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Cet article est issu du dossier «Guinée : l'année de tous les paris»

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Économie

Guinée : une croissance soutenue malgré des fragilités

Le chantier du complexe hydroélectrique de Souapiti, en Guinée; qui sera entièrement opérationnel en 2020. © DR

Relance du secteur minier, reprise des investissements étrangers, mise à niveau des capacités énergétiques… Le pays connaît son plus fort cycle de croissance depuis l’indépendance. Mais beaucoup reste à faire pour diversifier les activités et améliorer le quotidien.

La Guinée se transforme vite sous la férule d’un président entreprenant qui a lancé des chantiers tous azimuts. Conakry change de visage. La route nationale 1 est en cours de réhabilitation. L’anacarde et le riz prospèrent dans les champs. L’électricité se fait un peu moins rare. Les engins s’activent pour construire les barrages, les ports et les voies ferrées nécessités par l’extension des mines et l’ouverture de raffineries de bauxite.

Cette frénésie a des conséquences très positives, à commencer par une croissance que le FMI voit se maintenir autour de 6 % en 2019 et en 2020, notamment parce que les exportations de bauxite ont triplé en quatre ans et promettent de poursuivre sur cette lancée. Le budget de l’État s’achemine vers un excédent primaire, c’est-à-dire qu’il dégagera à la fin de cette année un excédent avant paiement des intérêts et des remboursements de la dette. Après avoir culminé à 45,6 % du PIB, celle-ci adoptera une pente descendante en 2020. Les réserves en devises devraient augmenter à 3,5 mois d’importations.

Inflation et déficit

Deux indicateurs sont moins favorables. L’inflation demeure supérieure à 8 % par an. Et le déficit du compte courant reste important : en 2018, les exportations ont progressé de 9,8 %, mais les importations ont bondi de 22,7 % en raison des arrivées massives de matériaux et d’équipements pour les nombreux chantiers.

Les réformes engagées par le gouvernement ont contribué à ces résultats globalement satisfaisants. Ainsi en est-il de la réduction des subventions aux carburants et à l’électricité, n’en déplaise aux manifestants qui ont fortement contesté, en 2018, une augmentation des prix à la pompe en rapport avec celle du prix mondial du baril de pétrole. La décentralisation semble en bonne voie depuis que l’exécutif a décidé de lui affecter 15 % des recettes minières.


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Développement local

Cet argent a commencé à arriver à l’Agence nationale de financement des collectivités (Anafic), et les communes peuvent espérer profiter bientôt de cette manne, qui pourrait dépasser les 60 millions de dollars par an et qui sera grossie par des apports de la Banque mondiale (40 millions de dollars) ainsi que de l’Agence française de développement (10 millions d’euros sur quatre ans). Une façon de faire enfin profiter concrètement les populations des retombées de l’exploitation de leur sous-sol.

La frénésie de chantiers comporte toutefois des inconvénients, car l’administration, trop faible, peine à suivre le rythme. Faire vite suppose de se tourner vers des bailleurs de fonds moins regardants et, surtout, plus chers que les institutions multilatérales. Aussi le FMI a-t-il froncé les sourcils devant le prêt de 1,2 milliard de dollars accordé par l’Eximbank chinoise pour le barrage de Souapiti.

Faire vite, c’est choisir de se mettre dans une situation de dépendance envers la Chine, qui est le premier acheteur des minerais guinéens et qui bâtit barrages, routes, ports à tour de bras. Faire vite, c’est aussi malmener les populations, priées de déguerpir devant les chantiers et d’accepter un bouleversement brutal de leur mode de vie.

La « malédiction des matières premières »

Faire vite, c’est mal maîtriser ses investissements. En mars, le FMI a publié une « évaluation » qui qualifie la gestion des investissements publics guinéens de « peu efficiente » en matière de partenariats public-privé (PPP). « La Guinée a récemment signé une vingtaine de contrats PPP par entente directe, alors que leur encadrement institutionnel n’est pas finalisé, ce qui constitue des sources de risques financiers potentiels qui, par ailleurs, ne sont pas évalués », souligne le FMI. Et d’ajouter : « La plupart des grands projets financés sur ressources propres dans les budgets 2017 et 2018 n’ont pas fait l’objet d’évaluations économiques et financières, et leur sélection n’est pas rigoureuse. »

Faire vite, c’est privilégier le plus facile, c’est-à-dire les mines, éloignant par là la perspective d’une diversification de l’économie guinéenne et aggravant le risque de ce que l’on appelle la « malédiction des matières premières ». On comprend qu’Alpha Condé multiplie les contrats bénéfiques pour les finances publiques et privilégie la transformation sur place de ces matières premières : l’exportation de la bauxite transformée en alumine rapporte entre dix et quarante fois plus, selon les périodes, que celle du minerai brut.

Mais la Guinée risque de dépendre de plus en plus des mouvements erratiques du cours mondial de l’aluminium – ou de celui du fer, si l’exploitation de l’énorme gisement de Simandou se concrétise un jour.


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À titre d’exemple, les sommes promises pour développer une agriculture qui fait vivre 80 % des 14 millions de Guinéens sont infimes en comparaison des milliards de dollars requis pour une mine ou une raffinerie. Des installations exigeantes en capitaux et en technologies mais procurant peu d’emplois – et surtout peu d’emplois à forte valeur ajoutée, faute de compétences sur le marché du travail local.

Le FMI ne tient pas rigueur à la Guinée de ses fragilités. En décembre 2018, il a débloqué en sa faveur les 23,9 millions de dollars de la deuxième tranche de son appui triennal de 71,6 millions, permettant aux bailleurs de fonds multi­latéraux et bilatéraux de poursuivre leur aide vigoureuse en faveur d’un pays martyrisé par des décennies de dictature et de gestion aberrante.

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