Médias

Maroc, Algérie, Tunisie : la télévision en pleine révolution

Sur le plateau de la chaîne de télévision marocaine 2M.

Sur le plateau de la chaîne de télévision marocaine 2M. © Hassan OUAZZANI pour JA

Un peu people, très influents : du Maroc à la Tunisie, les nouveaux visages des talk-shows politiques bousculent les codes de l’audiovisuel. Et, par ricochet, ceux de la communication politique.

Le mercato télévisé a été – à tout le moins – particulièrement agité cette année en Algérie. Tempête sur les écrans ! Le 14 avril, Moncef Ait-Kaci, l’un des visages d’Echorouk TV, annonce quitter la chaîne privée. Il emboîte ainsi le pas à plusieurs confrères : Younes Sabeur Cherif, présentateur du talk-show Mazal El Hal, démissionnaire d’El Djazairia One (privée) le 25 mars, Nadia Madassi, qui a claqué la porte du média public Canal Algérie le 4 mars après avoir été contrainte de lire à l’antenne une déclaration d’Abdelaziz Bouteflika, et Khaled Drareni, star d’Echorouk TV lui aussi, qui le 21 février ouvrait le bal de cette vague de démissions.


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« Ma décision est mûrement réfléchie, marquée par le contexte actuel et la manifestation de nouveaux projets qui ne sauraient se concrétiser sans la volonté d’un changement », écrivait alors le journaliste. Le petit écran est aussi un stéthoscope qui permet de prendre le pouls des sociétés. Au Maghreb, la tendance est à l’ouverture et à l’affranchissement. Au renouvellement des visages, aussi.

Avant-garde tunisienne

La Tunisie fait figure de « patient zéro » en la matière. Dans la foulée de la révolution en 2011, de nouvelles têtes émergent. Parmi elles, celle de Maya Ksouri, qui se dit « de gauche » et qui a manifesté contre Ben Ali. Juriste de formation, parfaite arabophone, elle officie aujourd’hui sur le plateau de Klem Ennes, une émission hebdomadaire inspirée de son pendant français Tout le monde en parle et diffusée sur la chaîne privée Elhiwar Ettounsi. Pas de neutralité journalistique ici : « Je suis féministe, je crois que c’est assez clair pour tout le monde », sourit-elle.

Sur le plateau, elle joue en duo, pendant plus de deux heures, avec le très conservateur Alaa Chebbi. Mais la vraie star de la chaîne, c’est Myriam Belkadhi. En septembre 2018, elle décroche le gros lot : une interview avec le président Béji Caïd Essebsi, pour la première de son talk-show Tounes Al Yaoum. Sami Fehri, propriétaire de la chaîne, emprisonné plus d’un an après la chute de l’ancien régime, tient sa revanche. Voire. Car l’euphorique libération médiatique des premières années laisse un goût amer aujourd’hui.

Une personnalité politique qui a besoin de visibilité sait sur quel plateau aller : s’il est antigouvernement, il va chez Nessma, s’il est ­pro­gouvernement, il va à Elhiwar Ettounsi

« Huit ans après la révolution, la coloration de chaque média est devenue claire », explique un directeur de production. Les partis ont développé leurs réseaux au sein des rédactions. Une proximité qui ouvrirait la voie à une certaine « collusion », selon le même : « Une personnalité politique qui a besoin de visibilité sait sur quel plateau aller : s’il est antigouvernement, il va chez Nessma, s’il est ­pro­gouvernement, il va à Elhiwar Ettounsi… »

© Jeune Afrique

« En vérité, l’indépendance de ton participe d’une certaine crédibilité, y ­compris aux yeux des hauts fonctionnaires », glisse a contrario un ­connaisseur des médias marocains. Aziz Akhannouch, puissant ministre de l’Agriculture marocain, grand patron, pour son premier plateau après son accession au poste de secrétaire général du RNI, a choisi Confidences de presse, sur 2M, pour ­s’exprimer, là où il n’évitera pas une question sur le possible conflit d’intérêts que présentent ses différentes casquettes. Abdellah Tourabi la pose, Aziz Akhannouch répond. La Terre ne tremble pas.


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Tourabi est l’un des visages de l’évolution des émissions politiques au Maghreb. Son talk-show a été lancé en 2016. En novembre 2018, les téléspectateurs y découvrent Bachir Dkhil, un ancien du Front Polisario ayant rallié le Maroc en 1990. Sur le plateau, l’ancien « ennemi » explique comment il a participé à choisir le nom du Front Polisario. Ambiance détendue. Aucune mesure de rétorsion à l’issue de l’émission.

