Défense

Tunisie, nid d’espions ?

Le ministère de l’Intérieur, à Tunis. © Nicolas Fauqué

Arrestation mystérieuse d’un expert onusien, rumeurs insistantes de trafic d’armes, jeu trouble des factions libyennes, infiltration d’agents étrangers… C’est un vrai polar qui est en train de se jouer dans la capitale, sur fond de paranoïa galopante. JA a mené l’enquête.

C’est un appareil en vente libre, un tracker d’avions RTL-SDR, composé d’une antenne et d’une clé USB, que des applications grand public imitent aussi sur de simples téléphones portables. Il permet de suivre les itinéraires de vols commerciaux. Serait-ce cette seule pièce à conviction, retrouvée chez lui, qui a été retenue par la justice tunisienne pour justifier la détention de Moncef Kartas pour espionnage, comme l’affirme sa défense ?

Ce Germano-Tunisien est un expert officiellement mandaté en 2016 par l’ONU pour enquêter sur les violations de l’embargo sur la vente d’armes à la Libye. Ses collaborateurs, triés sur le volet, avaient été nommés par le secrétaire général de l’ONU en personne et devaient participer à la rédaction d’un rapport en juin. L’arrestation de Kartas a bouleversé cet agenda.


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Placé sous mandat de dépôt le 11 avril après une interpellation théâtrale à son arrivée à l’aéroport de Tunis – une dizaine d’agents des services de sécurité étaient venus le cueillir au pied de l’avion – , Moncef Kartas attend toujours son procès dans sa cellule de la prison de la Mornaguia. Accusé de « trahison » et d’« intelligence avec une puissance étrangère » (non spécifiée), il encourt la peine capitale, heureusement pour lui non appliquée en Tunisie.

De la mise en cause des activités de la société de sécurité qu’il avait parallèlement cofondée au rôle d’un deuxième homme également arrêté, les rumeurs vont bon train. Mais plusieurs pièces manquent au puzzle. Les versions des autorités et des Nations unies divergent du tout au tout, tout comme les informations de la défense et du parquet. « Très préoccupée », l’ONU demande la libération du chercheur, assurant que la levée de son immunité est illégale.

« Des fuites mal intentionnées »

Le début de l’enquête judiciaire remonte à décembre. L’homme ne semble avoir auparavant éveillé aucun soupçon. Entré depuis à plusieurs reprises – selon sa défense – sur le territoire tunisien, il avait même formé deux ans plus tôt des membres du ministère de l’Intérieur. Le genre de mission pour laquelle il faut montrer patte blanche, assurent des experts. Une pétition signée par une centaine de soutiens souligne que l’affaire « soulève de graves questions concernant l’État de droit ». Barbouzeries ou bourde des autorités, seule l’enquête le dira. Mais si Moncef Kartas est innocenté, sa réputation tout comme l’image de la Tunisie auront été sérieusement écornées.

Des analystes vont plus loin. Et voient dans l’arrestation du chercheur le retour d’une rhétorique autoritaire. Signe du climat de paranoïa qui entoure ce dossier, tous nos interlocuteurs n’ont accepté de parler que sous le couvert de l’anonymat. D’autant que d’autres cas ont été portés sur la place publique. Le 10 avril, deux embarcations sont escortées jusqu’à Djerba par des gardes-frontières. La même semaine, un convoi diplomatique venant de Libye est stoppé à Ras Jdir, principal point de passage vers la Tunisie.

C’est très ‘ancien régime’, décrypte un spécialiste. Tout est noir ou blanc, la méfiance envers les étrangers structure profondément le discours

Le ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi, évoque des « groupes armés ayant tenté de s’introduire » sur le territoire tunisien, obligeant les chancelleries européennes et française à révéler qu’elles avaient rapatrié leur personnel de sécurité en raison de l’offensive du maréchal Haftar vers l’ouest. Celui du corps européen de formation des gardes-frontières libyens via les embarcations djerbiennes, celui de l’ambassadrice de France à Tripoli via Ras Jdir. Chaque fois, assurent les chancelleries, les autorités tunisiennes avaient été prévenues.

« C’était des fuites mal intentionnées », dénonce un sécuritaire européen. « Ils ont voulu se faire mousser sur le dos des étrangers avec une rhétorique anticolonialiste pour montrer qu’ils gardent les frontières », peste un autre. Outre des visées internes, ce discours pourrait servir d’avertissement à des forces influentes en Libye. Reste que le climat de suspicion est à son comble. « Vol au-dessus d’un nid d’espions », titre, le 24 avril, Le Quotidien, citant le député Zouhaïer Maghzaoui, du Mouvement du peuple : « Des parties étrangères ne cherchent qu’à déstabiliser notre pays. » « C’est très “ancien régime”, décrypte un spécialiste. Tout est noir ou blanc, la méfiance envers les étrangers structure profondément le discours. »

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres (à g.), a plaidé la cause de Moncef Kartas auprès de Youssef Chahed, à Tunis,  le 30 mars. © ONU

Un renseignement affaibli

Le renseignement a historiquement mauvaise presse en Tunisie car il est associé aux années de flicage et de répression des opposants sous Ben Ali. Au lendemain de la révolution, les services sont restructurés. « On s’est séparés de personnes très qualifiées avant de dissoudre entièrement la Direction de la sûreté de l’État », regrette Badra Gaaloul, très controversée présidente du Centre international des études stratégiques sécuritaires et militaires. Dès mars 2011 , 42 hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur ont été mis en retraite anticipée. L’objectif officiel était d’abolir la police politique. Mais en 2013, les assassinats de deux figures de gauche, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, marquent les esprits.

