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Littérature : José Eduardo Agualusa interroge le pouvoir des rêves pour connaître l’histoire de l’Angola

José Eduardo Agualusa, auteur de « La Société des rêveurs involontaires »

José Eduardo Agualusa, auteur de « La Société des rêveurs involontaires » © Leonardo Cendamo/Leemage

Porté par des personnages insolites, le nouveau roman de José Eduardo Agualusa, « La Société des rêveurs involontaires », est un récit sur les utopies collectives qui fait directement écho à l’actualité politique angolaise.

« C’est à cause de ce livre que dos Santos a quitté le pouvoir, non ? » ironise José Eduardo Agualusa, béret vissé sur la tête, regard pétillant et sourire serein. Son nouveau roman, le huitième à être traduit en français, relate le réveil d’un peuple jusque-là muselé par la peur et traumatisé par les guerres civiles. « La Société des rêveurs involontaires est un livre sur le pouvoir des rêves et des utopies collectives. Quand tu rêves ensemble, tu peux transformer le monde. » Écrit avant le départ de dos Santos, fin 2018, en poste depuis près de quarante ans, il s’inspire des révoltes pacifiques menées par le rappeur Luaty Beirão.

Le roman lui est dédié, ainsi qu’à « tous les jeunes rêveurs angolais ». Il se nourrit aussi des idéaux de l’auteur, qui, s’il n’a jamais été un exilé politique, a dû choisir entre se taire en Angola ou quitter le pays pour conserver une parole libre. La chute de dos Santos était donc prévisible ?

« Je l’ai écrit à plusieurs reprises, son pouvoir était faible, il était très isolé. Le plus grand mystère est qu’un homme comme lui ait pu rester quarante ans au pouvoir », poursuit celui qui, après des études d’agronomie, s’est tourné vers l’écriture. Il contribue depuis plus de trente ans à des journaux, notamment au Portugal et au Brésil, où il a vécu, avant de s’installer sur l’île de Mozambique.

Une œuvre d’art te questionne, te gêne, peut t’inquiéter

« Tout art est politique »

Aujourd’hui, José Eduardo Agualusa, qui est né à Huambo, prépare un retour apaisé en Angola : « Tout est différent, il y a moins de peur. La peur est une chose terrible. Parfois, quand j’étais dans un restaurant, des gens en sortaient de crainte d’être vus avec moi, se souvient-il. Aujourd’hui tout le monde me demande quand je reviens. L’Angola n’est pas encore une démocratie pleine, il n’y a pas, par exemple, d’élections locales, mais il y a l’espoir qu’il le devienne. Ça change tout. » Au début d’avril, Agualusa participait à plusieurs rencontres autour de La Société des rêveurs involontaires, dont un atelier, à l’université de Luanda, sur « écrire à partir des rêves ».

Dans ce nouveau roman choral, la jeune femme qui mène la révolte est proche du pouvoir en place, par sa mère, et des artistes démocrates, par son père. Dans le récit, ce dernier camp n’échappe pas à la critique de « complaisance bourgeoise », cédant à la « lâcheté » et au « conformisme ».

« C’est une réalité. On a constaté une vraie rupture générationnelle. J’étais parmi les plus vieux artistes à leurs côtés », témoigne Agualusa, la soixantaine approchante, non sans rappeler que les mouvements de libération face à la domination coloniale portugaise ont été menés par ses aînés, écrivains et poètes. Alors pour lui, pas de doute : « Tout art est politique, parce qu’il a, en soi, un désir de transformation. Sinon c’est du divertissement. Une œuvre d’art te questionne, te gêne, peut t’inquiéter. »

Interroger le réel

Plonger dans l’œuvre de José Eduardo Agualusa, c’est accepter de se laisser guider, dans un dédale de personnages souvent insolites, par cette part de merveilleux et de rêves qui éclairent le réel et l’interrogent.

Suivez alors un gecko, réincarnation de Borges dans Le Marchand de passé, un ancien guérillero qui se balade dans les rêves des autres, et une photographe qui capture ses songes dans La Société des rêveurs involontaires, un chien nommé Fantôme dans La Théorie générale de l’oubli, des funambules marchant au-dessus des mers dans Le Peuple de la brume, l’album jeunesse écrit avec deux de ses trois enfants… Ensemble, ils permettent d’accéder au fil des œuvres d’Agualusa à une fresque documentée et critique de l’histoire politique de l’Angola depuis le XVIe siècle.

« Écrire est la façon que j’ai trouvée pour mieux connaître l’histoire de l’Angola et comprendre ma place dans ce pays. Ce n’est pas possible de saisir le présent sans plonger dans la création du pays. » Trente ans après son premier roman, A Conjura, écrit en pleine guerre civile, l’œuvre d’Agualusa embrasse, en plus d’une vingtaine de livres, cinq siècles d’histoire, passant au crible l’époque coloniale, les mouvements indépendantistes, les guerres civiles et les enjeux contemporains. Se connaît-il mieux ? « C’est un processus d’apprentissage. En tout cas, je comprends mieux l’Angola et suis en paix avec moi-même. »

Durant la guerre d'indépendance de l'Angola.

