Politique

Gabon : le grand flou, entre lutte de clans et tensions budgétaires

Ali Bongo Ondimba (au centre) et sa femme, Sylvia (à sa droite), à Libreville, le 23 mars.

Ali Bongo Ondimba (au centre) et sa femme, Sylvia (à sa droite), à Libreville, le 23 mars. © Steve JORDAN/AFP

Depuis l’AVC d’Ali Bongo Ondimba, le Gabon vit une période d’incertitude politique dont personne ne connaît l’issue. Sur fond de lutte de clans au sein du pouvoir, de grogne sociale et de tensions budgétaires… Jusqu’à quand ? Jeune Afrique a mené l’enquête début avril, alors que le chef de l’État avait quitté le Gabon pour Londres.

La question n’est pas particulièrement audacieuse. Elle est même tout à fait légitime, en ce 8 avril, alors que Libreville bruisse une nouvelle fois des rumeurs les plus contradictoires. « Où est le président Ali Bongo Ondimba ? » demandons-nous en substance à un officiel du Palais du bord de mer. Sa réponse, imagée et déconcertante, se résumera ce jour-là à quatre smileys jaunes qui s’esclaffent jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. En réalité, le chef de l’État a déjà quitté Libreville depuis quatre jours pour Londres, dans le plus grand secret, à l’initiative de la première dame, Sylvia Bongo Ondimba. Et l’hilarité de notre interlocuteur dit aussi son malaise face à ce nouveau rebondissement dont personne ne peut, à ce moment précis, évaluer les conséquences politiques.

Une nouvelle fois, au Gabon, l’heure est à l’incertitude. Le retour du chef de l’État, le 23 mars dernier, était censé faire taire les rumeurs sur son état de santé et lancer une nouvelle séquence politique, plus apaisée. Mais tout cela n’a pas tenu plus de deux semaines. « Son retour [après une convalescence de quatre mois au Maroc] était un message. Il fallait montrer qu’il était de nouveau disponible pour l’État. Mais la santé ne s’embarrasse pas de stratégie », constate un proche du palais.

Nous devons le ménager encore pendant deux ou trois mois

Des décisions prises au palais

Certes, les nouvelles du président restent officiellement rassurantes. « Il se remet de façon spectaculaire », affirme un collaborateur. Notre interlocuteur est bien placé pour le savoir. Lorsqu’il a revu le président, après l’AVC qui l’a frappé en octobre 2018, il ne l’a pas reconnu. À la fin de mars, Ali Bongo Ondimba allait déjà beaucoup mieux et plaisantait avec lui en parlant football. Avant de repartir pour Londres, le chef de l’État s’était aussi remis à fréquenter son bureau. Une étape dans la rééducation. « Mais il ne peut pas y passer autant de temps qu’avant. Nous devons le ménager encore pendant deux ou trois mois », confie, optimiste, un de ses proches. Et entre-temps ? « Il y a un vide qui s’est installé, que chacun essaie de combler. »

Qu’Ali Bongo Ondimba soit présent ou non, c’est au palais que les décisions sont prises. La primature se contente d’exécuter. Depuis quelques mois, c’est donc Brice Laccruche Alihanga, le directeur de cabinet du président, qui tient les rênes avec le soutien de la première dame et de son fils, Noureddine. Comme Maixent Accrombessi avant lui, Laccruche Alihanga a depuis longtemps dépassé les limites traditionnelles du poste qui est le sien.


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Il a écarté ses adversaires au gouvernement – Étienne Massard et Ali Akbar Onanga Y’Obegue ont été limogés, le 30 janvier, l’un de la Défense et l’autre de l’Agriculture – et s’appuie sur Madeleine Berre (à la Fonction publique), sur Justin Ndoundangoye (aux Transports), avec qui il a travaillé dans le secteur privé, sur Tony Ondo Mba (à l’Énergie) ou sur Jean-Marie Ogandaga (à l’Économie). Proche d’Olam, premier employeur privé du Gabon, dont Noureddine Bongo Ondimba était directeur général adjoint avant de quitter son poste, en décembre 2018, Brice Laccruche Alihanga a placé ses hommes dans les secteurs stratégiques. Ses frères, Landry Régis et Grégory, sont respectivement directeur de l’Office des ports et rades du Gabon (Oprag) et maire d’Akanda, au nord de Libreville.

Le Président de la République S.E. Ali Bongo Ondimba a reçu en audience ses conseillers politiques.Posté le : 01/04/2019© Présidence du Gabon

Le Président de la République S.E. Ali Bongo Ondimba a reçu en audience ses conseillers politiques.Posté le : 01/04/2019© Présidence du Gabon © Présidence du Gabon

Rancœurs tenaces

Où s’arrête l’influence de Brice Laccruche Alihanga, ce financier devenu pilier de la scène politique gabonaise ? Depuis janvier, les regards se tournent vers l’Assemblée nationale, où Faustin Boukoubi a été élu au perchoir. Soutenu par la présidente de la Cour constitutionnelle, Marie Madeleine Mborantsuo, l’ancien secrétaire général du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir) n’est pas un inconditionnel du « dircab ». Il lui impute une partie des coups qu’il a reçus lorsqu’il était à la tête du parti, avant d’en démissionner. Or, dans l’ambiance feutrée de la chambre basse, les rancœurs sont tenaces. Et les clans se forment.


