Défense

[Tribune] Monde arabo-musulman : Riyad et Abou Dhabi maîtres du jeu

Par

Auteur de « Ali Benflis. Un destin algérien », éd. Riveneuve.

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration).

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration). © Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

Ici et là dans le monde arabo-musulman, la main invisible qui souhaite imposer son leadership est celle des Émirats arabes unis, activée en réalité par l’Arabie saoudite.

Chaque pays du Printemps arabe a en partie réglé la situation de déstabilisation qu’il a pu connaître en 2011. La Tunisie s’est stabilisée et a entamé sa transition démocratique : nouvelle Constitution, élections libres, vie politique active et élections à venir fin 2019. La Syrie, après des années de guerre, est revenue à un autoritarisme stable, avec le maintien de Bachar al-Assad au pouvoir et la défaite de Daesh.

L’Égypte a perdu tout le crédit de son incroyable révolution avec le putsch contre Mohamed Morsi et le maintien en poste du président haut gradé Abdel Fattah al-Sissi jusqu’en 2030 (au moins). Le Maroc, qui a entamé son processus de transition depuis l’intronisation de Mohammed VI il y a vingt ans, doit encore poursuivre sa modernisation démocratique face à la montée des périls sociaux.

Main invisible

Seuls restent l’Algérie, qui a entamé sa nouvelle révolution après son premier printemps de 1988, et le Yémen, embourbé depuis cinq ans dans une guerre menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pour venir à bout de la « rébellion » houthiste soutenue par l’Iran. Les deux cas se ressemblent d’ailleurs sur ce point. Ici et là, la main invisible qui souhaite imposer son leadership est celle des Émirats arabes unis, activée en réalité par l’Arabie saoudite.


>>> À LIRE – Algérie-Tunisie : aux frontières du chaos libyen


Cas particulier : celui de la Libye, qui n’est parvenue à rien en huit ans de conflit. Le renversement de Mouammar Kadhafi a provoqué un chaos quasi régional. La guerre comme la lutte de clans et de gouvernements entre Tripoli et Benghazi s’éternisent. La communauté internationale gère l’ingérable : l’intrusion de tous dans une histoire politique qui devrait être réglée par les Libyens en premier et en dernier ressort.

Après la découverte de l’existence de camps de torture émiratis au Yémen, les dernières révélations – de la BBC notamment – sur les crimes de guerre commis par Abou Dhabi en Libye n’en finissent pas de faire des remous. Ceux qui ont fait le choix délirant de renverser Kadhafi sans penser aux conséquences sont partis ! Quant à ceux qui veulent désormais y imposer encore leur agenda politique, ils sont toujours là.

Nouveaux pouvoirs autoritaires

Que ce soit à Riyad ou à Abou Dhabi, la doxa en matière de règlements de conflit depuis cinq ans est calquée sur celle du mentor américain : nul besoin de mener des guerres pour continuer – dans l’indifférence de la communauté internationale, et quel que soit le nombre de morts – à redessiner la carte d’un Moyen-Orient rêvé. Il suffit d’installer de nouveaux pouvoirs autoritaires dans la région et d’empêcher ainsi par tous les moyens une démocratisation jugée source d’instabilité. Pouvoirs armés contre les peuples : engrenage infernal.

L’exemple parfait ? Celui de l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Égypte. L’expérience s’était soldée par une contre-révolution consacrant le retour à l’ordre établi, incarné par Sissi. Mohammed Ben Zayed et Mohammed Ben Salman ne rêvent désormais que de dupliquer ce modèle de révolution assassinée en Algérie et au Soudan.

Et en Libye, à travers le maréchal Khalifa Haftar, pourtant accusé de crimes de guerre dans la ville de Derna, alors que les combats font toujours rage à Tripoli. Que dire de la rencontre entre le maréchal et le roi d’Arabie saoudite le 27 mars à Riyad ? Ou de la rumeur d’utilisation de drones chinois acquis par les Émirats dans les raids contre la capitale ?

Khalifa Haftar, Aguila Saleh Issa et Fayez al-Sarraj, à l'Élysée le mardi 28 mai, lors de la signature d'un accord en vue des élections en Libye le 10 décembre.

Khalifa Haftar, Aguila Saleh Issa et Fayez al-Sarraj, à l'Élysée le mardi 28 mai, lors de la signature d'un accord en vue des élections en Libye le 10 décembre. © Etienne Laurent/AP/SIPA

Crise humanitaire

Basé à Tripoli, le gouvernement d’union nationale, dirigé par Fayez al-Sarraj et soutenu par les Nations unies, est chaque jour menacé par l’homme des Émirats, venu de l’Ouest. À ce jour, près de 18 000 Libyens ont été déplacés à Tripoli, qui compte 1 million d’habitants.

L’offensive de Haftar pourrait faire des centaines de milliers d’autres morts ou déplacés. La crise humanitaire qui guette peut avoir des conséquences désastreuses pour l’Europe et, avant cela, pour les pays voisins. Inconsidéré, dans une Afrique du Nord déjà en proie à l’incertitude du sort du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie. Sans compter le Sahel, qui ne cesse de bouillonner.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte