Diplomatie

Égypte-Éthiopie : Abdel Fattah al-Sissi et Abiy Ahmed en conflit pour le partage des eaux du Nil

© JA

La question du partage des eaux du Nil empoisonne les relations entre l'Égypte et l'Éthiopie. Le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, et le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, tentent vainement de trouver un terrain d’entente sur le fond.

C’était il y a bientôt un an, un jour de juin 2018. Abiy Ahmed avait du mal à dissimuler sa nervosité lors de sa conférence de presse conjointe avec le raïs égyptien. Pressé par Abdel Fattah al-Sissi, le Premier ministre éthiopien avait accepté de jurer devant Dieu et en arabe (langue qu’il maîtrise mal) de ne jamais priver l’Égypte de l’eau du Nil. La cérémonie était censée symboliser la « détente » entre leurs pays, mais les deux dirigeants ont beau avoir assoupli leur langage, le contentieux n’a pas disparu. En cause : le partage des eaux du Nil, qui court sur plusieurs milliers de kilomètres entre Addis-Abeba et Le Caire.

L’agriculture égyptienne dépend dans une large mesure des pluies qui arrosent les hauts plateaux éthiopiens. Adoptée peu après la prise du pouvoir par le maréchal Sissi, la Constitution de 2014 dispose d’ailleurs que « l’État assure la protection du Nil et la préservation des droits historiques de l’Égypte qui y sont liés ». Mais l’Éthiopie entend bien développer ses surfaces agricoles, augmenter son potentiel hydroélectrique et relancer la croissance par la construction d’infrastructures : ponts, voies ferrées et barrages.

Le plus grand barrage d’Afrique

En mai 2018, quelques semaines après son arrivée au pouvoir, Abiy Ahmed a visité le chantier du barrage de la Renaissance, dont les travaux ont débuté en 2011. L’ouvrage est situé sur le Nil bleu, qui traverse l’Éthiopie. À terme, ce devrait être le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique (74 milliards de m³, 6 000 mégawatts). Coût estimé de l’opération : 3,2 milliards d’euros.

Depuis toujours, l’accès aux eaux du Nil suscite des tensions entre les deux poids lourds de la région. Mais le différend s’est aggravé après l’annonce du lancement du chantier. Le Caire, qui craint une baisse de niveau du fleuve, aurait préféré que le barrage ne soit tout bonnement jamais construit. Depuis 2015, les deux parties se disputent à propos de considérations techniques qui ne sont pas accessoires : la vitesse et le taux de remplissage, par exemple. Plus le remplissage est rapide, moins le débit du Nil est fort. Les Éthiopiens voudraient remplir le barrage en trois ans, les Égyptiens aimeraient mieux vingt ans. Depuis, ils se sont mis d’accord pour créer un comité chargé d’examiner différents scénarios… Autrement dit, ils n’ont toujours pas trouvé de terrain d’entente sur le fond.

Les pays du Golfe tentent de jouer les médiateurs, tout comme le Soudan, qui est directement concerné

En quête de soutiens

Le conflit a bien sûr une dimension régionale. Les pays du Golfe tentent de jouer les médiateurs, tout comme le Soudan, qui est directement concerné. Ces derniers mois, Omar el-Béchir avait paru plutôt bien disposé à l’égard des positions éthiopiennes. Il était conscient que le barrage pourrait permettre d’améliorer les récoltes à la saison sèche et intéresser d’éventuels investisseurs du Golfe au développement de l’agriculture soudanaise. Sa chute, le 11 avril, peut-elle faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre ? De son côté, Sissi a cherché à rallier à sa cause le président ougandais, Yoweri Museveni, un temps proche d’Addis-Abeba. Ils se sont rencontrés en 2018, et le barrage était au menu des discussions. En mars dernier, ils en ont de nouveau parlé au téléphone.


>>> À LIRE – Barrage de la Renaissance : Crisis Group alerte sur les « graves conséquences humanitaires » en cas de conflit sur le Nil


Le barrage de la Renaissance devait entrer en service en 2018, mais des retards se sont accumulés. En maintenant la pression, Sissi – qui a entre-temps pris la présidence de l’Union africaine en février – espère obtenir un nouveau sursis et arracher quelques garanties pour ses fellahs. Et il compte sur la coopération internationale pour améliorer la gestion de ses ressources en eau et entreprendre, par exemple, la construction d’usines de dessalement d’eau de mer.

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