Politique

Libye – Abdulhadi Lahouij, ministre des Affaires étrangères pro-Haftar : « Nous voulons un État civil »

Abdulhadi Lahouij, le ministre des Affaires étrangères du maréchal Haftar, à son hôtel parisien, le 8 mai. © Vincent Fournier/JA

Le maréchal Khalifa Haftar, dont l’offensive sur Tripoli se poursuit, nourrit-il des ambitions autoritaires, comme l’en accusent ses adversaires ? Réponse du ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Tobrouk.

Chassé-croisé. Alors que le Premier ministre libyen, Fayez al-Sarraj, quittait Paris le 8 mai, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement rival de l’Est atterrissait dans la capitale française. « La France est un pays important pour nous », confie Abdulhadi Lahouij alors que les combats se poursuivent à Tripoli après l’offensive lancée par Khalifa Haftar au début d’avril. Objectif de la visite, dans la foulée de la réception de Sarraj à l’Élysée : plaider la cause du maréchal, qui peut déjà compter sur d’importants ­soutiens en France. En des termes plus diplomatiques : « Apporter notre point de vue sur une solution en Libye. » Entretien.

Jeune Afrique : Votre gouvernement n’est pas reconnu par la communauté internationale. En quoi serait-il plus légitime que celui de Tripoli, reconnu par l’ONU ?

Abdulhadi Lahouij : D’abord nous avons étendu notre souveraineté sur 90 % du territoire libyen. Avant même les combats à Tripoli, nous contrôlions la majeure partie du pays. Nous assurons les services éducatifs, sécuritaires, judiciaires. Nous n’avons pas de milices, les prisons sont ouvertes aux visites de la Croix-Rouge. Nous sommes un gouvernement issu de la volonté des Libyens. Nous n’avons pas été parachutés, la communauté internationale doit nous écouter. Et nous n’avons aucun complexe : comme tous les gouvernements du monde, nous sommes reconnus par le Parlement [la Chambre des représentants].

Vous faites partie d’un gouvernement d’intérim. Comment doter enfin la Libye d’institutions stables et légitimes ?

Après l’opération de Tripoli, nous allons mettre en place un dialogue national ouvert à tous. Nous voulons une justice appliquée selon la loi, pas selon les armes. Une Libye pacifiée, qui n’exporte ni terrorisme ni migrants. Une Libye qui soit un partenaire économique, commercial et politique fiable.

Notre but est la stabilisation de la Libye, la sécurité des Libyens et des frontières. Nous devons tous faire des sacrifices pour y parvenir

Les Libyens ­décideront eux-mêmes de ce qu’ils veulent, et nous irons aux élections. Mais cette fois, elles se dérouleront sans peur et dans la ­transparence. Notre but est la stabilisation de la Libye, la sécurité des Libyens et des frontières. Nous devons tous faire des sacrifices pour y parvenir.

Par exemple ?

Mon fils de 9 ans a été emprisonné, mon frère s’est fait tuer, mon neveu aussi. Je n’appelle pas à la vengeance pour autant. Nous devons permettre la réconciliation. C’est ce qui fonde une patrie.

N’est-il pas précipité de tenir des élections dès 2019 ?

Il faut d’abord que la guerre s’achève, que les milices soient neutralisées, que les armes soit rassemblées et détruites. Lorsque tout cela sera fait, nous irons aux ­élections. Et quiconque est contre les élections nous trouvera sur sa route. Il n’y a pas d’autre choix.

Pourquoi la Libye a-t-elle échoué à se stabiliser depuis 2011 ?

Comment stabiliser le pays avec la présence de milices dans la capitale ? Comment devenir un pays civil et démocratique alors qu’il y a 21 millions d’armes en circulation ? Comment organiser des élections dans ce chaos ambiant ? Comment les enfants peuvent-ils se rendre sereinement à l’école avec ces hommes armés ? Comment revenir à une vie normale quand les extrémistes à Derna séparent filles et garçons ? On retrouve à Tripoli des anciens combattants d’Afghanistan. Ce sont les rapports des experts du Conseil de sécurité qui le disent.

