Politique

Algérie : la révolution dans une impasse ?

Une manifestante à Alger, le 3 mai.

Une manifestante à Alger, le 3 mai. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Le mouvement de contestation populaire ne faiblit pas mais peine à faire émerger des représentants, tandis que le chef d’état-major de l’armée est à la manœuvre pour tenter de garder la main.

C’est un mot qui pourrait un jour entrer dans le dictionnaire : « vendredire ». Verbe intransitif, il désigne l’action de manifester pacifiquement et joyeusement un vendredi pour exiger la fin d’un régime politique. Il a été créé – évidemment ! – par les Algériens, qui ont obtenu, en « vendredisant » semaine après semaine, la démission du président Abdelaziz Bouteflika.

Au douzième vendredi de protestation, l’immense mouvement populaire ne montre aucun signe de faiblesse. Démentis, ceux qui pensaient que l’usure, l’essoufflement, la lassitude ou le mois de ramadan y mettraient fin. Les manifestants ne désarment pas et déclinent les mêmes revendications : la fin du système, le départ du chef de l’État par intérim, Abdelkader Bensalah, la démission du gouvernement de Noureddine Bédoui ainsi que le rejet de l’élection présidentielle prévue le 4 juillet. La nouvelle démonstration de force du vendredi 10 mai en dit long sur la détermination des Algériens à reprendre en main leur destin. Et met aussi en lumière l’impasse politique dans laquelle le pays s’est engagé.


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Trois mois après le début de cette révolution, un peu plus d’un mois après le retrait d’Abdelaziz Bouteflika, les positions sont figées. Chaque camp a son agenda politique et sa propre feuille de route. On disait que la fin de règne de Bouteflika serait compliquée, sa succession l’est davantage encore.

Symbole de cette crise : l’inaudible Abdelkader Bensalah, ancien président du Sénat et ancien président de l’Assemblée nationale. Désigné pour assurer l’intérim quatre-vingt-dix jours, ce septuagénaire sans aspérités semble prêcher dans le désert depuis sa désignation à El-Mouradia. Rejeté par la rue, qui le tient pour un résidu du système – l’homme a traversé sans encombre les vingt ans de règne de Bouteflika – , le chef de l’État donne la nette impression de ramer à contre-courant de la révolution.

Bensalah ridiculisé

Bensalah constitue aujourd’hui l’un des nœuds de cet inextricable imbroglio. Le 22 avril, premier couac. Sa conférence nationale pour la préparation et l’organisation du scrutin présidentiel n’attire qu’une poignée de personnes au Palais des nations du Club des pins. Bensalah lui-même n’a pas jugé utile de prendre part aux travaux. Un comble ! Quinze jours plus tard, le discours dans lequel il réitère son appel à un dialogue « intelligent, constructif et de bonne foi » ainsi que le maintien de la présidentielle du 4 juillet est rejeté par l’opposition.


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En bloc, et dans le détail. Sur les réseaux sociaux, baromètre 2.0 de l’opinion publique, Bensalah est raillé et ridiculisé. Mérité, à en croire un opposant : « Comment voulez-vous qu’il arrive à convaincre qui que ce soit de sa bonne foi alors qu’il tremble comme une feuille avant de prononcer son discours devant les caméras ? » Abdelkader Bensalah disqualifié, reste Ahmed Gaïd Salah, dit AGS.

Grand ordonnateur de l’après-­Bouteflika, le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée possède lui aussi son agenda. Officiellement, il appuie l’idée de cette présidentielle plus qu’improbable. Tout en réaffirmant à l’envi le soutien de l’institution militaire aux revendications du peuple. « Le report de l’élection ne le dérange pas tant que ça, glisse une source au sein de l’armée. Cela lui permet de garder la main le plus longtemps possible en étant le seul vrai chef. » En attendant, son quotidien se résume à deux mots : purge et justice.

Chasse aux sorcières

Dans un passé très récent, le généralissime était un partisan inconditionnel de l’ancien chef de l’État. Mais depuis la retraite de ce dernier, AGS s’est lancé dans une chasse aux sorcières qui promet de n’épargner aucun membre de la galaxie Bouteflika.

Après les hommes d’affaires, dont les deux premières fortunes du pays, Ali Haddad et Issad Rebrab, Gaïd Salah s’est attaqué directement au cercle le plus proche du vieux raïs en ordonnant l’incarcération de son frère cadet Saïd et de deux anciens chefs des services d’intelligence, les généraux Mohamed Mediène, dit Toufik, et Athmane Tartag, alias Bachir, ainsi que celle de Louisa Hanoune, porte-parole du Parti des travailleurs. En « battle dress », comme pour signifier qu’il est « en guerre », il donne le tempo des enquêtes lors de ses visites sur le terrain.

Les Algériens se rassemblent lors d'une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019.

