Politique

Crise politique au Bénin : où va Patrice Talon ?

Le chef de l’État à la sortie du bureau de vote, à Cotonou, le 28 avril.

Le chef de l’État à la sortie du bureau de vote, à Cotonou, le 28 avril. © PRÉSIDENCE DU BÉNIN

Les vives tensions postélectorales ont accentué un peu plus les résistances au style de gouvernance atypique du président. Mais ce dernier ne semble pas disposé à transiger.

Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, un jour d’avril 2016, Patrice Talon déconcerte. Qui est-il vraiment ? Un chef d’État chic et décomplexé qui dit ne vouloir faire qu’un seul mandat et rêve d’inculquer à ses compatriotes la culture du résultat et de l’efficacité ? Ou un dirigeant égocentrique, condescendant et peu scrupuleux, bien décidé à ignorer les critiques ? Les législatives du dimanche 28 avril et les violences qui ont suivi n’ont fait que renforcer les doutes engendrés par sa gouvernance atypique.

Lors de ce scrutin inédit, le président béninois est allé là où aucun de ses prédécesseurs n’avaient osé s’aventurer depuis la conférence nationale de 1990, suscitant la surprise et l’incompréhension. Les Béninois sont conscients des travers de leur démocratie. Ils savent qu’elle a été largement dévoyée par sa classe politique, mais ils demeurent attachés à ses acquis. Ils ne goûtent guère la violence et, chez eux, le vote est autant un droit qu’un devoir. Alors, le 29 avril au petit matin, ils ont eu du mal à y croire.

La veille, les élections s’étaient tenues sans aucune liste de l’opposition, toutes écartées pour ne pas avoir su se conformer à la nouvelle charte des partis politiques. Internet avait été coupé une bonne partie de la journée. Dans le Nord, des bureaux de vote avaient brûlé, un maire a été empêché de voter.


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Et puis le lundi, en fin de journée, ils ont vu l’ancien président Thomas Boni Yayi et le couple Soglo, Rosine et Nicéphore, tenir une conférence de presse. Ils les ont écoutés menacer d’écourter le mandat de Patrice Talon si celui-ci n’annulait pas les élections dans les vingt-quatre heures, proférant à son encontre des propos forts et insultants.

Excès de confiance ?

La tension par la suite est allée croissant. Le 1er mai, le domicile de Thomas Boni Yayi a été encerclé par les forces de l’ordre. Persuadés qu’il allait être arrêté, des centaines de riverains ont affronté la police. À la nuit tombée, les premiers coups de feu sont signalés. Le lendemain, l’armée est déployée, des rafales sont tirées, tuant plusieurs personnes. « Je ne veux pas une goutte de sang », avait pourtant déclaré Patrice Talon à ses collaborateurs lors d’une réunion tenue le 24 avril.

Le chef de l’État s’attendait à ce que l’élection soit mouvementée, mais, le jour du vote, les violences lui avaient paru plutôt circonscrites. Surtout, il n’avait pas semblé prendre très au sérieux l’ultimatum lancé par Yayi et les Soglo. « Pour lui, ce n’était que les vociférations d’individus frustrés, raconte un familier de la présidence. Il a été surpris de la tournure des événements. » « Il y aura un avant et un après, ajoute un observateur proche du pouvoir. Malgré toutes ses certitudes, le régime a montré une certaine vulnérabilité. On a vu que la situation pouvait lui échapper à tout moment. »

Les président béninois Patrice Talon, lors de l'émission "Face à Face", le 11 avril 2019.

Les président béninois Patrice Talon, lors de l'émission "Face à Face", le 11 avril 2019. © DR / présidence du Bénin

J’ai connu un homme intelligent et humain. Aujourd’hui, je découvre quelqu’un d’animé par la rancune

Patrice Talon a-t-il péché par excès de confiance ? Certes, depuis son élection, il est parvenu à mettre au pas une grande partie de la classe politique. Convaincu du bien-fondé de son action, il gouvernait comme bon lui semblait, et au besoin par la ruse, faisant fi du mécontentement provoqué par ses réformes.

Point de non retour

Dans les cercles du pouvoir, où on lui voue une admiration sans limites, certains s’inquiétaient de voir « le chef » se raidir, décrivant un président toujours plus exigeant avec ses collaborateurs, comme ce jour où un important ministre fut à deux doigts de perdre son poste pour avoir remis un document en retard à son patron.

