ça se soigne, mais ce sera long

Quel rôle peuvent jouer les dirigeants des pays de départ ?

Si les États africains se réunissaient pour constituer un groupe de pression sur le sujet, ils auraient un vrai poids, et les chances de survie des migrants seraient améliorées. Aujourd’hui, malheureusement, il n’y a personne en Afrique pour réellement s’intéresser à ces questions de manière positive et progressiste.

Les gouvernements africains devraient comprendre que la muraille antimigrants qu’essaient d’ériger certains, en Europe ou aux États-Unis, pose de graves problèmes à une partie de leurs ressortissants et contrarie les grands équilibres migratoires mondiaux. Mon hypothèse, hélas, c’est qu’ils s’en soucient peu.

Et côté européen ?

Là, le principal problème, c’est que les migrations sont devenues une marchandise électorale. On est dans une période d’altérophobie, de peur de l’autre… Ça se soigne, mais ce sera long.


Dessine-moi l’Europe

Franck Gouéry travaille pour la représentation de la Commission européenne à Paris. Il a deux modèles : l’écrivain Antoine de Saint-Exupéry et l’architecte de la construction européenne Jean Monnet. Fort de ces deux passions, il livre avec Le Voyage d’Érasme le premier conte philosophique sur la maison Europe, à une époque charnière de son histoire.

Pédagogique, truffé de citations et de repères historiques, ce texte limpide et pétillant tranche par son optimisme. Se permettant quelques détours du côté de la Corne de l’Afrique, qu’il connaît bien, Franck Gouéry trouve parfois des accents voltairiens pour défendre un projet aujourd’hui mal considéré : « Tu me dis que la guerre est terminée et, quand tu dois dessiner ton pays comme tu l’aimes, tu me crayonnes juste ses frontières ? Pour me dessiner ton jardin, tu dessinerais ses clôtures ou ses fleurs ? Les frontières sont souvent des cicatrices de l’Histoire. Dessiner les limites de son pays est une drôle d’invitation à l’aimer. »

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