Sécurité

Antiterrorisme : au Maroc, Moussalaha, la fabrique des repentis

Un ex-détenu quittant 
la prison d’Ain Sbaâ, 
à Casablanca.

Un ex-détenu quittant la prison d’Ain Sbaâ, à Casablanca. © FADEL SENNA/AFP

Destiné à réhabiliter des détenus condamnés pour terrorisme, le programme Moussalaha vient de boucler sa troisième édition. Et devrait aboutir à de nouvelles grâces royales.

Il a d’abord survécu à huit balles tirées par les forces de l’ordre lors de son arrestation – hollywoodienne – en 2002. Il a ensuite passé deux mois et demi dans le couloir de la mort, après une condamnation à la peine capitale, au lendemain de l’adoption de la première loi antiterroriste du Maroc. Mohamed Damir est, à ce titre, un double rescapé. Il est aussi, depuis peu, un homme libre.

« J’ai passé quinze ans et treize jours en prison ; à ma sortie, j’étais une tout autre personne », confie celui qui fut considéré comme l’un des principaux « émirs de sang » de la Salafiya Jihadiya, mouvance extrémiste dont l’une des branches a été à l’origine des attentats terroristes de Casablanca, le 16 mai 2003.


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C’est à la terrasse d’un café d’Ain Sbaâ que nous le rencontrons. Si Damir peut aujourd’hui s’y attabler et déguster un jus d’orange, comme n’importe quel autre citoyen marocain, c’est qu’il a été parmi les premiers à bénéficier d’une grâce royale après avoir suivi le programme Réconciliation. En arabe : « Moussalaha ». Le programme de réhabilitation de détenus condamnés dans des affaires de terrorisme est l’un des axes de la stratégie déployée par le royaume dans sa lutte contre l’extrémisme.

Demande de participation écrite

Lancé en 2017 par la Délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR), de concert avec la Rabita Mohammadia des oulémas et le Conseil national des droits de l’homme (CNDH), Moussalaha connaît un véritable succès. Et la liste des partenaires s’allonge. « Le ministère de la Justice, le parquet général et le département des Droits de l’homme ont apporté leur contribution à ce programme, à l’origine une initiative courageuse du haut délégué Mohamed Salah Tamek », explique Moulay Driss Aguelmam, directeur de la sécurité des détenus et des établissements carcéraux à la DGAPR.

Nous offrons un accompagnement à ceux qui souhaitent quitter cette sphère obscurantiste

Après trente années passées dans le milieu carcéral, ce haut fonctionnaire est conscient du travail accompli : « Nous voyions défiler dans les centres pénitentiaires des condamnés pour extrémisme sans quasiment rien faire pour les accompagner. Pis, ils en ressortaient parfois plus radicalisés. Avec Moussalaha, nous offrons un accompagnement à ceux qui souhaitent quitter cette sphère obscurantiste. Certains sont actuellement parfaitement réhabilités. »


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Mohamed Damir, par exemple. Ainsi que 29 autres personnes condamnées pour terrorisme et libérées à l’issue des phases 2017 et 2018 de Moussalaha. Six autres détenus ont bénéficié de réductions de peine. À en croire Moulay Driss Aguelmam, les bénéficiaires du programme sont triés sur le volet. Tous ceux condamnés pour terrorisme – un millier environ au Maroc – n’y ont pas forcément accès. « C’est un programme volontaire qui implique une demande écrite des détenus condamnés définitivement, précise le responsable de l’administration pénitentiaire. La sélection se fait en fonction de la sincérité du demandeur et de son comportement dans le centre pénitentiaire. »

Jusqu’ici, 30 % des demandeurs de Moussalaha ont été recalés. La DGPAR n’entend pas faire baisser ce seuil. Car, à ce stade, l’objectif n’est pas de l’accorder au plus grand nombre. « Des promotions de 40 à 50 détenus par édition semblent raisonnables pour maintenir la qualité du programme », souligne Aguelmam. Cette année, près de la moitié des bénéficiaires pourraient recouvrer la liberté. « L’obtention de la grâce royale n’est pas une finalité de Moussalaha, nuance le responsable de la DGPAR. Suivre ce programme peut constituer un élément favorable dans l’examen de la demande de grâce, mais la grâce tient aussi compte d’autres ­paramètres. »

69 séances collectives

Au centre pénitentiaire Salé 2, dans un quartier aménagé et doté d’un centre pédagogique, les dernières séances de la troisième édition de Moussalaha ont récemment été dispensées à une quarantaine de détenus. Comme leurs prédécesseurs, ils ont eu droit à un programme intensif : 69 séances collectives totalisant 207 heures, étalées sur une dizaine de semaines. Une commission nationale scientifique de haut niveau s’est attelée à l’élaboration d’une méthodologie pour ce programme selon une approche différente des précédentes initiatives de dialogue et de rééducation, comme celle qui avait conduit à la libération des chioukh salafistes en 2012.


