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Cet article est issu du dossier «Guinée : l'année de tous les paris»

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Politique

Corruption en Guinée : pour en finir avec les mauvaises habitudes

Le marché Madina, à Conakry (photo d'illustration).

Le marché Madina, à Conakry (photo d'illustration). © Sylvain CHERKAOUI pour Jeune Afrique

Si les progrès sont réels, la corruption reste endémique. Le gouvernement entend intensifier la lutte contre ce fléau jusqu’à la fin du quinquennat. Et le fait savoir.

Route nationale 1, entre Conakry et Kindia. Le taxi roule à allure normale. Tous les 10 km, il doit cependant s’arrêter pour un contrôle de police. Tantôt pour écoper d’une amende pour un rétroviseur mal vissé, tantôt pour entendre le sempiternel : « Vous n’auriez pas 10 000 francs [guinéens, soit un peu moins de 1 euro] pour payer le carburant ? » Une question qui n’en est pas une et que beaucoup de policiers guinéens, sans doute pas assez payés, lancent aux automobilistes pour leur soutirer un peu d’argent. Las, les conducteurs s’exécutent sans broncher.

Celui qui a choisi d’accélérer, avant d’être rapidement rattrapé par un motard, doit payer sur-le-champ une contravention de 100 000 francs (9,60 euros) et risque un retrait de permis. « Qu’est-ce qu’un pays où l’autorité ne se fait pas respecter ? », rétorque avec raison le policier au contrevenant qui tente de discuter, pour finalement payer et reprendre le volant en maugréant. Il savait que s’il s’arrêtait, quoi qu’il ait fait ou quoi qu’il n’ait pas fait, il allait encore payer.

Cette petite anecdote, où chacun choisira son héros, résume un phénomène qui ne cesse de ronger la société guinéenne : la corruption. Avec, en effet boomerang, l’incivilité des Guinéens et leur manque de considération à l’égard des autorités et de l’État.


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Exemple… à ne pas suivre

« Quand j’ai été élu, j’ai hérité d’un pays, pas d’un État. Parce que tout était priorité et tout était à refaire », avait déclaré le président Alpha Condé au début de son premier mandat, en décembre 2010. Il promettait alors de remettre de l’ordre, notamment du côté de la justice et dans la gestion des affaires.

Si le dernier rapport de Transparency International sur l’indice de perception de la corruption, publié en janvier 2019, constate une légère amélioration, le résultat n’est pas brillant pour autant : la Guinée se classe au 138e rang mondial sur 180 pays étudiés (148e sur 180 en 2017).

Pourtant, en nommant au portefeuille de la Justice Me Cheick Sako, avocat au barreau de Montpellier, dans le sud de la France, en janvier 2014, le président Alpha Condé avait voulu donner un signe fort de sa volonté d’en découdre avec « les mauvaises habitudes ». Depuis, le garde des Sceaux a engagé une vaste politique de réformes dans le secteur judiciaire, notamment en matière de lutte contre l’impunité, dans le cadre de laquelle il a fait adopter, en juillet 2017, une loi relative à la lutte contre la corruption qui souligne que « les crimes économiques sont imprescriptibles ».

Lors d’un forum organisé en février, à Conakry, sur la gouvernance et la transparence, Me Cheick Sako a une nouvelle fois exhorté les participants – chefs d’entreprise, politiques, fonctionnaires… – à redoubler d’efforts en dénonçant systématiquement « les maux dont souffre la Guinée ».

Affairisme

De son côté, l’opposition reproche au gouvernement d’avoir échoué dans sa lutte contre la corruption. Certains, comme Abdourahmane Sano, président de la Plateforme des citoyens unis pour le développement (PCUD), accusent même l’exécutif d’avoir laissé prospérer l’affairisme. « Notre pays est l’un des principaux exportateurs de bauxite dans le monde. Il possède des gisements de minerai de fer, de l’or, du pétrole. Il est pourtant l’un des plus pauvres, et sa jeunesse s’en va. Où va l’argent ? Ce sont ces affairistes qui poussent le président Alpha à briguer un troisième mandat pour protéger leurs acquis », tempête Abdourahmane Sano.


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Les voix qui s’indignent contre ce fléau proviennent aussi des rangs de la majorité présidentielle, dont le chef de file au Parlement, Amadou Damaro Camara, n’est pas en reste pour critiquer l’impunité et la corruption qui règnent dans les différentes sphères de la société. Récemment, il s’est attiré les foudres des milieux judiciaires dont il a accusé certains magistrats d’être corrompus. Le député défend par ailleurs le bilan de la majorité, en particulier ses efforts pour améliorer la gouvernance.

« Tout est bon pour nous salir ou accuser le gouvernement d’immobilisme. Or jamais le pays n’a autant profité de ses richesses, estime Amadou Damaro Camara. Non seulement Alpha Condé a engagé l’électrification du pays, mais il a remis de l’ordre dans la maison Guinée. Quand nous sommes arrivés, il n’y avait, dans certaines régions, ni commissariats ni gendarmeries. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Grâce à une gestion plus vertueuse des deniers publics et à un meilleur respect de la loi, nous avons amélioré le système sanitaire, fait de gros efforts en matière d’infrastructures routières. Le budget de l’Éducation n’a jamais été aussi important. En réalité, on nous accuse de tout, parce qu’on craint le troisième mandat. »

L’indépendance de la justice est contenue dans la Constitution, mais pas l’indépendance de la justice à l’égard de l’argent

Des juges sanctionnés

Signe que les choses changent, même si c’est trop lentement pour certains, Alpha Condé inaugurait, en mars, le siège du premier tribunal de commerce de Guinée, marquant ainsi la volonté de faire de la Guinée un pays doté d’un « environnement juridique et judiciaire sain, sécurisé et favorable aux activités économiques ».

Comme l’a rappelé le chef de l’État lors de son discours : « L’indépendance de la justice est contenue dans la Constitution, mais ce qui n’est pas contenu dans la Constitution est l’indépendance de la justice à l’égard de l’argent. Le Conseil supérieur de la magistrature sanctionne, il y a des juges qui sont révoqués, des juges sont rétrogradés, d’autres sont suspendus, mais la population ne le sait pas. Tant que les populations ne sauront pas que tel juge a été sanctionné, comment voulez-vous qu’elles soient encouragées à porter plainte ? » Une manière de remettre chacun devant ses responsabilités, y compris l’exécutif.

Pas simple pour un magistrat, comme pour un policier ou un agent administratif, de ne pas succomber aux pressions et aux tentations, sachant que, outre le fait que certains puissants se croiront toujours au-dessus des lois, à moins qu’on ne les leur rappelle, l’une des principales causes de la corruption est à chercher dans la faiblesse des rémunérations. Selon une étude réalisée par Human Rights Watch, le salaire moyen mensuel d’un juge en Guinée est de 76 dollars, alors que le coût de la vie pour une famille de quatre personnes s’élève à 230 dollars par mois.

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