« Comment expliquer que la Tunisie, que la décennie noire en Algérie n’avait pas touchée, ait été en proie, dès 2011, au terrorisme et à l’intelligence étrangère ? » s’étrangle Gaaloul. Pourtant, bien avant la révolution, l’appareil répressif avait montré des failles : incursion islamiste à Tamerza en 1995, attentat contre la synagogue de Djerba en 2002, affrontements avec les jihadistes de Soliman en 2007.


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Pour le chercheur Flavien Bourrat, l’architecture générale des services de sécurité et de renseignement tunisiens n’a pas été modifiée malgré les limogeages postrévolution. Le problème serait ailleurs, à en croire la députée Fatma Mseddi, de Nidaa Tounes. « À son arrivée au pouvoir, Ennahdha a recruté de nouveaux fonctionnaires non pour leurs compétences mais sur la base d’affinités politiques », martèle l’élue, qui accuse la formation islamiste d’avoir voulu faciliter le départ de combattants tunisiens vers des zones de conflit. « La Tunisie est devenue très perméable, et l’espionnage s’y est intensifié », conclut-elle.

Installé en France depuis fin 2017 et demandeur d’asile, Haykel Dkhil est l’un des rares anciens du ministère de l’Intérieur à accepter d’évoquer ses années au cœur de l’appareil d’État. L’homme fait l’objet de plaintes en diffamation. Et accuse lui aussi les islamistes : « Pendant plus de deux ans, il n’y avait ni surveillance systématique des agents étrangers ni notes d’écoutes. Les politiques bloquaient notre travail. » Un affaiblissement qui aurait laissé le champ libre, selon lui, à des espions algériens, libyens, saoudiens, émiratis, qataris et égyptiens. Il assure en avoir pisté avant son départ de Tunisie. Et soupçonne l’implication d’agents algériens dans l’assassinat de Chokri Belaïd. Une théorie soutenue par une partie de la défense du défunt. Mais jamais prouvée à ce jour.

Base arrière

« Nos services ont repris le contrôle après les hésitations de 2011 », balaie une source ministérielle. Un indicateur de l’Intérieur, en poste dans une ville côtière, lève le voile sur les mécanismes de surveillance. « Nous nous concentrons sur les étrangers et leurs activités, explique-t-il. Surtout s’ils rencontrent des politiques ou des associations. » « Les étrangers sont moins visibles que chez nos voisins, parce que n’importe qui peut se mêler aux touristes, y compris des agents », reconnaît un haut gradé.

Le pays est ainsi devenu un lieu de rencontre des acteurs du conflit en Libye. Car malgré l’interdiction qui leur est faite, depuis novembre 2014, de mener des activités politiques sur le sol tunisien sans autorisation préalable, les différentes factions libyennes continuent de se retrouver dans les hôtels du pays. Les règlements de comptes entre milices sont particulièrement craints par le renseignement militaire.

La Tunisie est désormais à l’Afrique du Nord et au Sahel ce qu’est le Liban au Moyen-Orient : un lieu d’où on surveille ses intérêts dans les pays voisins

Badra Gaaloul enfonce le clou : « La Tunisie est désormais à l’Afrique du Nord et au Sahel ce qu’est le Liban au Moyen-Orient : un lieu d’où on surveille ses intérêts dans les pays voisins. » Les principales agences de renseignement (CIA, DGSE, ANSE, Mossad, MI6) y ont de fait des antennes. « La Tunisie a largement ouvert ses portes à des puissances étrangères, du Qatar à la Turquie. Il est tout à fait plausible qu’elle soit devenue une base arrière pour surveiller l’Algérie », ajoute Akram Kharief, spécialiste algérien des questions de défense.