Durant la guerre d'indépendance de l'Angola. © Capture écran/YouTube/Angola Documentários
/Ina

Les jeunes commencent à utiliser le portugais de l’Angola, des mots entrent dans le dictionnaire au Portugal

Est-il perçu comme un écrivain blanc ? « La société angolaise est très complexe. Il n’y a pas de “Blancs ethniques”, comme en Afrique du Sud. Les Blancs, ou les personnes considérées comme tels par certains, (je ne sais pas ce qu’est un “Blanc”) font partie de ce large groupe urbain qui parle portugais comme langue maternelle. Ceux qui, en Angola, sont considérés comme Blancs seraient définis comme Noirs aux États-Unis. Je suis un Angolais de langue portugaise. Je ne me pense pas comme “un Blanc” angolais. Je suis angolais », explique-t-il dans un français maîtrisé, appris enfant aux côtés de sa mère, professeure de français et de littérature francophone.

Angolais nomade par obligation depuis des années, Agualusa a nourri son œuvre de ses itinérances. Du Portugal au Brésil, du Mozambique à l’Angola, quid d’une identité lusophone ? « Elle est en construction. Nous vivons un moment extraordinaire de circulations des personnes et de la pensée », affirme-t-il, prenant pour exemple le succès de la musique angolaise au Portugal. « Les jeunes commencent à utiliser le portugais de l’Angola, des mots entrent dans le dictionnaire au Portugal. »

Une véritable dynamique horizontale et non le fruit d’un impérialisme colonial à la française, selon lui. Les phénomènes migratoires illustrent cela : « Beaucoup de Portugais partent travailler en Angola, tandis que de riches Angolais investissent au Portugal. » Mouvement inverse toutefois pour les écrivains. « Pour avoir de bons écrivains, il faut investir dans l’enseignement de la langue, dans les bibliothèques, etc. Ça n’a pas été le cas en Angola. Beaucoup d’auteurs surgissent au Portugal. Kalaf Epalanga, par exemple, leader d’un groupe de kuduro à Lisbonne, qui vit aujourd’hui à Berlin, publie un roman que j’aime beaucoup, Quelques Blancs savent danser ».


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Rires, magie et poésie

Auteur prolifique, Agualusa sort aussi un nouveau livre, avec le « frère » Mia Couto, et prépare un roman : un huis clos insulaire, pendant un festival littéraire, sur l’île de Mozambique, où se retrouvent coincés plusieurs dizaines d’écrivains africains. « Et Mia Couto sera l’un des personnages », confie-t-il. Agualusa sourit de ces confusions qu’il provoque entre réel et fiction, entre rêve et normalité, entre insolite et prosaïque, entre vie et mort, entre les territoires aussi, tout en contant les histoires qu’il collecte dans son quotidien.

« La réalité est beaucoup plus intéressante que nos histoires. Toujours la réalité nous dépasse. Mon travail est de couper un peu les ailes de la réalité pour la rendre crédible. » « Toute littérature est assaut contre la frontière », écrivait Kafka : les romans d’Agualusa l’illustrent pleinement. Sous forme de contes, de nouvelles, de romans, de pièces de théâtre, ils naviguent entre rêves, rire et de poésie. « La poésie est mon combustible. Elle est le plus transgressif, irrévérencieux et indomptable de tous les arts. Je crois en ses propriétés magiques », souligne Agualusa en citant Senghor, Pessoa, Borges, Ruy Duarte de Carvalho et Ana Paula Tavares.

Souvenons-nous que rêver, c’est aller à la recherche de nous-mêmes

Sous nos yeux, au fil de l’échange, l’auteur dessine un labyrinthe que l’on peut interpréter comme une métaphore de sa littérature ; accepter de déambuler et de se perdre pour mieux, finalement, se retrouver. « J’écris pour comprendre l’autre, toujours. » Embrasser l’humanité, la singularité et le commun, et se réapproprier en permanence le droit de rêver. Agualusa, qui reconnaît cultiver « l’intranquillité dans la tranquillité », a choisi Pessoa en exergue de La Société des rêveurs involontaires : « Souvenons-nous que rêver, c’est aller à la recherche de nous-mêmes. »


Mia Couto (à g.) et José Eduardo Agualusa.

Mia Couto (à g.) et José Eduardo Agualusa. © Philippe Matsas/Opale/Leemage

José et Mia

Véritables stars de la littérature africaine lusophone, avec des œuvres traduites dans une dizaine de langues, l’Angolais José Eduardo Agualusa et le Mozambicain Mia Couto apparaissent régulièrement ensemble, comme ce fut le cas dernièrement lors d’une vidéo réalisée conjointement à propos de la situation politique au Brésil. Ils partagent la plume depuis longtemps, questionnant l’histoire de leurs pays respectifs et leur empreinte sur le monde actuel. Après deux pièces de théâtre publiées, Il pleut des amours dans la rue du meurtrier et La Boîte noire, ils sortent aujourd’hui un recueil de nouvelles, publié au Brésil, Le Terroriste élégant.

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