Sécurité

Mali : accusé du pire, le chef de milice Youssouf Toloba ne désarme pas

Youssouf Toloba, chef militaire du groupe armé Dan Na Ambassagou, en 2018 lors de la visite de Soumeylou Boubèye Maïga, alors Premier ministre, à Mopti. © Emmanuel DAOU Bakary

C’est une histoire banale mais emblématique des maux qui rongent le pays. L’histoire d’un homme et de son groupe armé qui, accusés des pires exactions, disent ne vouloir que défendre les Dogons.

La réponse – furieuse – de Youssouf Toloba ne s’est pas fait attendre. Au gouvernement malien qui avait prononcé la dissolution de la milice Dan Na Ambassagou, soupçonnée d’avoir tué 157 civils dans le village d’Ogossagou, le 23 mars dernier, son « chef d’état-major » a opposé une fin de non recevoir.

« La faim est pire que les balles ! L’an dernier, nous n’avons pas cultivé à cause de l’insécurité. Celle d’avant non plus. Nous nous acheminons encore vers cette situation. Mais que fait l’État ? s’est-il insurgé en langue bambara dans un message sur les réseaux sociaux. Tant que je suis en vie, le pays dogon ne sera pas réduit en esclavage ! »

Originaire de la région de Mopti, Youssouf Toloba s’est, en quelques années, imposé comme une figure incontournable du pays dogon, qui s’étend sur les cercles de Douentza, Bandiagara, Bankass et Koro, dans le centre du Mali. Teint noir brillant et fine moustache, le charismatique quinquagénaire arbore fièrement sa tenue de chasseur traditionnel lors de ses apparitions publiques.

La lutte contre les rébellions touarègues

Dans les années 1990, il a appartenu aux milices Ganda Koy et Ganda Izo, en lutte contre les rébellions touarègues. Aujourd’hui, c’est un personnage aussi craint que controversé, bien qu’il ait nié être à l’origine du massacre d’Ogossagou.

Dan Na Ambassagou est née dans une logique de suppléance de l’État, dont l’absence dans le centre du Mali a créé un vide sécuritaire depuis 2012

C’est lui qui a créé Dan Na Ambassagou en 2015. À l’époque, ce n’est qu’une association de dozos officiellement reconnue par le préfet de Bandiagara. Ces chasseurs traditionnels sont présents bien au-delà des frontières du Mali, jusqu’au Burkina, en Côte d’Ivoire et en Guinée.

« Leur mission est généralement d’assurer la protection des personnes et des biens, de la faune et de la flore. Ils connaissent les vertus thérapeutiques des plantes et ils sont réputés pour avoir des connaissances mystiques », explique Kawélé Togola, professeur d’anthropologie à l’université de Bamako. Toloba a lui-même exercé la pharmacopée traditionnelle.

« La particularité de Dan Na Ambassagou, c’est que cette association est née dans une logique de suppléance de l’État, dont l’absence dans le centre du Mali a créé un vide sécuritaire depuis 2012 », précise Kawélé Togola. Elle est vite devenue une milice au sens premier du terme, à savoir « des individus qui s’organisent entre eux pour réagir contre des violences subies et régler des comptes, et qui n’utilisent plus les armes traditionnelles des dozos ».

Amalgame meurtrier

L'une des images prises par un membre de Tabital Pulaaku dans le village d'Ogossagou, où au moins 154 civils peuls ont été massacrés dans une attaque, samedi 23 mars 2019. © DR / Tabital Pulaaku

Depuis toujours, un équilibre fragile régit la cohabitation entre les différentes communautés, souvent en rivalité pour l’accès aux ressources. Mais en 2015, dans un contexte d’assèchement du fleuve Niger et d’extension des surfaces agricoles qui a généré de nouvelles tensions entre éleveurs et agriculteurs, l’apparition des groupes jihadistes est venue envenimer la situation.

Exploitant les injustices dont les Peuls sont victimes, la katiba Macina d’Ansar Eddine – fondée par le prédicateur peul Amadou Koufa, l’un des chefs du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), lui-même originaire de la région de Mopti – a commencé à embrigader des éleveurs de cette communauté. L’amalgame « peul = jihadiste » a eu tôt fait de s’installer dans le centre du Mali, avec pour fondement historique l’islamisation passée du pays par ce groupe ethnique.


