Politique

RDC : Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, un mariage de raison

Première rencontre entre le Président de la République Felix Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila depuis la cérémonie de remise et reprise le 25 janvier 2019 au Palais de la Nation.

Première rencontre entre le Président de la République Felix Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila depuis la cérémonie de remise et reprise le 25 janvier 2019 au Palais de la Nation. © Présidence RDC

Tout paraissait devoir les opposer, mais voilà cent jours que Félix Tshisekedi et Joseph Kabila cohabitent. Difficile de dire qui, du président ou de son prédécesseur, est le vrai patron. Mais entre les deux hommes l’entente est cordiale. Du moins pour le moment.

Les bons jours, il faut une heure et demi de route pour franchir la cinquantaine de kilomètres d’avenues embouteillées qui séparent la cité de l’Union africaine (UA) de la ferme de Kingakati. La résidence du nouveau chef de l’État, Félix Tshisekedi, et celle de Joseph Kabila, son prédécesseur, sont situées de part et d’autre de la capitale congolaise, mais le fossé n’a rien d’insurmontable pour l’instant.

Depuis la cérémonie de passation de pouvoir, le 24 janvier, les deux têtes du nouveau pouvoir congolais (Kabila demeure le chef de la majorité parlementaire) se sont officiellement rencontrées à trois reprises : deux fois à la cité de l’UA, une autre à Kingakati. Et au moins autant loin des caméras, comme dans l’après-midi du dimanche 5 mai, à la cité de l’UA. Comme s’il fallait dissimuler à leurs militants respectifs, qui se détestent cordialement depuis près de vingt ans, une entente bien meilleure que prévue.

Convivialité

Cité de l’UA, le 17 février. Première rencontre entre Kabila et Tshisekedi (à dr.) depuis l’entrée en fonction de ce dernier. © Présidence RDC

Que se disent-ils ? Vidiye Tshimanga, le conseiller spécial du président chargé des questions stratégiques, ne confirme ni la date ni le contenu de ces entretiens, mais admet qu’ils « se rencontrent chaque fois que nécessaire afin de ne pas entrer dans des conflits contre-productifs. »

Peu de chose ont filtré, si ce n’est qu’ils seraient désormais d’accord sur le nom du futur Premier ministre, même s’ils se refusent pour l’instant à le dévoiler. Il devrait être issu du « grand Katanga » (comme la famille Kabila), mais il ne s’agira pas d’Albert Yuma, le patron de la Gécamines, l’entreprise minière nationale. Il était le premier choix de l’ex-président, mais Tshisekedi l’a récusé.

La fréquence des rendez-vous suggère en tout cas une certaine convivialité. Les résultats contradictoires des élections du 30 décembre semblaient devoir mener les deux grands vainqueurs du scrutin au bras de fer. Pour l’instant, cela prend plutôt la forme de longues et sympathiques poignées de mains.

Je suis là pour déboulonner le système dictatorial qui était en place

Tout n’est certes pas réglé entre les deux camps. Le 5 avril, au cours de sa visite à Washington, qui devait lui permettre de renforcer sa stature présidentielle, Félix Tshisekedi a notamment eu cette phrase, restée en travers de la gorge des kabilistes : « Je suis là pour déboulonner le système dictatorial qui était en place. »

Le Front commun pour le Congo (FCC, la coalition de l’ancien président) a dénoncé dans un communiqué vengeur « des attaques gratuites et accusations infondées ». Mais rien n’indique que Kabila lui-même y ait vu une déclaration de guerre. Tout au plus un coup de pression au sein de leur très feutré rapport de force. Son épouse, Olive Lembe, a même laissé filtrer, quelques semaines plus tard, une courte vidéo sur les réseaux sociaux où elle appelle à soutenir le nouveau président.

Cabinet parallèle

Le président congolais Félix Tshisekedi, à gauche, et le président sortant Joseph Kabila côte à côte lors de la cérémonie d'inauguration à Kinshasa, en République démocratique du Congo, le jeudi 24 janvier 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

Il existe pourtant un autre sujet de discorde : la composition du nouveau gouvernement. Elle doit faire l’objet d’un consensus entre le chef de l’État (qui doit le nommer officiellement) et celui de la majorité (dont il doit être l’émanation). Après cent jours de cohabitation, l’équipe n’était toujours pas arrêtée. Mais cette lenteur n’est pas nécessairement synonyme de tension.

L’équipe sortante, délestée de ses principales figures, parties siéger dans les nouvelles assemblées, a certes été nommée par Kabila, mais elle gêne peu Tshisekedi : elle se contente d’expédier les affaires courantes. Les quelques ministres encore visibles, comme Basile Olongo, à l’Intérieur, n’opposent pas de résistance à la volonté du président. Celui-ci compte même tirer parti de cette période transitoire pour nommer lui-même plusieurs hauts magistrats, au cas où le ministère de la Justice lui échapperait.

