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Cet article est issu du dossier «Guinée : l'année de tous les paris»

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Société

Guinée : à Dalaba, chez Miriam Makeba, « Mama Africa »

La maison de Miriam Makeba à Dalaba, dans le Fouta-Djalon (Guinée), où elle vécu de 1969 à 1985.

La maison de Miriam Makeba à Dalaba, dans le Fouta-Djalon (Guinée), où elle vécu de 1969 à 1985. © F.-X Freland pour JA

C’est à Dalaba que Miriam Makeba avait choisi de résider, pendant son long exil en Guinée, de 1969 à 1985.

La clé tourne encore, la porte grince. Tibou Bah, le gardien du temple, avance avec précaution dans ce qui fut durant quinze ans la demeure de Miriam Makeba à Dalaba. « Ici, c’était sa cuisine. Elle aimait les légumes du jardin. Elle recevait beaucoup », soupire-t-il. Parmi ses nombreux visiteurs, il y avait des artistes, des activistes et des personnalités politiques, comme le panafricaniste ghanéen Kwame Nkrumah et, surtout, le président guinéen Sékou Touré, qui fit construire la maison pour elle et lui accorda la nationalité guinéenne.

Activisme politique

Au centre de la maison,le salon circulaire, comme endormi.

Au centre de la maison,le salon circulaire, comme endormi. © photos : F.-X. Freland pour JA

On pénètre ensuite dans un magnifique salon circulaire, meublé d’une grande table en bois et de fauteuils de velours rouge. Sous le plafond en osier, les murs à la peinture grise et gravés de motifs géométriques sont ponctués de portraits de la diva, coiffée de son éternelle toque zouloue.

« Elle avait été expulsée d’Afrique du Sud pour son combat antiapartheid [en 1960] et s’était exilée aux États-Unis, rappelle Tibou Bah. Puis, en 1969, elle s’est mariée avec Stokely Carmichael, cofondateur des Black Panthers, et les Américains n’en ont plus voulu non plus. » Elle qui a déjà séjourné en Guinée en 1967 revient donc s’y établir avec son mari à partir de 1969. Elle y restera jusqu’en 1985, année où elle partira s’installer en Belgique, après la mort de Sékou Touré puis celle de sa propre fille, Bongi, à Conakry.

Posé sur une commode, un portrait de la diva sud-africaine, coiffée de sa toque zouloue.

On l’appelait “la citoyenne de Dalaba”. Les gens l’aimaient, car elle s’occupait des pauvres, elle offrait des vêtements, des médicaments pour l’hôpital, se souvient le préfet de la ville

Miriam Makeba a vécu des jours heureux sur la terre du Fouta, qui était devenue la sienne et qui, disait-elle, lui rappelait « les grands espaces de l’Afrique du Sud ». Les habitants de la ville n’ont pas oublié sa simplicité et sa générosité. « On l’appelait “la citoyenne de Dalaba”, se souvient le préfet de la ville, Alpha Boubacar Kaala Bah. Elle était à tous les mariages. Les gens l’aimaient, car elle s’occupait des pauvres, elle offrait des vêtements, des médicaments pour l’hôpital. »

Malgré plusieurs squats et quelques vols, la case abrite encore nombre d’objets personnels de la chanteuse. Dans la chambre, le vieux téléphone est toujours là, à côté du lit en bois sculpté. Les tiroirs sont encore pleins de coupures de journaux et de lettres adressées au couple, dont ce mot signé de Víctor Emilio Dreke Cruz, un ancien guérillero cubain proche de Fidel Castro : « Au camarade Carmichael, mes salutations révolutionnaires. »

La maison de Miriam Makeba à Dalaba, dans le Fouta-Djalon (Guinée), où elle vécut de 1969 à 1985.Disques de discours prononcés en 1968 par Stokely Carmichael, l'un des leaders des Black Panthers (que la chanteuse épousa en 1969 et avec lequel elle dû s'exiler la même année en Guinée), pour réclamer la libération de Huey Newton, cofondateur du mouvement.30 mars 2019

La maison de Miriam Makeba à Dalaba, dans le Fouta-Djalon (Guinée), où elle vécut de 1969 à 1985.Disques de discours prononcés en 1968 par Stokely Carmichael, l'un des leaders des Black Panthers (que la chanteuse épousa en 1969 et avec lequel elle dû s'exiler la même année en Guinée), pour réclamer la libération de Huey Newton, cofondateur du mouvement.30 mars 2019 © F.-X Freland pour JA


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Lieu de pélerinage

Dans la bibliothèque, on découvre leurs lectures (anglophones) : Guerre en Asie, de Noam Chomsky (sur la guerre du Vietnam), L’Ennemi, de Felix Greene (sur l’impérialisme américain), mais aussi le premier polar de Lou Cameron, des ouvrages de Tolkien et de Ken Follett, une histoire de Winnie l’Ourson…

Trente-quatre ans après son départ – et dix ans après sa mort –, l’âme de Mama Africa flotte encore dans l’air de Dalaba et dans le cœur de ses habitants. Ali Camara, étudiant vétérinaire, aime venir sur la terrasse, face à la vue panoramique : « On répète ici presque tous les jours avec mon groupe de danseurs. On a l’impression qu’elle est là, avec nous. »

Tibou Bah, lui, a payé de sa poche pour refaire le toit de tôle. Il ne désespère pas de transformer ce lieu de pèlerinage, sans réel statut, en centre culturel. Il a même pris contact avec l’ambassade d’Afrique du Sud, qui lui a finalement répondu qu’il n’y avait « pas de budget pour cela ».

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