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Logiquement, Dan Na Ambassagou recrute surtout parmi les agriculteurs dogons. « Les terroristes sont dans la brousse et les hameaux des Peuls, vocifère Marcelin Guenguéré, son porte-parole. C’est de là qu’ils viennent attaquer les villages dogons ! » Les « Danas » se voient aussi comme les protecteurs des coutumes de leur peuple, remises en question par les jihadistes.

Dan Na Ambassagou dit travailler en étroite collaboration avec les populations qui la prennent totalement en charge

La milice comporte une branche politique, dirigée par Mamadou Goudienkilé, et une aile armée, emmenée par Youssouf Toloba. « Chaque chasseur possède une carte de combattant et une tenue. Nous avons une brigade dans chaque village, et des camps d’entraînement », détaille Marcelin Guenguéré. À la fin de 2018, Toloba affirmait être à la tête de 5 000 hommes (un chiffre difficile à vérifier).

Mais des questions se posent sur leur liberté de mouvement et d’action. Dan Na Ambassagou possède ses propres agents de renseignement, une « administration », et dit travailler « en étroite collaboration avec les populations qui la prennent totalement en charge ». Mais selon des sources sécuritaires, c’est surtout par la force qu’elle s’assure des soutiens : elle n’hésite pas à lancer des ultimatums aux civils, et plusieurs chefs de village ont été séquestrés.


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Attaques, pillages, vol de bétail, assassinats ciblés, blocages de points d’eau… La région de Mopti s’est enlisée dans un cercle de violences intercommunautaires, avec pour épicentre le cercle de Bankass. Le nombre de personnes déplacées y a explosé – 70 000 aujourd’hui. Entre le 1er novembre 2018 et le 22 mars 2019, la Minusma a recensé au moins 37 incidents ou attaques commis par des groupes d’autodéfense dogons ou peuls.

Mais personne n’a été jugé, et, alors que certaines exactions ont été attribuées à l’armée, aucun de ses hommes n’a été inquiété. Les militaires sont par ailleurs accusés d’avoir collaboré avec les Danas par le passé. Ce que ne dément pas Marcelin Guenguéré : « Les chasseurs ont parfois prêté main-forte aux Famas, notamment dans le cadre de l’opération antiterroriste Seno, à la fin de 2015. »

Éradication rapide

Des soldats maliens dans la région de Mopti, dans le centre du pays, en 2012. © AP/SIPA

Il faut en finir avec l’impunité et porter assistance aux victimes et aux déplacés

Sur le terrain, les responsables militaires ont prôné une éradication rapide des milices en les désarmant, en arrêtant leurs leaders et en confinant leurs hommes. Mais ils n’ont pas été entendus. Aujourd’hui, le gouvernement espère reprendre la main grâce à son Plan de sécurisation intégré des régions du centre (PSIRC), lancé en 2018.

« Nous avons renforcé le dispositif en augmentant les effectifs et en créant des postes dans les chefs-lieux d’arrondissement, surtout dans le cercle de Bankass, explique le général Sidi Alassane Touré, gouverneur de la région de Mopti. Nous luttons contre le terrorisme et organisons un DDR [désarmement, démobilisation et réintégration]. Il faut en finir avec l’impunité et porter assistance aux victimes et aux déplacés. »

Mais si plusieurs groupes d’autodéfense ont déjà inscrit leurs hommes sur les registres d’identification pour le DDR, Dan Na Ambassagou a dénoncé « des conditions non favorables » et affirmé qu’elle ne désarmerait pas. Dans un communiqué daté du 8 avril, les Danas expliquent : « Nous pensons qu’il faut d’abord désarmer les cœurs avant de désarmer les mains. »


Fini l’impunité ?

Le 25 mars, le président malien s’est rendu à Ogossagou, où plus 160 villageois avaient été tués quarante-huit heures plus tôt. © MALIAN PRESIDENCY/AFP

L’impunité prévaut depuis plusieurs années dans le centre du pays. Mais l’onde de choc qui a suivi le massacre d’Ogossagou a été telle que les autorités ont dépêché sur place une équipe d’enquêteurs.

Ceux-ci appartiennent au Pôle judiciaire de lutte contre le terrorisme, basé à Bamako. Ils resteront au moins trois mois à Mopti et s’intéresseront aussi à l’attaque perpétrée contre le village de Koulogon en janvier. Les experts de la Minusma ont, eux, rendu leur rapport préliminaire sur Ogossagou le 2 mai. Ils estiment que la tuerie pourrait être qualifiée de crime contre l’humanité.

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