Surtout, le chef de l’État a rapidement comblé le vide gouvernemental en mettant sur pied une sorte d’équipe provisoire et parallèle au sein de son cabinet, avec des personnalités influentes telles que François Beya (sécurité), Patrick Luabeya et Bestine Kazadi (diplomatie) ou encore Michel Eboma (mines) et Jean-Claude Kabongo (investisseurs étrangers), sous l’autorité de son indispensable directeur de cabinet, Vital Kamerhe.


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En l’absence de gouvernement officiel, la nouvelle équipe ne peut certes pas disposer du budget de l’État, déjà voté. Mais qu’à cela ne tienne : elle puise dans les « fonds spéciaux », comme le Fonds de promotion de l’industrie (FPI) ou le Fonds national d’entretien routier (Foner). Elle a aussi obtenu de certaines grandes entreprises, présentes notamment dans le secteur des mines et du pétrole, le paiement d’avances sur leurs futurs impôts.

Pour ce faire, la présidence a été aidée par le ministre sortant des Finances, Henri Yav Mulang, qui connaît bien le dispositif pour l’avoir déjà largement utilisé sous Kabila. Les relations entre Tshisekedi et Yav sont d’ailleurs particulièrement fluides. Au point que Tshisekedi a un temps voulu en faire son Premier ministre – cette fois, c’est Kabila qui s’y est opposé.

Ces flux financiers aux frontières de la légalité ont permis à la présidence de rassembler de quoi financer son programme d’urgence de cent jours, chiffré à 300 millions de dollars et présenté en grande pompe à Kinshasa, le 2 mars. Celui-ci porte essentiellement sur la construction et la réhabilitation d’infrastructures. Conséquence : le territoire congolais est désormais parsemé de chantiers plus ou moins grands, de ponts, de routes ou de bacs qui sont l’incarnation visible du « changement » voulu par le président.

En quête de popularité

Pour Tshisekedi, c’est un point crucial. Car si la transparence de sa victoire demeure contestée par l’Église catholique et par son principal rival, Martin Fayulu, quoique de plus en plus isolé, le chef de l’État veut leur opposer une incontestable popularité bâtie sur des actions et des résultats. « En 2015, déjà, on se préparait à ces élections, rappelle Vidiye Tshimanga. Avec les reports, tout a été bloqué pendant quatre ans. Notre peuple ne pouvait plus attendre. Il nous fallait nous mettre au travail tout de suite. »

Mais cette dynamique, impulsée depuis la présidence, est-elle durable ? Tôt ou tard, Tshisekedi va devoir composer avec des kabilistes au sein de son gouvernement. Quant aux ressources financières, elles risquent de finir par manquer : les prix du cobalt, première ressource de l’État en 2018, ont chuté de moitié depuis l’élection. « C’est une mauvaise nouvelle, reconnaît-on à la présidence. Mais nous comptons capitaliser sur d’autres secteurs tels que l’hydroélectricité, l’or ou le chrome et le nickel. » Mais sera-t-il possible de convaincre les investisseurs de s’installer en RD Congo sans contrôler tout le pouvoir ni être en mesure de leur offrir des garanties ?

Kabila a choisi la voie de la raison et a offert au Congo sa première passation démocratique de pouvoirs, assume un conseiller de Tshisekedi

Kabila, pour l’instant, laisse libre court à l’expérience, même si Tshisekedi a tout fait pour obtenir le retour de son ennemi juré, l’opposant Moïse Katumbi. Il lui a redonné un passeport et a obtenu la levée des poursuites judiciaires contre lui, si bien que l’homme d’affaires a annoncé son retour pour le 20 mai dans son fief de Lubumbashi.

Mais ces mesures dites de décrispation, comme la libération de prisonniers politiques, la fermeture des centres de détention illégaux ou l’autorisation des manifestations, ont permis aussi de faire baisser la tension politique. Conséquence : en quelques semaines, les pressions de la rue et de la communauté internationale qui s’exerçaient contre Kabila ont presque totalement disparu.