Comment jugez-vous l’action de l’émissaire onusien Ghassan Salamé ?

Il est un intermédiaire, un facilitateur. Il doit construire une solution sur la base des discussions entre les Libyens, pas venir avec des solutions toutes prêtes. La conférence de Ghadamès [prévue à la mi-avril, finalement reportée] ­prétendait ­rassembler 150 participants « ­indépendants » alors que les armes continuent de parler. Y a-t-il des ­indépendants dans la guerre ? Que ­représentent ces participants ? Pour régler une crise, il faut rassembler les ­parties qui s’opposent.

L'envoyé spécial de l'ONU pour la Libye Ghassan Salamé, le 13 novembre 2018 à Palerme (Italie). © Francesco Bellina/Cesura pour Jeune Afrique

L’offensive sur Tripoli n’a-t-elle pas elle-même compromis le processus politique ?

Je récuse ce terme d’« offensive ». C’est une libération du peuple de Tripoli, qui est dans une prison. Quiconque y parle d’État de droit et d’armée se fait enlever et ­emprisonner. Est-ce le pays que l’on veut ?

Certains accusent le maréchal Haftar de vouloir instaurer un régime militaire…

C’est exclu. Le gouvernement sera l’émanation de la volonté des Libyens. Mais les milices doivent d’abord être neutralisées, et les armes détruites. La démocratie est incompatible avec la présence de milices, le terrorisme et les enlèvements.


>>> À LIRE – Offensive du maréchal Haftar en Libye : quel rôle pour l’ONU ?


L’instauration d’un régime militaire relève de la propagande de ceux qui vivent de la crise et veulent la prolonger. Nous sommes soutenus par le peuple, la Chambre des représentants commande l’armée, et c’est elle qui a choisi qui la dirige.

Comprenez-vous toutefois que des Libyens craignent une contre-révolution et le retour d’un régime à la Kadhafi ?

Il n’en est pas question. La Libye de demain sera une Libye nouvelle. Les membres de l’ancien régime feront partie de la vie politique, nous ne voulons pas les jeter à la mer, mais les urnes décideront de leur place ! Et cela vaut pour toutes les sensibilités politiques. Nous soutiendrons le choix du peuple quel qu’il soit. Nous ne ferons pas comme les terroristes qui ont rejeté le résultat des urnes en 2014. Ce refus est à l’origine de la crise actuelle.

Les combats aux portes de la capitale semblent durer. Le temps de la négociation n’est-il pas venu ?

On ne négocie pas avec des terroristes. Les combats durent car nous sommes soucieux de la protection des civils. Les milices utilisent les zones habitées comme un bouclier. La tactique de l’armée consiste à faire sortir les milices de la capitale pour que les civils ne souffrent pas des combats.

Nous n’avons pas fait comme le gouvernement de Sarraj, qui a ramené des étrangers pour tuer des Libyens

Le point important est que ces milices ne bénéficient pas du soutien populaire. Elles ont obligé des migrants africains à revêtir des tenues militaires et à participer aux combats. De notre côté, nous avons évacué ces migrants des zones de combat et avons ménagé des voies de passage. Nous n’avons pas fait comme le gouvernement de Sarraj, qui a ramené des étrangers pour tuer des Libyens.

La Tunisie et l’Algérie s’inquiètent d’une déstabilisation des frontières ­consécutive à l’opération de Tripoli. Que leur ­répondez-vous ?

Ils craignent surtout que les terroristes ne pénètrent sur leur territoire. Mais nous sommes en contact avec eux, nous échangeons des informations, nous coopérons sur le plan sécuritaire et politique.


>>> À LIRE – Offensive du maréchal Haftar en Libye : la Tunisie et l’Algérie sur le qui-vive


J’ai été reçu officiellement il y a deux semaines au palais de Carthage. Les propos de nos partenaires tunisiens étaient très clairs : ils sont de manière univoque engagés contre le terrorisme et soutiennent ce que décideront les Libyens pour eux-mêmes.

Les rebelles tchadiens ont longtemps utilisé le Sud libyen comme une base arrière. Est-ce encore le cas ? Coopérez-vous avec N’Djamena ?

Les Tchadiens sont satisfaits de la situation à la frontière, désormais mieux contrôlée. Avant cela, le Sud libyen menaçait N’Djamena. Il y avait des rebelles et des terroristes, des trafiquants en tout genre. Tout cela s’est arrêté avec le rétablissement du contrôle de l’armée sur le Sud. Nous sommes en contact permanent avec N’Djamena, avec qui nous avons une relation stratégique.

Qu’attendez-vous de la présidence égyptienne de l’Union africaine (UA) ?

Nous tenons à la participation de l’UA. Non pour qu’elle nous soutienne, mais pour qu’elle mette en place un dialogue avec toutes les parties. Elle est un acteur important dans le dossier libyen, et nous considérons que son point de vue est plus clair que celui de l’ONU. Elle comprend mieux la mentalité et la crise libyennes. Et elle a eu le courage de lancer un dialogue avec toutes les parties. Mais elle n’a même pas été conviée à Ghadamès… L’UA organisera une conférence de réconciliation à Addis-Abeba, en juin. Elle est bien présente.

Des migrants dans les locaux de la police libyenne après leur interpellation, en octobre 2015 à Tripoli. © Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

Comment faire en sorte que la Libye ne soit plus un hub migratoire vers l’Europe ?

D’abord le gouvernement par intérim contrôle fermement toutes les frontières maritimes sous sa souveraineté. Aucun migrant n’est passé par nos zones. Il n’y a pas de trafics d’êtres humains dans nos régions. Et nous ne l’accepterons jamais.

Quand nous aurons libéré Tripoli, plus aucune de ces embarcations de la mort ne pourra partir. Nous avons des centres pour les migrants, que nous traitons avec dignité

Quand nous aurons libéré Tripoli, plus aucune de ces embarcations de la mort ne pourra partir. Nous avons des centres pour les migrants, que nous traitons avec dignité. J’ai fait une visite surprise dans un centre de Ganfouda, où il y a plus de 200 migrants. J’ai écouté ce qu’ils avaient à me dire. Nous avons doté ce centre d’espaces verts et de lieux de culte pour les chrétiens. C’est notre devoir.

L’Italie est accusée de soutenir les forces de la Tripolitaine. Quelle est votre relation avec Rome ?

Nous conservons des contacts avec les Italiens. Mais ils ont un hôpital à Misrata où ils soignent les blessés des milices. Nous leur avons dit : « Si c’est une question humanitaire, pourquoi ne pas soigner aussi nos hommes à Benghazi, à Gharyan ou à Tarhouna ? Ou à Al-Sbaa, où un hôpital a été visé par les milices ? » Nous ne voulons pas que l’Italie se place du mauvais côté. C’est un message clair.

Le Qatar et la Turquie soutiennent les forces de l’Ouest, vous êtes soutenu par les émirats arabes unis, l’Égypte et l’Arabie saoudite. Ne craignez-vous pas que ces pays n’utilisent la Libye pour régler leurs différends ?

L’équation ne se pose pas en ces termes. Il s’agit d’une guerre contre le terrorisme. Nous sommes un pays proche de l’Europe, notre sécurité est liée à celle des Européens. La défense de Tripoli, c’est la défense de Paris, de Rome, de Berlin, d’Amsterdam… Les terroristes que le Qatar et la Turquie ont encouragés à s’installer à Tripoli viennent d’Afghanistan, d’Irak, de Syrie. Ces gouvernements exportent chez nous la mort et les armes.

Il y a aussi des combattants salafistes du côté de Haftar, comme les madkhalistes. Joueront-ils un rôle important dans la Libye de demain ?

L’armée libyenne est une armée institutionnelle et structurée. C’est une armée nationale qui applique les règles internationales d’engagement et de protection des civils, sous le contrôle d’associations internationales, comme la Croix-Rouge. Pour ce qui est des orientations religieuses, nous n’avons aucun problème avec cela. Vous voulez jeûner, prier, ou ne pas jeûner et ne pas prier, c’est votre affaire, ça ne regarde pas l’État. Le plus important est que ces opinions et choix religieux ne soient pas défendus et propagés par les armes. Nous voulons un État civil.

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