Arts

Tunisie : quand les artistes s’inspirent des quartiers marginalisés

L'une des potières du quartier Hay Helal, au cœur de la BD de l’association tunisienne Daame Archi. © Facebook/Daame Archi

En Tunisie, loin des représentations édulcorées du pays, des thématiques économiques et sociales longtemps taboues sont au cœur de nouveaux projets artistiques.

Passer de l’ombre à la lumière tamisée, c’est ce qui arrive, depuis la révolution, aux habitants des quartiers tunisiens marginalisés. Passer du folklore lisse et des grands thèmes considérés comme nobles aux rugosités du réel, voilà la mue entamée par le monde culturel.

Cachez donc cette misère que l’on ne saurait voir, exhortait l’ancien régime : indécence, came et corruption, répondent de plus en plus d’artistes. Les thématiques économiques et sociales se sont ménagé leur place dans différents genres depuis 2011, de manière évidente dans le documentaire, mais pas seulement. En musique, le tube de rap dub Houmani (néologisme désignant « le mec de la cité »), de Hamzaoui Med Amine et Kafon, avait consacré le succès de ce créneau dès 2013. Il s’est échappé des fenêtres des voitures et a inondé les réseaux sociaux.

Pourtant ses paroles ne sont pas tendres : « On vit comme des ordures dans une poubelle », entonnaient avec un calme troublant ses chanteurs. Glande, défonce, inégalités… Tous les ingrédients du désœuvrement subi sont présentés dans un clip où les habitants de l’Ariana, en banlieue nord de Tunis, affichent de grands sourires devant les vendeurs de rue et les gravats. L’air de dire « c’est comme ça », sans misérabilisme ni idéalisation. Un clip à moins d’une centaine d’euros, loin des cimes habituelles de la production.

Les potières de Hay Helal

Le petit budget, c’est aussi le lot du projet de l’association tunisienne Daame Archi, qui lutte pour l’amélioration des conditions de vie urbaines. Elle vient de publier une BD sur un autre quartier des environs de Tunis, Hay Helal, et sur la trentaine de potières qui y vivent de leur travail informel.

Partagées sur les réseaux sociaux en version PDF depuis février, ses quelques pages restent frustrantes, mais on y découvre sans pathos leurs tabouna et kanoun, braseros de terre cuite, et leurs économies de bouts de ficelle. Adeptes du système D, elles achètent des débris de briques qu’elles déversent sur un tronçon de route pour que les voitures les broient en passant. Eau et argile complètent l’opération dans des ateliers de bric et de broc. La récup est de mise, jusqu’aux fours de tôle et aux combustibles.


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« Un mépris urbanistique »

« Nous voulons juste travailler dignement », s’écrit l’une des potières de la bande dessinée. Son quotidien permet de comprendre un mode de vie répandu en Tunisie, les équilibres précaires d’un quartier qui n’est – exemple parlant – pas raccordé au gaz. Il raconte aussi une histoire de survie, d’exode rural et de préjugés envers des femmes considérées comme « des sauvages », qui « subissent la méfiance et le dédain de leurs voisins pourtant à peine mieux lotis » et dont, apprend-on, les autorités aimeraient se débarrasser.

Leur nouveau projet d’ateliers, en dur, ressemblant plutôt à « des cages à poules », ne serait ainsi pas adapté à leurs contraintes, selon Chiraz Gafsia, fondatrice de l’association Daame. « Un mépris urbanistique », résume l’architecte de formation, qui travaille avec quatre personnes, dont une urbaniste.

Baronnies locales

L’enquête pour approcher ces potières et comprendre leur réalité a démarré en 2015, le travail narratif en 2017. Gafsia a d’abord arpenté le terrain pour y repenser l’urbanisme, se heurtant parfois à des réticences sur fond de conflits d’intérêts des baronnies locales. Cette première création vise à « sortir des explications techniques pour parler de façon accessible à tous des réalités sociales sensibles encore méprisées ».

Soulignant que nombre de Tunisiens ne veulent toujours pas reconnaître l’existence de ces déséquilibres, elle regrette qu’ils soient traités « au niveau institutionnel de manière superficielle » et qu’on « cherche des moyens de les effacer plutôt que de les valoriser ».

On aimerait produire pour les gens concernés par ces réalités, mais les BD de ce genre ont très peu de chance de leur parvenir

Les planches de la BD sont signées de l’illustrateur Sadri Khiari, qui a opté pour un noir et blanc cru à la Crumb. Politologue de formation, il se consacre au neuvième art depuis 2010 et salue le « jaillissement d’expression artistique en harmonie avec les préoccupations soulevées par la révolution ».

Si ces thématiques longtemps cantonnées au rap ne sont plus réservées à « des sphères directement concernées, sans reconnaissance à une plus large échelle », ceux qui s’en saisissent sont conscients du risque de ne pas parvenir aux populations visées. « C’est le gros problème pour toutes les formes d’expression de ce type, on aimerait produire pour les gens concernés par ces réalités, mais les BD de ce genre ont très peu de chance de leur parvenir, elles sont partagées par de petits réseaux », admet le dessinateur.

Daame ambitionne désormais de distribuer ses exemplaires sur papier, imprimés grâce au financement de la Fondation Heinrich Böll Stiftung et du CCFD-Terre solidaire, dans le secondaire et des écoles d’architecture, afin d’expliquer ce que ce corps de métier pourrait faire, main dans la main avec les urbanistes, pour réduire les inégalités territoriales tout en respectant les logiques propres à ces quartiers.


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Flamands roses

L’association a aussi réalisé une fresque le long d’une école. Un projet visible et valorisant pour ses habitants, d’autant que des artistes renommés, le graffeur Shoof et le caricaturiste (anonyme) Z, se sont prêtés au jeu. Une première dans l’espace public pour ce dernier. Une première aussi dans ce genre de quartier : « J’appréhendais, car je n’avais pas les codes, reconnaît-il, mais finalement on a pu établir des liens avec les habitants qui se sont approprié ce travail. »

Résultat : l’immense graff représente des flamants roses (sa marque de fabrique) incarnant des policiers poursuivant des écoliers sauvés par d’autres flamants. « Une allusion gentille aux violences policières » suggérée par les enfants eux-mêmes.

Ce genre d’œuvre ne reste pas toujours incognito. Le désormais célèbre franco-­tunisien El Seed s’était déjà risqué à s’emparer des murs de quartiers périphériques, voire malfamés, de Douz, de Kairouan, de Djerba, d’Alger, de Cap Town ou encore du Caire en les couvrant de ses calligraphies géantes, gardant pour credo affiché l’échange avec leurs populations. Il aura fini par s’imposer sur d’autres murs, dans le faste moderne de Dubaï, et par s’inviter dans les musées.


Du documentaire à la fiction

Le genre social a explosé dans le cinéma tunisien, révélant des réalités que l’ancien régime préférait taire. On se souvient du documentaire C’était mieux demain, de Hinde Boujemaa (2012), parcours désarmant et attachant d’une mère qui se bat pour trouver un toit à la faveur de la révolution ; ou encore d’El Gort, de Hamza Houni (2014), magnifique road-trip à l’humour tendre-amer de deux vendeurs de paille aux horizons bouchés.

La fiction aussi s’est emparée de l’envers du décor : le film Bastardo, de Nejib Belkadhi (2015) est une fable déjantée sur l’irruption de la modernité et la réussite sociale d’un homme qui renverse l’ordre des privilèges à l’échelle d’un quartier baigné de drames crasseux.

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