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Ni Ali Akbar Onanga Y’Obegue, qui a quitté son ministère mais gagné un siège de parlementaire, ni Emmanuel Issoze Ngondet, qui a mal digéré son éviction de la primature (il a été remplacé par Julien Nkoghe Bekalé, un proche de Laccruche Alihanga), n’ont abandonné leurs ambitions. L’ancien Premier ministre, élu député en octobre 2018, attend son heure, loin du poste de médiateur de la République qu’il a refusé d’occuper. Il faut dire que cette fonction n’a plus grand-chose d’attrayant depuis qu’Étienne Massard, à l’époque secrétaire général de la présidence, l’a vidé de sa substance pour circonscrire Laure Olga Gondjout, jadis très influente…

Beaucoup se demandent quel rôle va choisir d’endosser Boukoubi. Va-t-il oser affronter le directeur de cabinet ?

Le directeur de cabinet doit-il se méfier d’une Assemblée frondeuse ? Les luttes de générations s’y poursuivent au sein de la majorité, entre des barons qui font valoir leur expérience d’administrateurs et des proches de l’Association des jeunes émergents volontaires (Ajev, présidée par Laccruche Alihanga). Le chef de l’État a toujours observé de loin les affrontements, en même temps qu’il en profitait pour jauger ses troupes. « Il faisait respecter une certaine limite, mais, depuis son AVC, il n’y a plus d’arbitre », estime un politologue. « Beaucoup se demandent quel rôle va choisir d’endosser Boukoubi. Va-t-il oser affronter le directeur de cabinet ? » s’interroge un député, qui rappelle que ce dernier avait soutenu la candidature au perchoir de Pacôme Moubelet Boubeya, l’ex-ministre des Affaires étrangères.

Ce perchoir, Guy Nzouba-Ndama le connaît bien, pour l’avoir occupé pendant de longues années. S’il n’a pas été élu député en octobre, il a réussi à en faire élire neuf pour son parti Les Démocrates. Lui aussi compte profiter de la « période de cacophonie », comme il l’appelle, en jouant la carte d’une opposition parlementaire moins radicale – jugée plus constructive – que celle liée à Jean Ping. Le 10 avril, il n’a d’ailleurs pas fait d’apparition au domicile de son ancien allié, qui, devant un parterre de fidèles, a prononcé un discours remarqué en soutien aux lycéens en grève contre la restriction des bourses scolaires – mesure suspendue depuis. Le même jour, Ping appelait à l’union de l’opposition, inexistante depuis les législatives.

Jean Ping à Paris, en juillet 2017

Jean Ping à Paris, en juillet 2017 © Vincent Fournier pour Jeune Afrique

Ali Bongo Ondimba ne peut plus assumer ses charges, et le Gabon est sans avenir

« Il est impératif de rétablir la dynamique que nous avons su créer dans l’intérêt supérieur de notre pays. […] Ali Bongo Ondimba ne peut plus assumer ses charges, et le Gabon est sans avenir », a-t-il lancé avec, à ses côtés, Alexandre Barro-Chambrier (Rassemblement pour la patrie et la modernité, RPM, ex-Rassemblement Héritage et Modernité) et Zacharie Myboto (Union nationale). Voici quelques semaines, tous deux considéraient pourtant Jean Ping comme un des responsables de l’échec de l’opposition à investir l’Assemblée nationale en nombre. Surpris par le retournement de situation, ils se prennent à s’interroger : l’union de l’opposition a-t-elle encore un avenir ?


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Les voilà en tout cas de nouveau à l’offensive. « La situation a évolué avec la santé d’Ali Bongo Ondimba. Aujourd’hui, il y a un vide que certains utilisent. Ce n’est pas à un exécutant de se substituer au président », tacle Barro-Chambrier. Entouré de ses fidèles dans le salon de son domicile du quartier Glass, il ajoute : « Dans ce contexte, il faut éviter la dispersion et mettre fin aux querelles d’ego. » « Comment le gouvernement a-t-il pu lancer cette idée de réduction des bourses et redonner à l’opposition une chance de s’unir ? Juste ou pas, c’est une bêtise sans nom, le tout alors que le président n’est pas là ! » s’interroge quant à lui, mi-atterré, mi-amusé, un proche de la présidence.