« C’est agaçant ces discours suspicieux et complotistes », s’emporte un responsable sécuritaire européen. « Tout cela relève de fantasmes, évacue une source ministérielle tunisienne. Dans toutes les capitales, on parle d’espionnage ! » D’autant que le pays n’est pas si difficile à contrôler, caméras et brigades mobiles surveillant désormais les frontières. « La Tunisie a pu servir de base de repli pour des jihadistes, et la crainte de voir arriver des factions libyennes est toujours vive, en particulier dans le Sud, reconnaît Flavien Bourrat. Mais ce n’est pas un pays d’enjeu stratégique déterminant. J’ai du mal à penser qu’il soit l’objet de visées malveillantes de la part des puissances étrangères, d’autant que les services tunisiens bénéficient d’une coopération importante. »

Au point de passage de Ras Jdir,à la frontière tuniso-libyenne. © Mohamed Hammi/SIPA

Coopération et zones d’influence

Celle avec les pays « amis » – européens et États-Unis en tête – s’est articulée autour de la formation et de la fourniture de matériel, voire d’informations. Les autorités tunisiennes auraient ainsi reçu – sans réagir – une note de la CIA les alertant du risque qui pesait sur Mohamed Brahmi… « Les États se bousculent pour proposer des formations, et les Tunisiens acceptent tout, au risque d’opter pour des méthodes peu compatibles, met en garde Jean-François Daguzan, de la Fondation pour la recherche stratégique. Cela peut nuire à terme à la cohérence de la stratégie sécuritaire. » Et ces liens pourraient consacrer des zones d’influence…


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De quoi s’interroger sur la différence, encore floue dans les esprits, entre information et renseignement, entre coopération et ingérence. « Nous avons juste des missions diplomatiques accréditées qui travaillent dans la transparence », assure notre source ministérielle. Rive nord et rive sud de la Méditerranée sont confrontées aux mêmes défis, dont le terrorisme. Dans l’ombre de son voisin algérien, la Tunisie est aussi perçue comme un modèle à défendre et un verrou sécuritaire régional : de sa stabilité dépend la maîtrise des flux migratoires.

Au sein du renseignement, la rupture avec les anciennes pratiques n’est toujours pas consommée. « Vous savez très bien que nous sommes sur écoute », lâche un interlocuteur tunisien. À Tunis, beaucoup se demandent quel rôle jouent les services dans la politique ­intérieure et la diplomatie parallèle. Et dans quelle mesure leur réorganisation a obéi à la lutte des clans entre ex-­bénalistes et nahdhaouis. Les sécuritaires n’échappent pas aux lignes de fracture politiques. « Le ministère de l’Intérieur, c’est le parlement sur l’avenue Habib-Bourguiba », sourit une source. À l’heure où, ajoute-t-elle, « le manque de transparence conduit les députés à tirer leurs informations des médias et non pas des institutions sécuritaires », le soupçon règne plus que jamais en maître.


L’objet du délit

L'expert de l'ONU arrêté fin mars 2019 en Tunisie, Moncef Kartas. © AFP

Le récepteur radio RTL-SDR saisi chez Moncef Kartas est en vente libre sur Internet à partir d’une vingtaine d’euros. Il peut servir à suivre les vols commerciaux, mais son panel d’utilisations est large : décodage de signaux GSM, GPS ou de conversations cryptées, écoute de tour de contrôle, de radios et même de satellites. « Toutes ces applications ne sont pas forcément légales dans votre pays, soyez responsables », prévient le site d’un constructeur. Il est interdit d’entrer sur le sol tunisien avec un tel objet sans le déclarer à la douane.


Au sein même de l’État

La Libye voisine est au cœur des préoccupations du ministère de l’Intérieur. En 2017, deux hauts cadres – Saber Laajili et Imed Achour – sont arrêtés pour « complot contre la sûreté de l’État » et « mise à la disposition d’une armée étrangère en temps de paix ». Ils étaient en lien avec des Libyens. La défense des deux hommes assure qu’ils ne cherchaient qu’un potentiel informateur pour le renseignement tunisien et qu’ils auraient été bernés par de faux témoignages. Ils sont libérés deux ans plus tard, en avril 2019, après que 26 députés ont signé une pétition appelant à les relâcher.


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D’autres précédents ont fait couler de l’encre. Le site d’information Inkyfada a ainsi révélé une affaire de faux papiers mettant en cause des fonctionnaires tunisiens. Lesquels auraient fourni, de 2010 à 2015, des actes de naissance à des espions russes sous couverture diplomatique. Ils ont depuis été condamnés. Difficile d’affirmer pour autant que c’est la Tunisie qui était visée. Les documents auraient pu servir aux agents russes pour établir des légendes crédibles, c’est-à-dire de nouvelles identités pour opérer ensuite dans divers pays.

En décembre 2016, le meurtre de l’ingénieur tunisien Mohamed Zouari, à Sfax, secoue le pays. Les commanditaires se seraient rencontrés à New York, en Europe de l’Est et en Italie. Les assassins présumés, Alen Camdzic et Elvir Sarac, de nationalité bosniaque, s’étaient fait passer pour des touristes. Avant de tirer sur l’ingénieur depuis une voiture. Un crime attribué par certains au Mossad. Car Zouari était lié au Hamas, qui lui a d’ailleurs rendu un vibrant hommage, le présentant comme une figure de proue de la construction de drones armés. Le porte-parole du parquet antiterroriste tunisien assure, lui, qu’aucun lien entre cette affaire et le Mossad n’a pu être établi.

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