Diplomatie

[Tribune] Diplomatie : Paris perd le Sud

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, en juillet 2018. © Hassene Dridi/AP/SIPA

En Libye, en Syrie ou encore au Yémen, la politique étrangère actuelle de la France, tiraillée entre le réalisme et la défense du statut de « Pays des droits de l'homme », suscite autant de critiques que d'incompréhensions.

Quelques jours après l’offensive du maréchal Haftar sur la capitale libyenne, et alors que j’essaie de joindre des officiels à Tripoli, un numéro libyen s’affiche enfin sur l’écran de mon téléphone. À l’autre bout du fil, Abdulhamid al-Dabaiba, un notable de Misrata qui a un temps entretenu des ambitions politiques. Cet ingénieur a par le passé travaillé avec l’administration Kadhafi et ne nourrit pas de sympathie particulière pour les islamistes, dont Misrata est le fief libyen. Une aubaine : son avis sur la crise actuelle et le maréchal Haftar doit être intéressant.


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Mais c’est lui qui attend des explications. « Jihâd, je t’appelle pour que tu me dises ce que la France fait en Libye. Pourquoi soutient-elle Haftar ? Nous ne voulons pas d’un régime militaire ou d’un nouveau Kadhafi. » Depuis le début des combats à Tripoli, Paris reçoit des salves de critiques pour son soutien supposé à l’homme fort de l’Est libyen, avec qui elle coopère notamment sur le volet du renseignement. À Tripoli, là où la France était célébrée pour son rôle dans la chute de Kadhafi en 2012, des manifestants arborant des gilets jaunes piétinent aujourd’hui l’image du président français, Emmanuel Macron.

Du « Pays des droits de l’homme » au tout-sécuritaire

Un peu gêné d’être ainsi tenu comptable de la politique libyenne de la France, je tente d’expliquer : « La priorité de la France en Libye, c’est la lutte contre le terrorisme et la migration illégale. De ce point de vue, Haftar paraît être le meilleur candidat… Mais il y a aussi la Russie, l’Égypte, l’Arabie saoudite, qui soutiennent Haftar. Pourquoi seule la France est critiquée ? » La réponse fuse : « Mais nous ­n’attendons rien de ce genre de pays ! La France, elle, est un pays démocratique, elle doit aider la Libye à se relever, pas l’enfoncer dans la guerre. »


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Nombreux sont dans le monde arabe les Abdulhamid al-Dabaiba qui ne comprennent plus Paris. De Tripoli à Sanaa, la France semble miser sur le tout-sécuritaire, au-delà de toute autre considération. Sur la crise yéménite, les autorités françaises sont accusées par les ONG de vendre des armes à la coalition alors que des crimes de guerre sont avérés. Là encore, Paris n’est pas seul mais concentre l’essentiel des critiques. En Syrie, après avoir été à la pointe des condamnations internationales du régime Assad, la France semble à présent s’accommoder d’une victoire de l’axe Damas-Moscou-Téhéran dès lors qu’elle consacre la défaite des jihadistes. C’est bien simple : dans ce drame syrien qui n’en finit pas, Paris ne se soucie plus que des terroristes français qui pourraient regagner un jour le pays. La lutte contre le terrorisme et « ­l’instabilité » est devenue le seul horizon de la politique arabe de la France.

La France prisonnière de son statut

Mais, dans le même temps, doit-on blâmer Paris pour cette approche musclée ? La France peut-elle se permettre de voir le Yémen, pays hautement stratégique par sa position, tomber entre les mains des houthistes ? A-t-on, par ailleurs, oublié que la diplomatie française a longtemps été critiquée pour l’excès inverse ? Un droit-de-l’hommisme mal placé qui lui aurait masqué la montée en puissance des islamistes, ennemis finalement bien plus redoutables et menaçants que les dictatures militaires. Dès le début de son mandat, Emmanuel Macron avait d’ailleurs prévenu : « Assad, ce n’est pas notre ennemi, c’est l’ennemi du peuple syrien. » C’est en effet l’avis d’une grande partie de l’opinion publique française.

L’Arabie saoudite, la Russie ou les Émirats ne sont pas tenus, eux, à ces pudeurs de gazelle

L’ambiguïté de la formule macronienne résume pourtant le malaise de la diplomatie française. Car, à moins de changer elle-même de régime, la France est prisonnière de son statut de pays démocratique respectant en principe le droit international. Elle ne peut assumer pleinement son soutien à Khalifa Haftar, le gouvernement rival de Tripoli étant reconnu par l’ONU. Pas plus qu’elle ne peut rétablir purement et simplement des relations normalisées avec Damas. L’Arabie saoudite, la Russie ou les Émirats ne sont pas tenus, eux, à ces pudeurs de gazelle et passent nécessairement pour des partenaires plus fiables dans les moments de crise. Qui ira reprocher à Moscou d’appuyer les « solutions » militaires ? « On n’attend rien d’eux », comme le dit Dabaiba.

C’est au fond tout le problème de la France et de l’inconfort de sa position : on attend trop d’elle pour qu’elle se permette d’assumer sa politique extérieure.

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