Examen médical

Le discours de Ping a-t-il porté du quartier Charbonnages jusqu’au front de mer, où trône la Cour constitutionnelle ? Marie Madeleine Mborantsuo s’y fait discrète, mais se tient informée et conseille. Elle se sait incontournable. Fort critique à l’égard de Lucie Milebou-Aubusson, présidente du Sénat et dauphine constitutionnelle du chef de l’État, elle a placé un allié à l’Assemblée, Faustin Boukoubi. Faut-il y voir une arrière-pensée ? Si Brice Laccruche Alihanga tient les rênes, c’est bien « 3M » qui dicte les grandes règles. Elle est la seule à pouvoir enclencher le processus menant à une vacance du pouvoir, et chacun, des repaires de l’opposition aux cercles du pouvoir, scrute ses faits et gestes.

Depuis octobre, elle s’est montrée d’un soutien en apparence indéfectible aux Bongo, au point de s’attirer le ressentiment de Gabonais persuadés qu’elle ferait obstacle à l’application de la Constitution. Mais Mborantsuo sait faire passer des messages. Dans nos colonnes, en novembre, la magistrate a affirmé ne pas défendre « les intérêts de la famille Bongo » et elle apprécie peu qu’on puisse l’imaginer en instrument du Palais du bord de mer. Elle n’a pas manqué de le faire savoir à ses proches. Au début d’avril, la première dame et Brice Laccruche Alihanga l’ont laissée à l’écart de la décision de faire partir le président à Londres – celui-ci devait à l’origine se faire soigner dans le Haut-Ogooué. La « coprésidente » goûte peu ces manquements, oubliant un peu vite qu’en novembre, elle a usé de toute son influence pour imposer une convalescence au Maroc, contre l’avis de Sylvia Bongo Ondimba.

Le président Ali Bongo Ondimba serre la main de la présidente de la Cour Constitutionnelle Marie Madeleine Mborantsuo au palais présidentiel à Libreville, le 25 février 2019.

Le président Ali Bongo Ondimba serre la main de la présidente de la Cour Constitutionnelle Marie Madeleine Mborantsuo au palais présidentiel à Libreville, le 25 février 2019. © Présidence de la République Gabonaise.

Dans quel pays suit-on à la trace le chef de l’État ? Les institutions fonctionnent. On ne va pas passer nos journées à démentir chaque rumeur

Le collectif Appel à agir espère la convaincre d’ordonner un examen médical du chef de l’État, étape vers une possible déclaration de vacance du pouvoir. Un des signataires, Maxime Minault Zima Ebeyard, député de l’Union nationale, avait obtenu un rendez-vous pour le 13 mars. Reporté à la dernière minute par le service du protocole de la Cour, celui-ci n’a pas eu lieu, mais le collectif ne désarme pas. « On ne peut pas empêcher les Gabonais de s’interroger sur la santé du président et sur ses conséquences », concède un membre du gouvernement. « Dans quel pays suit-on à la trace le chef de l’État ? rétorque Pierre Claver Maganga Moussavou, le vice-président. Les institutions fonctionnent. On ne va pas passer nos journées à démentir chaque rumeur. »

L’argument, devenu mot d’ordre au palais, a du mal à convaincre. Et toute cette incertitude tombe au plus mauvais moment. Le Gabon est en proie à des tensions budgétaires, en particulier dans un contexte pétrolier qui n’est pas au beau fixe. Le FMI garde un œil attentif sur le pays, prié de s’atteler à une réduction des dépenses. Une partie des subventions sur le prix à la pompe des carburants a été supprimée, de nouvelles taxes sont attendues, tandis que le nombre de fonctionnaires doit être revu à la baisse et que les bourses aux lycéens sont en sursis, mais devraient subir une coupe drastique.

Si le gouvernement a suspendu cette dernière mesure, craignant de voir converger les mouvements lycéen, étudiant et enseignant, la grogne est quand même là. « Les réformes étaient déjà difficiles à mettre en place avant que s’installe le flou autour du président, regrette un proche du gouvernement. Quelle que soit la date à laquelle il reprendra complètement ses fonctions, il faut nous adapter et afficher de la cohésion, sous peine de partir à la dérive. » Sans capitaine, même si cela ne doit être que temporaire, le navire gabonais peut-il garder le cap ? La question est sur toutes les lèvres, et les candidats à la mutinerie ne manquent pas.


Espoir d’or noir

Avec la mise en vente de 34 nouveaux blocs pétroliers en offshore profond et très profond, le Gabon se reprend à espérer des lendemains meilleurs. L’Assemblée nationale et le Sénat s’apprêtent à valider le nouveau code des hydrocarbures – l’ancien était jugé trop contraignant – et le gouvernement a supprimé l’impôt sur les sociétés en ce qui concerne l’exploitation offshore.


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Pascal Houangni Ambouroue, le ministre du Pétrole, et ses troupes, ont entamé une tournée, se rendant notamment en Russie, aux États-Unis et en Afrique du Sud, afin de séduire les investisseurs. Mi-avril, 24 sociétés s’étaient déclarées intéressées et l’appel d’offres court jusqu’au 30 septembre 2019. Libreville espère passer de moins de 200 000 barils par jour à l’heure actuelle à 500 000. Autre objectif : développer le secteur des PME afin qu’il puisse développer l’emploi privé gabonais, très faible dans le pays.

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