Le chemin a été pavé de longue date par Jamaa Goulahsen, présentateur et rédacteur en chef à 2M. En 2011, alors que les chaînes d’information s’ingénient à éviter le sujet du Mouvement du 20-Février, Goulahsen invitait Abdelhamid Amine, numéro deux de l’Association marocaine des droits humains. En direct, le militant de gauche demande la suppression du baisemain au roi. Driss El Yazami, président du Conseil national des droits humains (CNDH), lui aussi passé par la prison, apporte la contradiction. Ambiance assurée.

Pressions

Tout ne se passe pas toujours aussi bien. Durant la présidentielle de 2014 en Algérie, Abdelmalek Sellal, alors directeur de campagne d’Abdelaziz Bouteflika, apprécie peu une question de Khaled Drareni, lequel est remercié dans la foulée par Dzaïr TV. En rejoignant Echorouk, il rencontre de nouvelles résistances. En 2016, une émission du programme Place au débat, qu’il présente, consacrée aux droits des migrants, est déprogrammée : une des invitées aurait demandé son retrait.

« En Algérie, il y a de grosses pressions politiques sur les investisseurs et propriétaires de chaînes », souffle un journaliste. Tourabi, lui, n’aurait jamais eu à se plaindre d’une quelconque intervention de la direction. En trois ans, seul un épisode – sur les procès des manifestants du Hirak – n’a pas été mis en ligne. Larbi Chouikha, universitaire tunisien, note lui que les chaînes privées ont largement boudé le processus de la justice transitionnelle. « Il est vrai que pour certaines d’entre elles leurs propriétaires sont personnellement concernés », rappelait-il sur le site d’analyse Orient XXI.

Si les formats évoluent – plus ‘trash’ – , c’est aussi parce que la course aux recettes publicitaires bat son plein

« La bataille au sommet de l’État est tellement féroce, il y a un tel éclatement des sphères de décisions que les patrons de médias doivent faire des choix au quotidien par rapport à cela », explique le directeur de production tunisien. Une voie possible consiste à rompre la séparation entre journalisme politique et débats de société.

En novembre 2018, l’apparition de l’auteur algérien Kamel Daoud dans l’émission Mazal El Hal, de Younes Sabeur Cherif, est très suivie. Le journaliste, comme son concitoyen Drareni, parie – avec succès – sur la diversification des profils, en conviant par exemple la réalisatrice Sofia Djama ou le romancier Adlène Meddi. Younes Sabeur Cherif est aussi l’un des premiers à repérer les figures du soulèvement de février, en invitant sur son plateau Soufiane Djilali, à la tête du parti Jil Jadid, Karim Tabbou, du FFS, ou l’avocat Mustapha Bouchachi.


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Au Maroc, Bouchra Ddeau assume chercher à « choquer les téléspectateurs en posant des questions inattendues ». La journaliste, repérée en 2016 par Nabil Ayouch, qui fait d’elle la star du pureplayer Jawjab, est aujourd’hui l’une des têtes d’affiche de la seule chaîne marocaine « offshore », Télé Maroc. Elle y anime l’émission Daribat Chouhra (« la rançon de la gloire »), où elle s’autorise à mordre la ligne : le public l’accuse de tenir des propos homophobes face au sexologue Samad Benalla, ou de s’en prendre à la très respectée Aïcha Ech Chenna, qui défend les mères célibataires.

Si les formats évoluent – plus « trash » – , c’est aussi parce que la course aux recettes publicitaires bat son plein. Des sommes annuelles de plus de 1 milliard de dirhams [93 millions d’euros], au Maroc, et de 151 millions de dinars [45 millions d’euros], en Tunisie, qui poussent les chaînes à s’orienter toujours plus vers des formats faciles et accrocheurs. De nouveaux venus s’emparent aussi d’internet pour laisser libre cours à leurs envies éditoriales. En 2016, au Maroc, une petite équipe de journalistes et de militants lance 1 dîner 2 cons. Alcool, politique, religion, sexe… Tous les sujets y passent, surtout les plus sulfureux. L’émission ne résistera pas à la pression des autorités.