Les Algériens se rassemblent lors d'une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Dossiers lourds de corruption

Le 30 avril, à Constantine, sa charge est lourde : « Concernant la poursuite en justice de tous ceux impliqués dans le pillage du denier public et la dilapidation des richesses du pays […], je voudrais indiquer que les services du ministère de la Défense nationale détiennent des informations avérées concernant plusieurs dossiers lourds de corruption dont je me suis enquis personnellement, qui dévoilent des faits de spoliation des fonds publics avec des chiffres et des montants faramineux. »

La liste des pensionnaires de la prison d’El Harrach devrait donc s’allonger dans les prochaines semaines. D’autres hommes d’affaires, anciens ministres, parlementaires ou affidés du cercle présidentiel déchu sont dans le collimateur. « Des instructions ont été données aux responsables des établissements pénitentiaires du centre du pays pour préparer des cellules afin d’accueillir de nouveaux prévenus », confie une source sécuritaire.


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En livrant au peuple le scalp d’anciens responsables, AGS espère convaincre de sa volonté de démanteler l’ordre ancien. Et inspirer la peur. Qu’importe si la purge à grande échelle paralyse l’économie alors que de sérieuses difficultés financières se profilent à l’horizon. D’ici à deux ans, à en croire les experts. « Il s’en fiche complètement », assure un proche.

Sensible aux flatteries, le chef d’état-major apprécie particulièrement, indique notre source, que le pays soit suspendu à ses discours hebdomadaires. S’il ressasse comme un mantra l’impératif et les vertus du dialogue, il ne voit pas pour autant d’un bon œil une période de transition consensuelle, dont le prérequis est le départ de Bensalah et celui du gouvernement de Bédoui. Le dernier éditorial d’El Djeïch, revue officielle de l’armée, qualifie même les partisans de la transition de « comploteurs ». Comme un air de contre-révolution…

Le président algérien par intérim, Abdelkader Bensalah.

Le président algérien par intérim, Abdelkader Bensalah. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Seuls le président et le Conseil constitutionnel sont habilités à interpréter la Constitution. En aucun cas l’armée, grince un juriste

Le refus d’AGS d’aller rapidement vers une transition négociée traduit la volonté de l’armée de conserver l’influence dont elle jouit depuis 1962. Or de nouvelles institutions et l’élection d’un nouveau président sont perçues par la grande muette comme une menace, car elle pourrait se voir intimer l’ordre de retourner dans les casernes. D’où le rejet catégorique d’une IIe République.

Dans ses discours, le chef d’état-major se prévaut de l’article 28 de la Constitution pour justifier son implication soutenue. L’alinéa 2 dispose que « l’Armée nationale populaire a pour mission permanente la sauvegarde de l’indépendance nationale et la défense de la souveraineté nationale. » L’institution militaire en déduit qu’elle dispose de larges prérogatives, comme celle de lutter contre la corruption et la dilapidation des deniers publics au nom de ces concepts d’indépendance et de souveraineté. « Seuls le président et le Conseil constitutionnel sont habilités à interpréter la Constitution. En aucun cas l’armée », grince un juriste.

Inévitable transition

Le chef d’état-major dispose, il est vrai, d’un avantage tactique. L’incapacité du mouvement à faire émerger des représentants officiels à même de parler en son nom et de porter ses revendications – même si certaines figures, comme les avocats Mustapha Bouchachi et Zoubida Assoul, tiennent le haut du pavé – ralentit la sortie de crise. Une transition consensuelle est pourtant inévitable tant l’agenda officiel – l’organisation d’une présidentielle le 4 juillet – semble intenable. L’ampleur de la colère et l’absence de candidats jugés crédibles rendent même hasardeuse la tenue d’un scrutin dans six mois, lequel pourrait donner lieu à des débordements. « La seule inconnue, c’est la date à laquelle sera annoncé le report », ironise un fin connaisseur du sérail.

La durée, les objectifs et les modalités de la transition ne sont pas clairement établis, de même que les personnalités susceptibles de la conduire. Il faut trouver le mouton à cinq pattes, celui qui contenterait aussi bien le pouvoir, la rue que l’opposition. Le nom d’Ahmed Taleb Ibrahimi, l’ancien ministre des Affaires étrangères, a été avancé pour présider une instance de transition.

Joint par JA, l’intéressé a formellement démenti la moindre volonté de jouer un rôle. Mais l’idée n’en a pas moins provoqué une levée de boucliers qui dit toute la difficulté de parvenir à un consensus. Alors que la révolution patine, les Algériens, eux, sont résolus à poursuivre leurs marches. Vendredire, encore et encore, pour obtenir la fin du système.


25 mai

C’est la date limite de dépôt des candidatures pour la présidentielle du 4 juillet, soit quarante-cinq jours après la convocation du corps électoral. En théorie, la liste des candidatures validées doit être connue au plus tard le 31 mai. En théorie seulement, car la rue continue à réclamer le report de la présidentielle.

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