« J’ai connu un homme intelligent et humain. Aujourd’hui, je découvre quelqu’un d’animé par la rancune », confie l’un de ses anciens amis. « En 2012, quand ses problèmes avec Boni Yayi ont commencé, Talon se décrivait comme courageux mais pas téméraire, se souvient Ganiou Soglo, le fils de l’ancien président béninois, qui fut très proche de Patrice Talon mais avait soutenu Sébastien Ajavon lors de la présidentielle de 2016. Maintenant qu’il est au pouvoir, il semble ne plus avoir peur de rien. Nous avons un président qui méprise tout le monde, pense tout savoir et se permet tout. »


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Mais le scénario des élections sonne comme un désaveu de cette méthode. Seul véritable enjeu du scrutin, le taux de participation (27 %, selon la Cour constitutionnelle) est le plus faible depuis 1990. La crédibilité de la future Assemblée en sera forcément entamée. La gestion de cette crise, marquée par la coupure d’internet, la mort de plusieurs manifestants et le peu de communication autour de ces événements ternissent considérablement l’image de Patrice Talon.

Patrice Talon, président de la République du Bénin, à Cotonou en 2016.

Patrice Talon, président de la République du Bénin, à Cotonou en 2016. © Youri Lenquette pour Jeune Afrique

À trop cultiver sa différence, Patrice Talon s’est aussi isolé sur la scène continentale

Compte-t-il mettre de l’eau dans son vin ? Ceux qui le connaissent en doutent. « On a atteint un point de non-retour, affirme l’un de ses visiteurs du soir. Sa marge de manœuvre est limitée. Il peut donner des gages aux uns et aux autres si on le force à entamer une médiation, mais il ne reviendra pas en arrière. Dans sa tête, les élections sont terminées. Il est passé à autre chose. »

À trop cultiver sa différence, Patrice Talon s’est aussi isolé sur la scène continentale. Mais il paraît éprouver le besoin d’être compris, ne serait-ce que par ses pairs, et il est désireux de ne pas laisser le champ libre à ses adversaires. Ceux-ci ont fait passer des messages à de nombreux chefs d’État africains. Thomas Boni Yayi est bien introduit à Brazzaville et s’est entretenu par téléphone avec Denis Sassou Nguesso. Nicéphore Soglo s’est lui rendu à Malabo, le 8 mai, pour échanger avec Teodoro Obiang Nguema Mbasogo.

Dès le 3 mai, Patrice Talon a donc envoyé ses ministres des Affaires étrangères, Aurélien Agbénonci, et de l’Intérieur, Sacca Lafia, à Brazzaville. Mais l’entretien qu’ils ont eu avec le président congolais s’est déroulé fraîchement. Agbénonci, cette fois accompagné de Pascal Koupaki, le secrétaire général de la présidence, s’est ensuite rendu à Lomé, le 7 mai, puis à Accra, le 8, et à Abidjan et à Ouagadougou, le 9.

Vers un remaniement

Nous vivons dans un romantisme démocratique qui permettait à une élite de s’enrichir

Et après ? Selon nos sources, Patrice Talon compte bien installer le nouveau Parlement le 16 mai. Il procédera ensuite à un remaniement. Dans les mois prochains, il devrait présenter un nouveau projet de réforme constitutionnelle (ses deux dernières tentatives se sont heurtées à l’hostilité des députés) qui reprendrait dans ses grandes lignes des propositions déjà formulées : amélioration de la représentation des femmes à l’Assemblée, suppression de la peine de mort, création d’une Cour des comptes et regroupement de toutes les élections. L’hypothèse de voir le mandat unique de six ans revenir sur la table n’est pas non plus à écarter, sans qu’il faille en déduire que Patrice Talon choisira de rendre son tablier dès 2021.

Dans l’entourage du chef de l’État, le virage autoritaire de ces dernières semaines semble assumé. Certains évoquent « une phase de transition politique nécessaire ». « Depuis des années, nous vivons dans un romantisme démocratique qui permettait à une élite de s’enrichir. Notre système est perverti, il faut le réformer en profondeur », explique un proche de Talon. Lors de sa campagne présidentielle, ce dernier avait séduit en assurant vouloir renforcer le poids des institutions. Force est de constater que, trois ans après son élection, il les contrôle toutes.

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