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Moussalaha a la particularité de se fonder sur quatre volets complémentaires. Il y a d’abord, bien sûr, un volet religieux pour mieux comprendre et assimiler les textes sacrés. « Cela passe souvent par des séances de construction et de destruction de discours pour donner à ces radicalisés les arguments pour se défaire des idées extrémistes, nous explique Aguelmam. L’objectif est aussi de leur inculquer des valeurs de tolérance et d’acceptation de la différence. »

« Seul Dieu est juge »

Le programme inclut également un volet sur les droits de l’homme pour une connaissance du cadre juridique et légal régissant les interactions au sein de la société. Mais il y a aussi tout un travail de réhabilitation axé sur les volets psychologique et socio-­économique afin de dépasser le traumatisme dû à l’incarcération et aux torts causés aux familles, mais aussi de préparer les détenus à retrouver une place dans la société en vue d’une éventuelle libération. « Le programme se termine par un débat avec les participants, sorte d’examen d’évaluation fondé sur des indices scientifiques précis. Globalement, nous remarquons une évolution dans la compréhension des textes religieux, l’affirmation de soi et l’approche des vraies valeurs sociétales », nous explique le responsable de la DGPAR.


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De ce stage intensif, Mohamed Damir garde un bon souvenir. « J’ai beaucoup appris lors des séances animées par des grands messieurs comme Mohammed Abbadi, président de la Rabita des oulémas, ou encore Driss Yazami, ancien président du CNDH », cite l’ancien condamné à mort, qui durant son incarcération a aussi décroché trois diplômes universitaires. Car, avant de s’inscrire au programme, Mohamed Damir a dû se réconcilier avec lui-même. « Avant mon arrestation, ma vie se limitait à la religion et au sport, confie celui qui pratiquait assidûment l’aikido. En prison, j’ai pu enrichir mes connaissances dans divers domaines et décrocher de nombreux diplômes. » Mohamed Damir l’affirme, Moussalaha a changé sa vie : « Aujourd’hui, je vois les choses autrement. Je conçois que des gens choisissent de vivre différemment. Après tout, seul Dieu est juge. »

Aujourd’hui, vêtu du jean et du blouson qui ont remplacé la tenue afghane dont il ne se départait jamais avant son séjour en prison, le doctorant a décroché une mission de recherche temporaire au sein de la Rabita Mohammedia des oulémas. Une chance que n’ont pas eue tous ses anciens codétenus, bénéficiaires comme lui du programme Moussalaha. « J’ai des nouvelles de certains d’entre eux, qui s’en sortent comme ils peuvent, nous confie ce père de deux enfants. Mais ils sont toujours mieux auprès de leur famille que derrière les barreaux… »


Entre 850 et 900

C’est le nombre de personnes détenues pour des affaires relevant de terrorisme.


Jugés pour un double meurtre

Les auteurs du double meurtre d'Imlil, dans leur vidéo d'allégeance à l'organisation État islamique. © DR

Vingt-trois Marocains et un étranger ont comparu le jeudi 16 mai devant la chambre criminelle près la cour d’appel de Rabat (annexe de Salé). Ils risquent la peine capitale pour le meurtre de Maren Ueland (28 ans) et Louisa Vesterager Jespersen (24 ans), deux touristes scandinaves tuées le 17 décembre dans la province d’El Haouz, près du mont Toubkal, à 10 km d’Imlil, alors qu’elles passaient leurs vacances dans le royaume.


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« Je pense que le procureur demandera la peine de mort pour trois ou quatre accusés principaux. Je suis totalement d’accord avec ça », a déclaré Me Khalid Elfataoui, avocat de la famille de Louisa Vesterager Jespersen, au quotidien norvégien Dagbladet. Une première condamnation est tombée en avril. Un Suisse a été condamné à dix ans de prison pour ses liens avec les auteurs du meurtre. (par Jules Crétois)

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