« Bon client »

Au Maroc, malgré une ouverture à 2M, le paysage ne présente toujours aucune chaîne indépendante d’importance. Seule chaîne privée, Medi1 se montre très timide dans ses contenus. En Algérie et en Tunisie, nombre de chaînes sont détenues par de grands patrons dont beaucoup financent des activités politiques. Mais les médias tunisiens ont su offrir une visibilité à l’ensemble de la classe politique, alors que seuls les soutiens du régime de Ben Ali avaient jusque-là droit de cité. « Les formats de type talk-show ont développé la course au “bon client politique”, celui qui va créer l’actualité et faire grimper l’audience », explique un producteur.

En Algérie et en Tunisie, nombre de chaînes sont détenues par de grands patrons, dont beaucoup financent des activités politiques

Les partis ont dû s’adapter. « Entre 2011 et 2014, des ONG nous ont aidés à ­préparer nos interventions », explique Jilani Hammami, député du Front populaire. « À Machrou Tounes, nous avons un programme de formation qui porte sur les éléments de langage et d’identité du parti », se vante Ahlem Hachicha Chaker, directrice exécutive de l’Institut des politiques. Le Front populaire s’est aussi « doté d’une cellule de communication, chargée de suivre le flux des interventions politiques télévisées », poursuit Hammami.

Rien de tel en Algérie, où la communication politique au sein des partis demeure balbutiante, malgré l’explosion du nombre de chaînes privées depuis 2011. Mais le nouveau rapport des Algériens à la politique pourrait bien obliger les responsables à mieux calibrer leur discours.


Online

Sur Instagram, pour accompagner un portrait de sa grand-mère, Maya Ksouri écrit : « Ma grand-mère Zohra, qui aurait pu être plus heureuse si les femmes avaient eu plus de droits à son époque. » L’animatrice est une addict du réseau social de partage de photos. Abdellah Tourabi, le présentateur marocain, est plus bavard sur Twitter. Jamaa Goulahsen, plus sobre, se contente d’annoncer la liste de ses invités sur Facebook.

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امي زهرة ..مماتي من جهة مما…الي كانت شابة وذكية وحاذقة ومنين تدورها ادور وكانت تحبنا "سوري" بمعنى الي حزاماتنا جويدييين و تحبنا عربي زادا بمعنى الي نحلوا صينية بقلاوة عالصباح كيف نقومو ..مش تمثيل كلام ..هي كانت هكاكا بلحق .. لكن رغم كل هاته الخصال فما عاشتش متهنية خاطر وقت صغرها وشبابها المرا كانت معندهاش حقوق …خايفة من الطلاق الي ينجم يجي علي اي اشكال صغير خاصة كيف يبدا الراجل صعيب كيف عزيزي ..خاطر الطلاق كان كيف الموت لنساء المجتمع ما كانش يقريهم فتكون مهنتهم الوحيدة وقدرهم الاوحد بش تكون مرت راجل وام اولاد ..فبحيث ما تسلموش في حقوقكم وفكوا عليكم من ريق ملكة في بيت زوجي وتفكروا النساء الي ماتوا وغصتهم في قلبهم الي ما كانوش مستقلات وقاريات ..امي زهرة كانت ضامرة ياسر وزادا معصابة ياسر اما حتى عركها ضامر و عمرها ما تقلك راني مظلومة ..اما كانت كل عشية كيف تكمل حركتها نتفكرها تقعد حذا شباكها المفضل الي يطل على باب العسل وتحط شربيتها وسيقاروها وتبدا شادة سبحتها وتتمتم في القرآن الي حافظتو عله يقيها الحاجات الي عاشت خايفة منهم وعيناها مليانين بنوع من التعب والياس والخوف .. Ma grand-mère zohra qui aurait pu être plus heureuse si les femmes avaient eu plus de droits a son époque ..merci a mon cousin @slimbelkadhi qui a déterré cette photo

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Chacun fait selon sa convenance, mais il est difficile, aujourd’hui, pour ces personnalités, d’ignorer les réseaux sociaux. Certaines émissions connaissent une deuxième vie en ligne. C’est, par exemple, le cas de Mazal Hal. Des extraits de l’émission sont coupés, remontés et partagés sur YouTube par des anonymes. Clashs et saillies éloquentes ravissent les internautes. « Mais il n’y a pas que du bon en ligne… », souffle Ksouri, qui voit souvent passer des détournements et des montages de son portrait.

Une simple recherche sur Facebook permet de découvrir qu’une dizaine de faux comptes portent son nom. Certains fans ne lui veulent que du bien… mais l’animatrice a aussi ses détracteurs. Bien plus méchants d’ailleurs que ceux qui trollent Abdellah Tourabi, rebondissant sur ses humeurs ou ses prises de position : en ligne, les femmes paient le prix double.

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