Société

[Chronique] Pas de révolution sans les femmes !

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20:53
Fawzia Zouari

Par Fawzia Zouari

Des manifestants portent un drapeau algérien géant lors d’une manifestation à Bordj Bou Arreridj, vendredi 26 avril 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Je n’arrête pas d’entendre dire que l’Inde est en passe de devenir une grande puissance et un acteur majeur de l’économie mondiale, en plus d’être une vraie démocratie. Les experts nous alignent ses progrès technologiques, ses têtes nucléaires, ses chantiers gigantesques. Excusez-moi, je ne suis pas d’accord.

Une nation où les femmes continuent à se faire violer, à être harcelées et où elles souffrent toujours du système des castes ne peut pas être une grande nation. L’économie et le cours du dollar, ce ne sont pas mes critères à moi, pas plus que les démocraties de façade.

Ce que je retiens, ce sont les conclusions de rapports tels que celui de la Fondation Thompson Reuters, publié certes en 2011, selon lequel l’Inde est le quatrième endroit le plus dangereux au monde pour les femmes. On devrait donc juger de l’importance d’un pays à l’aune du respect accordé à ses femmes, et mettre en miroir la totalité de son budget avec le sort fait à cette moitié de sa population.

C’est comme les intellectuels. Beaucoup ne méritent pas ce nom. Ils ont de belles idées en apparence, mais leurs têtes sont pleines des pires abjections sur les filles. Ils sont capables des plus ingénieuses théories mais ne peuvent se résoudre à admettre qu’une femme ait une âme, et pas seulement un derrière.

Ils sont très forts en calcul mais peinent à démontrer que l’intelligence féminine égale la leur. J’en connais qui pérorent toute la journée sur leurs compétences et n’en reconnaissent aucune à leurs collègues féminines. Beaucoup sont des misogynes qui s’ignorent. Et ils sont partout.

Mal nécessaire

Chez les Français, par exemple. Tenez, l’écrivain et réalisateur Yann Moix, pour qui, après 50 ans, une femme ne vaut plus un clou. Et Michel Houellebecq, alors ! Un romancier qui a la plus vile conception du genre féminin sans que personne s’en émeuve. Je l’ai toujours soupçonné d’être un barbu qui s’ignore. Relisez ses bouquins.

Son apparente détestation de l’islam n’est qu’une fascination pour l’islamisme. Vous y trouverez la même idée véhiculée par les Frères musulmans : une fille, c’est fait pour coucher, on peut la consommer, de préférence très jeune ; geisha sur les bords, elle est un mal nécessaire et est à peine complémentaire de l’homme. Bref, Houellebecq, je le vois bien gérer un harem, aux yeux bridés peut-être, mais un harem quand même, avec la moue suffisante et nihiliste des califes.

Votre belle dynamique contestataire ne sera jamais une révolution si vous vous complaisez dans une société machiste ignorante du sort de ses femmes

Pourquoi j’évoque tout ça ? Parce que j’observe le cours des événements en Algérie et reste sur mes gardes. J’ai envie de dire à mes cousins algériens, votre belle dynamique contestataire ne sera jamais une révolution si vous vous complaisez dans une société machiste ignorante du sort de ses femmes ou qui y est indifférente.

Vos sorties en première ligne n’auront pas de sens si vous continuez à maintenir les filles au second rang. Si vous avez eu raison de vos gouvernants, c’est aussi grâce à elles. Car j’ai entendu les voix insidieuses qui se lèvent pour geindre, avancer que, non, ce n’est pas le moment, le dossier des femmes n’est pas à régler de toute urgence…


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Les filles, ne rentrez plus jamais dans vos foyers ! Exigez que votre peuple se conjugue au féminin

Bref, certains sont prêts à faire comme au lendemain de la guerre d’Algérie : après avoir associé les Algériennes à la libération, on les a renvoyées à leur foyer. Moi je dis, les filles, ne rentrez plus jamais ! Exigez que votre peuple se conjugue au féminin. Personne ne vous fera croire que l’Algérie aura gagné si demain elle vous maintient dans ce statut que vous assigne le code de la famille ; ce serait une infamie. En vain essaiera-t-on de vous persuader qu’on peut avancer avec une seule jambe, il n’est nul projet de société qui tienne sans votre participation active.

Mes amis, hommes algériens, démontrez que vous avez compris le sens de l’Histoire. Sans quoi, vous retomberez dans l’impasse du monde arabe et l’imposture de ces pays qui pensent avoir décroché le titre de puissance en continuant à mépriser leurs femmes. On ne peut pas, on ne pourra plus être révolutionnaire et sexiste. Cela devrait être la morale du siècle.