Intérêts préservés

Dans le même temps, les intérêts fondamentaux de l’ancien président ont été préservés : lui et sa famille ont pu rester au pays, avec leur fortune. « Il a choisi la voie de la raison et a offert au Congo sa première passation démocratique de pouvoirs, assume un conseiller de Tshisekedi. Il doit y avoir une prime à la démocratie, qui ne peut être la Cour pénale internationale. »

Cependant, des pans entiers du système Kabila sont restés en place. Vingt-deux des vingt-six provinces sont dirigées par sa coalition. Kabila a d’ailleurs reçu tous les gouverneurs à Kingakati pour leur demander de collaborer avec le président. Son frère Zoé est à la tête du Tanganyika, les hommes qu’il avait placés au cœur de l’appareil sécurité sont presque tous restés en poste (à l’exception du chef des services de renseignement, Kalev Mutond, écarté), et ce jusque dans la garde républicaine, qui assure toujours la sécurité de son successeur. Quant au FCC, il est si dominant au Parlement qu’il devrait faire passer une révision de la Constitution au cours de ce mandat.


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Écrasante majorité

Cette écrasante majorité est le principal atout de Kabila, mais cela ne le rend pas invulnérable. Selon la Constitution en effet, le président peut dissoudre l’Assemblée nationale au bout d’un an en cas de « crise persistante » avec le gouvernement. Dans le camp tshisékédiste, certains travaillent sur ce scénario, qui pourrait permettre au président de reprendre la main sur l’une des deux chambres.

Mais pour se lancer dans une telle campagne, il faudrait d’abord que Cap pour le changement (Cach), la coalition du président, soit en ordre de bataille pour remporter de nouvelles élections. Et aussi être en mesure d’organiser et de financer un nouveau scrutin, alors que le dernier a coûté près de 500 millions de dollars. « On vient à peine de sortir d’une séquence électorale de quatre ans. On ne va pas se lancer dans une autre ! balaie Tshimanga. Quand est-ce qu’on travaillerait pour les Congolais ? »

Et puis Joseph Kabila dispose, lui aussi, de moyens de pression constitutionnels. Le Parlement peut, en effet, mettre en accusation le président en cas de manquement à ses fonctions, et même le démettre en cas de condamnation. Politiquement, en revanche, il serait plus délicat de s’attaquer à Tshisekedi, au moins tant qu’il est soutenu par la communauté internationale et qu’il incarne le changement. Les deux hommes ont donc, pour l’instant, tout intérêt à collaborer. Si lutte à mort il devait y avoir, elle se déroulerait selon la technique du boa, ce serpent qui n’attaque pas frontalement sa proie mais l’enserre progressivement jusqu’à l’asphyxie… Et il est encore trop tôt pour qu’il y ait un vaincu.


Couac diplomatique

Thierry Tshisekedi, un des jeunes frères du président, séjournait en Turquie début mars, accompagné de l’homme d’affaires belgo-turc Lokman Sever. Munis d’un ordre de mission de la présidence congolaise, dont l’authenticité n’a pu être vérifiée, les deux hommes ont affirmé avoir été mandatés pour organiser une visite d’État de Félix Tshisekedi en mai. Cela les a amenés à croiser le président turc, Recep Tayyip Erdogan, en marge d’un meeting à Rize (Nord), le 2 mars, ainsi que l’avait dévoilé JA (voir no 3039).

Problème : l’ambassadeur de RD Congo en Turquie n’était pas au courant du prétendu motif de leur visite. Félix Tshisekedi lui-même a été passablement irrité lorsqu’il en a pris connaissance. « Des initiatives de bonne volonté ont pu être prises par certaines personnalités, mais en aucun cas il y a eu engagement de l’État par des tiers non mandatés », précise son conseiller spécial Vidiye Tshimanga.


Jusqu’où ira la lutte anticorruption ?

Dans son fameux programme d’urgence de cent jours, Félix Tshisekedi avait annoncé la création d’une « structure de lutte contre la corruption et le blanchiment des fraudes fiscales ». Le président a bien pris des contacts avec certains profils à même de la diriger, mais elle n’est pas encore opérationnelle.

Surtout, le périmètre de ses investigations pose question. Ses enquêtes pourraient, en effet, entrer en contradiction avec l’engagement présidentiel de ne pas mener de « chasse aux sorcières » contre son prédécesseur. Dès lors, les dirigeants de cette structure auront-ils toute latitude pour enquêter sur des proches de Joseph Kabila soupçonnés de malversations ? Pourront-ils travailler efficacement alors que le gouvernement sera partiellement contrôlé par ce même Kabila ?

Il est donc probable que la présidence passe l’éponge sur les violations passées et se concentre sur le présent et l’avenir. Félix Tshisekedi a ainsi fait suspendre le ministre des Affaires foncières, Lumeya Dhu Malegi, pour avoir outrepassé ses pouvoirs. Il entend aussi faire signer à chacun des futurs ministres et mandataires de l’État – issus de son camp comme de celui de Kabila – un code de bonne conduite avant leur entrée en fonction. Cela pourrait constituer une base pour d’éventuelles sanctions.

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