Société

[Tribune] La mal-gouvernance, terreau du jihadisme en Afrique

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Historien, spécialiste de l'islam, auteur notamment du Dictionnaire de l'islamophobie (Bayard) et de Mission Djihad (Les Points sur les I).

Un convoi de Daesh dans la province d'Anbar, en Irak. Photo diffusée sur un site jihadiste en janvier 2014 (image d'illustration). © AP/SIPA

Depuis la proclamation, très médiatisée, de la défaite de l’État islamique en Syrie et en Irak, seul le retour des jihadistes étrangers dans leurs pays d’origine semblait occuper les débats. Revendiquées par le groupe extrémiste, deux récentes attaques terroristes nous rappellent que cette mouvance demeure vivace et prospère aux quatre coins de la planète, et qu’il faudra l’affronter pendant encore de longues décennies.

Ce sont d’abord les attentats perpétrés au Sri Lanka, simultanément contre des églises et des hôtels, qui ont fait au moins 250 morts et des centaines de blessés. Comptant désormais parmi les plus meurtriers commis contre des civils depuis ceux du 11 septembre 2001 – qui avaient fait près de 3 000 morts aux États-Unis – , ils témoignent de la détermination du groupe à faire toujours plus de victimes.

Il y a ensuite l’attaque, à Kamango, en RD Congo, dans la province agitée du Nord-Kivu, près de la frontière avec l’Ouganda, qui a entraîné la mort de deux soldats congolais. Une première dans le plus grand pays d’Afrique centrale qui illustre la volonté de l’EI de conquérir de nouveaux territoires. Certes, les experts ne s’accordent pas sur cette dernière revendication. Alors que les uns la jugent fantaisiste et attribuent aux seuls Allied Democratic Forces (ADF) la responsabilité de l’attaque, d’autres, tel le Groupe des experts sur le Congo, rappellent que les ADF – qui se sont illustrés par des massacres, des enlèvements et des pillages dans l’est du Congo et par des attaques contre des cibles militaires onusiennes ou congolaises – tentent depuis toujours de rallier des groupes jihadistes.


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En RD Congo, les acteurs sont trop nombreux et les enjeux trop complexes pour que nous nous autorisions une position tranchée. Et l’on sait par ailleurs que les communiqués de revendication d’attentats visent parfois simplement à redorer le blason d’organisations terroristes en perte d’influence. Le terrorisme planétaire a aussi ses stratégies de promotion médiatiques dans le seul but de… terroriser.

« Menace utile »

Néanmoins, qu’il s’agisse des Shebab en Somalie, de Boko Haram dans le nord-est du Nigeria et dans l’extrême nord du Cameroun ou encore de la nébuleuse Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique) au Mali, on ne saurait nier que les principaux foyers jihadistes d’Afrique subsaharienne sont très actifs malgré le renforcement des mesures sécuritaires et le déploiement massif des troupes armées. Et bien qu’ils n’aient jamais démontré leur capacité à gérer durablement des territoires – à l’exception peut-être des Shebab, qui ont tenu le sud de la Somalie pendant quelques années – , ils savent se montrer redoutables.

Le jihadisme apparaît de plus en plus comme une ‘menace utile’, notamment au bénéfice des régimes dictatoriaux, corrompus et impopulaires

Les vaincre exige la mobilisation de tous. Mais la seule option sécuritaire ne suffira pas à endiguer le fléau terroriste. En effet, si le jihadisme est une menace sur le continent, il apparaît de plus en plus comme une « menace utile », notamment au bénéfice des régimes dictatoriaux, corrompus et impopulaires.

La « nouvelle rente » des régimes autoritaires

Dans certains pays, le terrorisme sert ainsi à justifier la répression des peuples et permet de s’attirer les bonnes grâces des démocraties occidentales. Au nom de la lutte antiterroriste, certaines d’entre elles sont enclines à fermer les yeux sur les violences d’État, dont la mauvaise gouvernance est l’une des variantes. Ainsi, au Tchad, où la manne pétrolière a été en partie détournée, plutôt que de critiquer le président Idriss Déby, son allié sur le terrain militaire, la France préfère payer les salaires des fonctionnaires.

De la même manière, alors qu’il était poursuivi par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et génocide, l’ex-président soudanais Omar el-Béchir a pu se maintenir au pouvoir parce que les États-Unis voyaient en lui un allié de poids dans leur combat contre le jihadisme.

Pour contrer le terrorisme, l’Afrique a plus que jamais besoin d’une gouvernance s’appuyant sur le respect des libertés et le partage équitable des richesses

Résultat, cette lutte est devenue la nouvelle rente des régimes autoritaires africains. Comme du temps de la guerre froide, quand les dictatures africaines tiraient parti de la bienveillante indifférence des Occidentaux, les régimes corrompus alliés de l’Occident jouent sur la peur du jihadisme pour obtenir un soutien et se racheter une conduite.

Or le terrorisme s’est toujours nourri des frustrations, de l’injustice sociale, de la corruption à grande échelle. Pour le contrer, l’Afrique a plus que jamais besoin d’une gouvernance s’appuyant sur le respect des libertés et le partage équitable des richesses… Elle doit se libérer des régimes dictatoriaux soutenus – quand ils ne sont pas installés – par des démocraties ayant pour seul objectif leurs intérêts économiques immédiats, sans vision sur le long terme. Faute d’une révision profonde de ces postures périlleuses, le jihadisme renaîtra toujours de ses cendres.


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Il ne saurait y avoir de choix cornélien : les peuples africains n’ont pas à choisir entre des régimes corrompus oppresseurs et les terroristes jihadistes. Comme l’attestent les dernières rébellions populaires, en Algérie et au Soudan, ils sont demandeurs de démocratie, de liberté et de justice sociale. Ils ne veulent plus être les otages d’une realpolitik cynique et hypocrite. L’Afrique veut bâtir son futur en prenant en main son destin à travers le choix de leaders dont le souci premier est de servir leurs peuples et non de se servir.

Les promesses trahies d’un développement durable, la désespérance de la jeunesse, la dilapidation des richesses par les castes gouvernantes, la médiocratie d’une certaine élite africaine, feront toujours le terreau de ­l’extrémisme, qu’il soit jihadiste ou qu’il porte un autre nom.

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